Crédit photos : Martin Wilhelm

Au Forum Latitudes de Mulhouse, dans l’enceinte industrielle de Motoco, quatre observateurs de premier plan ont disséqué la dérive autoritaire de la première puissance mondiale. Entre l’influence tentaculaire d’Elon Musk (moins marquée dès lors que ses affaires ont commencé à prendre l’eau après son incursion gouvernementale), les menaces de purge politique et un basculement vers un modèle transactionnel du monde, le diagnostic est sans appel : la démocratie américaine est en état d’urgence.

Sous les verrières de la Salle 1 de Motoco, l’ambiance n’était donc pas à la célébration du « Rêve Américain ». En ce mois de novembre 2025, le Forum Latitudes a posé une question qui, il y a dix ans, aurait semblé provocatrice : Les États-Unis sont-ils toujours une terre de liberté ? Pour y répondre, une table ronde de haut vol a réuni des esprits dont la finesse d’analyse n’a d’égale que l’inquiétude.

Et la dernière ingérence de Trump en territoire Vénézuélien, enlevant son chef d’Etat à la manière d’un chef de gang mafieux n’est probablement pas de nature à les rassurer.

Les « sentinelles » du monde libre

Avant d’entrer dans le vif du débat, il convient de présenter les experts qui ont porté cette réflexion :

  • Douglas Kennedy : « Le plus français des romanciers américains ». Fin connaisseur des fractures sociales de son pays, il explore dans ses œuvres la tension entre l’aspiration individuelle et la dureté du système américain.
  • Nicole Bacharan : Historienne et politologue de renom, elle est la voix de référence sur les États-Unis en France. Chercheuse associée à Sciences Po, elle décrypte depuis des décennies les soubresauts de la Maison-Blanche.
  • Dominique Simonnet : Écrivain et ancien rédacteur en chef à L’Express. Co-auteur avec Nicole Bacharan de l’ouvrage prophétique Requiem pour le monde libre, il analyse la géopolitique sous l’angle des valeurs démocratiques.

L’Ère de la « Loyauté Absolue » : le duo Trump-Musk

Le débat s’ouvre sur un constat terrifiant de Dominique Simonnet : l’administration américaine ne repose plus sur des institutions, mais sur un homme. En plaçant des fidèles et d’anciens avocats personnels aux postes clés de la Justice, Donald Trump a brisé le rempart de l’impartialité. « Ce n’est plus une loyauté envers la Constitution, mais une allégeance féodale envers le chef », souligne l’écrivain.

Alors que Donald Trump s’apprête à célébrer en 2026 les 250 ans de l’indépendance, il voit en lui le « démagogue » tant redouté par les Pères fondateurs. « Il gouverne par décret, ignore les responsabilités du Congrès et passe outre aux décisions des juges », martèle Nicole Bacharan, citant la gestion brutale de l’immigration où l’on expulse avant tout recours légal.

Cette dérive est catalysée par l’ombre d’Elon Musk. Le milliardaire technologique ne se contente plus de diriger X (ex-Twitter) ou SpaceX ; il est devenu le bras armé de la répression médiatique.

La mise au ban des late shows de Stephen Colbert et Jimmy Kimmel, symboles de la satire politique, marque une rupture. Pour les intervenants, ce n’est pas seulement de la censure, c’est une volonté d’assécher l’imaginaire critique américain.

Le « Darwinisme Social » et le spectre de 1933

Douglas Kennedy, avec la verve qu’on lui connaît, a jeté un froid dans l’assistance en osant le parallèle historique : « Nous avons notre propre Mussolini. » Il rappelle que l’autoritarisme ne naît jamais dans le vide, mais sur le terreau fertile du déclassement. Kennedy décrit une classe moyenne blanche qui, par peur de perdre ses derniers privilèges face aux minorités, est prête à sacrifier ses propres libertés publiques pour un « ordre » fantasmé.

Cole Stangler appuie cette analyse par le prisme économique. Pour lui, la liberté est un concept creux quand on n’a pas les moyens de se soigner ou de se loger. « C’est un pays extrêmement dur si on n’a pas de moyens », rappelle-t-il. Cette précarité radicale pousse une partie de l’électorat vers des solutions liberticides, voyant dans la démocratie libérale un système qui les a abandonnés.

De l’avortement au Groenland : une Liberté à géométrie variable

Le revirement de l’arrêt Roe c. Wade en 2022 a été le premier domino. Nicole Bacharan explique que cette restriction des droits des femmes (l’avortement n’est plus un droit fédéral, mais un droit local facultatif) n’était que le début d’une offensive globale contre les minorités. Aujourd’hui, cette vision s’exporte. La politique étrangère de Trump est devenue « transactionnelle ».

L’intérêt réitéré pour l’achat ou la prise de force du Groenland ou les pressions exercées sur le Vénézuela ne sont pas des boutades (l’enlèvement de Maduro étant une illustration éclatante), mais l’expression d’un néo-impérialisme où la liberté des peuples ne pèse rien face aux ressources naturelles. « Si le Groenland est à vendre, si l’Ukraine est à céder, c’est que la liberté n’est plus un principe universel, mais une marchandise », s’alarme Nicole Bacharan.

Un danger pour l’Europe ?

La question finale de l’animatrice Anne Saletes a porté sur l’influence internationale de ce modèle « liberticide ». Le duo Trump-Musk inspire déjà les populismes européens. Si le « phare de la démocratie » s’éteint, qui portera la lumière ? Ou le rayon de la mort ?

Nicole Bacharan avertit que le danger est immédiat pour l’Europe : « Si l’Ukraine est livrée à la Russie, c’est l’Europe qui est livrée à la Russie ». En brisant les alliances historiques au profit d’un isolement impérial, les États-Unis de Trump ne renoncent pas seulement à leur rôle de garant du monde libre ; ils redéfinissent la liberté elle-même comme un privilège réservé aux puissants.

Au sortir de cette conférence, le sentiment est unanime : la liberté aux États-Unis n’est plus un acquis, mais un champ de bataille. Si Douglas Kennedy veut encore croire aux « cycles historiques » et à l’émergence d’une nouvelle génération progressiste, le diagnostic reste sévère : le phare de la démocratie vacille, et ses éclats pourraient bien s’éteindre si les contre-pouvoirs ne parviennent pas à enrayer le bulldozer en marche.

Dominique Simonnet conclut sur une note de vigilance absolue : « Un renoncement en entraîne un autre. » La mise en garde est claire : ce qui se joue à Washington ne s’arrête pas aux frontières de l’Atlantique. C’est l’idée même de l’humanisme universel qui est en train de vaciller. La liberté n’est pas un état permanent, c’est un combat quotidien. Et ce combat, les Américains sont peut-être en train de le perdre. Avant d’autres ?

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