Un mot peut en cacher un autre… – L'Alterpresse68

Un mot peut en cacher un autre…

Dans le prolongement de notre article intitulé « Je suis Charlie :  le malaise », nous établissons un glossaire  avec un objectif et un engagement de vigilance sur le sens des mots souvent utilisés dans la presse au sujet de ce drame et ses suites. D’autres médias (Arrêt sur Image, Le Monde Diplomatique…) ont apporté une note originale à l’analyse non seulement des faits mais aussi des commentaires.

On voit que les mêmes mots peuvent ne pas avoir le même sens et que tout dépend qui les prononce et à quelles fins. La si mal nommée « Union nationale » est aussi une volonté d’imposer une « pensée unique ». Mais les quatre millions de manifestants et les cinq millions de lecteurs du dernier numéro de Charlie Hebdo expriment pour une grande part autre chose : un droit à une information pluraliste, plurielle, contradictoire… Celle qui, d’années en années, se réduit dans notre pays et qui fait fuir les lecteurs vers Internet sur lequel certains sites n’hésitent pas à exploiter la pauvreté du débat dans les médias en pratiquant une manipulation de l’information. Tout cela pour rappeler que la « pensée unique » n’est pas supportable très longtemps…

Blasphème

Comme toute religion, l’islam est divers dans l’espace et le temps et il ne saurait être réduit à ses tendances fondamentalistes ou intégristes et encore moins aux mouvements djihadistes qui peuvent s’en réclamer. D’ailleurs des phénomènes identiques se sont développés ou se développement aujourd’hui encore au sein du bouddhisme, du judaïsme et du christianisme.

C’est pour cela qu’il faut rappeler que la critique de la religion, de toutes les religions est nécessaire et légitime notamment lorsque celles-ci donnent dans l’intolérance et tendent à engendrer des régimes théocratiques.(1)

Le blasphème que beaucoup de musulmans reprochent aux gars de Charlie Hebdo et à quelques autres qui se moquent des religions n’est plus un délit en France depuis la Déclaration des Droits de l’homme de 1789. Sauf en Alsace-Moselle qui conserve certains vieux articles du code pénal allemand. Le hasard a voulu que la veille de l’attaque de Charlie, les représentants des cultes catholique, protestant, juif et musulman ont demandé que ce délit de blasphème soit abrogé parce qu’il était tombé de désuétude. S’il est rarement invoqué, il l’a pourtant été par l’évêque de Strasbourg, en 1997 et a débouché sur une condamnation de militants d’Act Up pour avoir troublé une messe en 1996 à la cathédrale de Strasbourg après de nouveaux propos homophobes de Mgr Elchinger.

Il est intéressant de rappeler ce régime, issu du concordat signé en 1801 entre Napoléon Bonaparte et le pape de l’époque, fait en Alsace-Moselle, des ministres des cultes catholique, luthérien, réformé et israélite, des fonctionnaires.

Cette particularité ayant été confirmée en février 2013 par les sages du Conseil constitutionnel, au prétexte que les trois départements concordataires étaient sous domination allemande quand la France a voté en 1905 la loi de séparation des Églises et de l’État, les curés, pasteurs et rabbins y sont toujours rémunérés aujourd’hui selon la grille indiciaire des agents de l’État.

Ce sont aussi, ainsi, des représentants de Dieu mieux payés que leurs collègues et confrères du reste du pays. Mais au fait, avec l’évolution sociologique dans ces trois départements, n’est-ce pas une injustice que les imams en soient exclus ? Ou bien, comme d’autres le proposent, que ce dispositif soit purement et simplement abrogé.

Boucs émissaires

Les politiques libérales ont durement frappé la population immigrée. Parce qu’elle est particulièrement présente dans le salariat mais aussi par les stigmatisations xénophobes et racistes dont elle est victime au quotidien. Nous recensons de nombreuses déclarations de responsables politiques majeurs qui ont multiplié les « dérapages » xénophobes à des fins démagogiques (le karcher de Nicolas Sarkozy, les « odeurs » de Jacques Chirac, « renvoi des roms » de Manuel Valls… sans parler de Le Pen…). Tout cela traité comme de « l’information » par un grand nombre de média. La désignation des immigrés comme boucs émissaires (de la crise, du chômage, de l’insécurité…) les conduit à un repli sur soi ou sur son groupe. Un réflexe de protection dénoncé comme du « communautarisme » par ceux-là même qui sont à l’origine de ces attaques. Ce repli sur soi peut se faire dans la dignité et l’afficher crânement (port du voile par certaines femmes) mais peut aussi déboucher sur des ressentiments qui peu à peu peuvent devenir un terreau favorable à des discours haineux et radicaux.

Censure

Cela a déjà été dit ici à L’Alterpresse68 et ailleurs, mais ça ne fait pas de mal de le rappeler tellement c’est choquant et sidérant. Les gars de Charlie Hebdo ont été flingués parce qu’ils usaient de la liberté d’expression. À la manifestation du lendemain à Mulhouse, où pareillement que partout ailleurs dans le pays on s’en indignait, le maire de la ville, l’UMP Jean Rottner, et le président de la M2A Jean-Marie Bockel, ont empêché la section mulhousienne de la Ligue des Droits de l’Homme de s’exprimer, alors qu’ils ne voyaient pas d’objection à ce que la représentante du FN, Martine Binder, se tienne derrière les orateurs, dont évidemment ils faisaient partie.

