Hans-Peter Goergens, syndicaliste retraité, habite à Offenburg. Il effectue de longue date des recherches sur les crimes nazis, notamment dans le Rhin supérieur. Ce travail de mémoire l’a conduit, entre autres, à organiser des visites du camp de concentration du Struthof avec des lycéens et des étudiants. Il né en mars 1944 à Dantzig, ce qui le pousse également à étudier les événements survenus en Pologne, dont l’épisode suivant, prélude à l’offensive allemande du 1er septembre. Sa famille a fui la région en 1945 pour rejoindre le Danemark où elle vécut deux ans dans un camp de réfugiés, exode pendant lequel sont morts plusieurs enfants, dont l’une de ses sœurs ainsi que des cousins et cousines.

En avançant en âge, j’ai voulu savoir plus exactement pourquoi nous avons perdu notre petite patrie[1]. Jusqu’alors, je m’étais contenté d’une réponse simple à cette question : parce que nous avons perdu la guerre. Demeurait toutefois la question de savoir qui étaient « nous ». Et qui avait payé pour la guerre. Six enfants sont morts dans la famille du côté de ma mère pendant la fuite. Comment en était-on arrivé là ?

Je suis né en mars 1944 à Altweichsel dans l’ancienne Ville libre de Dantzig, soit dans le voisinage immédiat de Simonsdorf. Mon père est directement originaire de cette localité. C’est pourquoi, lors de mes recherches sur les antécédents et le début de la Deuxième guerre mondiale, je suis revenu régulièrement sur les événements qui s’y sont déroulés le 1er septembre.

Carte du tracé de la voie (d’après H. Schindler : « Mosty und Dirschau 1939 », Freiburg, 1971)

Après que, les 25 et 26 août 1939, quelques jours avant le début officiel de la guerre, le coup de main sur le col de Jablunka avait échoué – la Wehrmacht avait essayé à cette occasion d’y empêcher le dynamitage du tunnel ferroviaire – l’armée polonaise était considérablement en alerte à l’égard d’opérations commando similaires. Ainsi s’attendait-elle à ce que l’armée allemande allait tout mettre en œuvre, lors de l’ouverture des hostilités, pour s’emparer à l’état intact des ponts de Dirschau, qui étaient déjà prêts à sauter. C’est pourquoi la tête de pont polonaise qui se trouvait sur la rive est de la Vistule près de Ließau a été renforcée.

L’action attendue du côté allemand fut effectivement lancée tôt le matin du 1er septembre. Différents points devaient être détruits dans Dirschau par des attaques de stukas. Les câbles d’allumage aux ponts de la Vistule constituaient en cela une cible privilégiée.

Des unités de la Wehrmacht devaient simultanément se rendre de Marienburg à Dirschau dans un train de marchandises et occuper les ponts. La Poste et le chemin de fer à Dantzig étaient toutefois administrés par la Pologne. Les trains de la Reichsbahn étaient tractés par des locomotives polonaises et avec du personnel polonais sur le territoire de l’État libre. C’est pourquoi le train de marchandises fut annoncé conformément au règlement et la locomotive polonaise partit pour Marienburg. Dirschau se situait à 18 km de là. Les gares qui se trouvaient sur le parcours, Kalthof, Simonsdorf et Ließau étaient confiées à du personnel polonais. À Simonsdorf se trouvait également le poste de douane.

Vue actuelle de la façade avant de la gare (photo : H.-P. Goergens) – Plaque commémorative entre les portes de sortie vers le quai (photo : H.-P. Goergens)

Sur le chemin du retour, les cheminots polonais de la locomotive furent neutralisés et remplacés par des allemands en uniforme polonais. Il avait été prévu de neutraliser le personnel des trois gares par des opérations commando d’unités SA locales. Cela fut le cas sans problèmes à Kalthof et à Ließau. On alla  chercher dans leurs lits également les cheminots se trouvant dans leurs logements. À Simonsdorf par contre, comme on le vit plus tard, l’opération ne se déroula pas comme prévu.

Le train de marchandises était censé partir à 4h15 de Marienburg, suivi d’un train blindé. Il y eut cependant un retard de quelques minutes. Il est probable que ce fait éveilla des soupçons chez les cheminots de Simonsdorf. Il est aussi possible qu’un agent à Kalthof trouva une occasion de les informer par téléphone. Ceci n’est cependant pas confirmé. En tout cas, on parvint à prévenir Dirschau à partir de Simonsdorf à l’aide d’une fusée de signalisation.

La conséquence en fut que les portes des ponts de la Vistule furent fermées. Les voies furent entravées avec des rails mis en travers. Lorsque le train long de 600 m arriva devant le pont à 4h 42, les soldats polonais de la tête de pont de Ließau ouvrirent le feu. Les soldats de la Wehrmacht sautèrent hors du train de marchandises et ripostèrent. Au même moment arrivèrent de Prusse orientale les stukas et attaquèrent Dirschau et les câbles d’allumage. Le train blindé qui se trouvait à l’arrière fut cependant pour le moment dans l’impossibilité d’agir. Les deux trains devaient être d’abord intervertis (NdTr : l’un passant sur une voie de garage) pour que le train blindé accède à un champ de tir dégagé. (Parmi les différents comptes -rendus se trouve une version supplémentaire non confirmée selon laquelle les employés du chemin de fer de Simonsdorf auraient fait dévier le train blindé.) Toutes ces actions restèrent cependant en fin de compte sans effet, car on pouvait faire sauter les ponts de l’extérieur sans plus de manipulations.

À partir de 5h45, on ouvrit le feu du « Schleswig-Holstein » sur la Westerplatte[2], – la Deuxième guerre mondiale n’avait commencé réellement qu’à ce moment.

Le massacre avait déjà commencé à cette heure. On peut lire, dans le rapport du haut commandement de la Wehrmacht (OKW), qu’en raison de la hâte requise, « il avait fallu prendre des mesures très énergiques ». Les participants à « l’opération poste » rapportèrent en outre qu’il y eut de la résistance de la part des cheminots qui, selon des témoignages isolés, auraient même été armés. D’après le rapport, il y aurait eu, outre 15 prisonniers dont cinq blessés, 20 morts.

Quand la Wehrmacht entra dans Simonsdorf, les 20 victimes gisaient dans une fosse commune. À la question de qui elles étaient il fut répondu qu’il s’agissait de membres de la « minorité polonaise ». L’officier de la Wehrmacht aurait répliqué à cela que ce n’était pas une raison pour les abattre. De plus, les soldats trouvèrent encore un agent inconscient (du nom de Lessnau), dont la femme comptait également parmi les victimes. Il fut transporté à l’hôpital de Marienburg.

Mon grand-père, qui était forgeron à Simonsdorf, dut fabriquer une petite plaque de métal à leur nom pour chacun de ceux qui avaient été assassinés, sur ordre du sergent de gendarmerie Gröning. Les morts consistaient en douze agents de gare, six douaniers et deux femmes dont l’une était enceinte. Ils habitaient respectivement dans le bâtiment de la gare ou de la douane.

Dans la mesure où ils n’étaient pas en service, on les avait cherchés dans leurs logements.

En-dehors du fait que les actions en question ont été à l’encontre du droit des peuples, ces meurtres systématiques ne pouvaient être justifiés. Ils font l’effet d’un acte de vengeance, motivé par une accumulation de haine, car ont été assassinés tous les Polonais à portée de main. C’est uniquement grâce à la Wehrmacht arrivée sur les lieux que l’un d’eux, gravement blessé, ait survécu. L’ « opération Poste » devait être menée par des gens de la SA connaissant les lieux. L’ordre avait été donné de neutraliser les personnels des gares, ils ne devaient cependant pas être tués. Ce qui se produisit par conséquent de manière non concertée et fut – même face à une situation de légitime défense – totalement hors de proportion.

Qui étaient donc les coupables ? La SS-Heimwehr[3]était occupée par des attaques sur la Poste de Dantzig et (en venant du nord) sur Dirschau. Elle ne pouvait par conséquent être envisagée. C’est pourquoi le soupçon pesa sur de nombreux membres de la SA des environs. Après la guerre on en  interrogea quelques-uns, tant du côté polonais qu’à la demande du siège central des administrations de justice des Länder pour l’élucidation des crimes nazis à Ludwigsburg. Parmi ceux-ci se trouvaient mon grand-père Hermann et son fils Herbert Goergens. Des frères de ce dernier, Horst avait à peine 15 ans, Hans se trouvait parmi la « Heimwehr Danzig » et Bruno, Alfred (mon père) et Fritz étaient probablement dans leurs unités de la Wehrmacht en Prusse orientale.

Simonsdorf avait à l’époque environ 700 habitants, des Allemands pour la majorité, et environ 160 saisonniers polonais. D’après mon grand-père, de nombreux hommes appartenaient à la SA de Simonsdorf. Aucun ne voulut toutefois reconnaître un des assassins ; et le cheminot blessé ne put pas davantage témoigner, car il avait été inconscient. Selon le plan originel, 15 hommes devaient participer à l’opération de Simonsdorf. On ne sait pas si un nombre plus important d’entre eux s’y joignit. D’après les dépositions disponibles, les coupables seraient des membres de la SA de Marienburg et de Simonsdorf, et il était aussi question de participants prétendument inconnus. Malgré une longue liste de suspects, personne ne fut identifié en fin de compte, et encore moins traduit en justice. Et entre-temps ils sont tous morts. Le seul témoin de l’époque que je pus encore interroger fut ma mère (née en 1921). Elle travaillait alors comme intendante au domaine Söhnke, à environ 200 mètres du lieu du crime. Elle avait entendu aussi des coups de feu, bien sûr également les avions, mais ne put évidemment pas donner de renseignements sur les coupables. Mais elle se souvenait encore très bien que les événements avaient provoqué « une grande agitation dans le village ».

Mémorial à Simonsdorf

Après que les descendants, auxquels les réponses simplistes des parents et des grands-parents ne suffisaient plus, se sont mis eux-mêmes – souvent bien trop tard – à chercher et à amasser des faits apparemment fiables, des documents épars et des fragments de mémoire, les voilà face à ces matériaux à s’interroger sur ce qu’ils peuvent bien faire avec cette histoire, dans laquelle leur propre famille est impliquée, mais également avec d’autres histoires analogues. La question la plus importante, qui se pose à moi à cet instant, porte sur la manière de vivre ensemble, entre Polonais et Allemands, dans un climat manifestement imprégné de méfiance, sinon de haine ou même de mépris réciproque.

Une réponse importante est à trouver dans le « Totenwald » (la forêt des morts) de Piasnitz près de Neustadt, lors de la visite des plus de 20 mémoriaux. Aux crimes commis à cet endroit, peu de temps après le début de la Deuxième guerre mondiale, ont participé des hommes du « Volksdeutsche Selbstschutz »[4], ce qui veut dire qu’ici des voisins ont, d’une certaine manière, tué leurs voisins, dont la liste avait cependant été déjà établie avant le déclenchement de la guerre.

Se trouvent là des correspondances avec les plans élaborés du côté polonais, comme par exemple à Bromberg[5] ou mis en œuvre avec les déportations d’Allemands, car eux aussi avaient été conçus bien avant le début des opérations militaires. Mais l’ampleur des massacres qui ont été commis par les Allemands précisément sur le sol de la Prusse occidentale est effrayant. Je fus confronté alors à d’autres détails de la terreur que des Allemands avaient semé en Pologne pendant la Deuxième guerre mondiale. Ainsi je suivis les traces de deux trains de déportation, dans lesquels des travailleurs contraints avaient été transférés dans le Reich. La recherche s’effectua pour cela d’abord dans toute la Pologne, car les étapes des trains avaient pour noms Varsovie, Treblinka, Budzyn, Majdanek, Lublin, Rzeszów, Plaszow, Cracovie, Wieliczka, Flossenbürg und Offenburg ou bien Colmar. En outre, je pris pleinement conscience du nombre d’enfants (juifs comme non-juifs) qui avaient perdu leur vie dans cette guerre, qui sont morts de faim, qui ont été tués, abattus ou gazés. C’est précisément en pensant aux enfants qu’est devenu évident de manière angoissante avec quelle force – encore amplifiée par l’idéologie national-socialiste – le nationalisme et le chauvinisme de la fin du 19è ainsi que du 20è siècle ont rendu inopérants les sentiments et comportements éthiques et moraux comme l’empathie et le sens de l’humanité, pour les pervertir entièrement en leur contraire. Et ainsi devint considérablement plus clair qui était visé, à chaque fois que l’on disait que « nous » aurions perdu cette guerre.

En cela on n’avait pas encore répondu à la question de savoir pourquoi les Allemands des régions de peuplement d’Europe centrale et de l’est ont dû « payer » pour cette guerre, d’autant plus qu’aucune injustice subie ne sera jamais compensée par une autre. Mais il m’apparut clairement que cette question, au vu de la haine sans borne et la volonté de destruction, qui devint possible dans cette phase de l’histoire germano-polonaise, avait perdu sa pertinence : au lieu de cela, nous, enfants et petits-enfants de réfugiés et d’expulsés, nous eûmes à contribuer à l’avenir de notre continent, car notre expérience montre que la boussole exacerbée guidée par le « national » induit trop facilement dans l’erreur : les problèmes en suspens – dont les questions urgentes sur la répartition et l’intégration des réfugiés actuels ne sont pas les moindres – ne peuvent être maîtrisés qu’avec des modèles communs de coopération transnationaux et internationaux. C’est précisément nous et nos familles qui devions faire d’amères expériences : engrangeons-les, non pas tournés vers le passé, mais positivement et fraternellement – pour un avenir meilleur.

Hans-Peter GOERGENS

Traduction de l’allemand : Daniel MURINGER


[1]“Heimat” pays au sens affectif

[2]https://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_de_Westerplatte

[3]Unité spéciale de la SS à Dantzig

[4] milice d’autoprotection ethnique allemande

[5]En 1939, lors du Dimanche sanglant de Bydgoszcz, une partie de la communauté allemande de la ville est massacrée. Quelques semaines plus tard, en octobre 1939, les nazis utilisent ce prétexte pour faire massacrer 1 200 à 1 400 Polonais et juifs par les Selbstschutz et la Gestapo dans des fosses communes qu’on appellera la “Vallée de la mort”.

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