Communauté

Etienne Balibar dans Libération, l’évoque ainsi : « Oui, nous avons besoin de communauté : pour le deuil, pour la solidarité, pour la protection, pour la réflexion. Cette communauté n’est pas exclusive, en particulier elle ne l’est pas de ceux, parmi les citoyens français ou immigrés, qu’une propagande de plus en plus virulente, réminiscence des épisodes les plus sinistres de notre histoire, assimile à l’invasion et au terrorisme pour en faire les boucs émissaires de nos peurs, de notre appauvrissement, ou de nos fantasmes. Mais elle ne l’est pas non plus de ceux qui croient aux thèses du Front national ou que séduit la prose de Houellebecq. Elle doit donc s’expliquer avec elle-même. Et elle ne s’arrête pas aux frontières, tant il est clair que le partage des sentiments, des responsabilités et des initiatives qu’appelle la «guerre civile mondiale» en cours doit se faire en commun, à l’échelle internationale, et si possible (Edgar Morin a parfaitement raison sur ce point) dans un cadre cosmopolitique. C’est pourquoi la communauté ne se confond pas avec l’«union nationale». Ce concept n’a pratiquement jamais servi qu’à des buts inavouables : imposer le silence aux questions dérangeantes et faire croire à l’inévitabilité des mesures d’exception. »

Imprudence

Etienne Balibar : « Les dessinateurs de Charlie Hebdo ont-ils été imprudents ? Oui, mais le mot a deux sens, plus ou moins aisément démêlables (et, bien sûr, il entre ici une part de subjectivité). Mépris du danger, goût du risque, héroïsme si l’on veut. Mais aussi indifférence envers les conséquences éventuellement désastreuses d’une saine provocation : en l’occurrence le sentiment d’humiliation de millions d’hommes déjà stigmatisés, qui les livre aux manipulations de fanatiques organisés. Je crois que Charb et ses camarades ont été imprudents dans les deux sens du terme. Aujourd’hui que cette imprudence leur a coûté la vie, révélant du même coup le danger mortel que court la liberté d’expression, je ne veux penser qu’au premier aspect. Mais pour demain et après-demain (car cette affaire ne sera pas d’un jour), je voudrais bien qu’on réfléchisse à la manière la plus intelligente de gérer le second et sa contradiction avec le premier. Ce ne sera pas nécessairement de la lâcheté. »

Liberté de la presse

Jusqu’où peut aller la presse ? Doit-elle se censurer pour ne pas choquer les braves gens qui n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux, comme chantait Brassens ? Le Point a publié à sa une la photo montrant un des assassins de Charlie abattre un policier dans la rue. Notre Premier ministre Manuel Valls a exprimé son « dégoût ». Le magazine a répondu avoir fait ce choix parce que la photo montre la violence, la barbarie et la lâcheté des terroristes. La liberté de la presse ne s’use que si l’on ne s’en sert pas. Ses limites ne sont pas fixées par les politiques ou les tenants des religions selon les situations, mais par la loi, et cela depuis longtemps.

Liberté d’expression

Une des valeurs qui a conduit des millions de citoyens dans le monde à manifester leur solidarité avec Charlie Hebdo. Et ceux qui n’étaient pas dans la rue la partage tout autant à part de rares exceptions.

Il faut pourtant rappeler que cette liberté est remise en cause en permanence. Par des actes criminels : les syndicats de journalistes rappellent qu’en 2014, 118 journalistes et personnels des médias ont trouvé la mort dans l’exercice de leur métier.

Des hommes d’Etat présents à l’invitation du gouvernement français lors de la manifestation de dimanche ne tolèrent pas la liberté d’expression dans leur pays… et emprisonnent, tuent ou font tuer des journalistes.

L’économie, la concentration de la presse sont également des risques majeurs pour la liberté d’expression. Car son application suppose la possibilité de publier toutes les opinions. Même celles qui ne sont pas majoritaires et dont la publication ne serait pas rentable. Depuis des années Charb a essayé de trouver les moyens pour permettre à Charlie Hebdo de survive car les 35.000 ventes hebdomadaires n’assuraient pas l’équilibre financier. En outre, il ne recevait que très peu dans le cadre des aides à la presse alors que des journaux riches comme le Figaro ou le groupe Ebra (CIC-Crédit mutuel) ont touché des millions.

Le marché ne peut pas réguler la presse, il conduit à sa concentration comme on le voit en Alsace quand les deux journaux appartenant au même groupe financier sont en passe d’être réunis en un journal unique. Pour le marché l’adage est : à pensée unique, journal unique.

La liberté d’expression ne peut pas être qu’un article dans la Constitution : l’Etat doit accepter enfin de mettre en place un système démocratisé d’aides automatiques aux médias favorisant la pluralité et donc le pluralisme. Il peut y contribuer en ouvrant les radios et télévisions publiques à plus de diversité et de pluralité.

USA Patriot Act (acronyme de Uniting and Strengthening America by Providing Appropriate Tools Required to Intercept and Obstruct Terrorism Act, soit en français: loi pour unir et renforcer l’Amérique en fournissant les outils appropriés pour déceler et contrer le terrorisme)

Signé par G.W Bush le 26 octobre 2001 et prolongé après révision en 2005 et 2011 ce long texte (132 pages) vise à réorganiser les services de renseignement extérieurs et le F.B.I responsable des enquêtes criminelles lorsqu’elles impliquent des terroristes étrangers.

Elle crée les statuts de combattant ennemi et celui de combattant illégal qui permettent la détention sans inculpation de toute personne soupçonnée de terroriste « qui ne bénéficient ni des garanties du droit pénal parce que ce sont des ennemis, ni de celles de prisonniers de guerre parce que ce sont des combattants illégaux » (Mme Delmas – Marty, professeur au Collège de France).

Elle permet aux services de sécurité d’accéder aux données  informatiques détenues par les particuliers et les entreprises, sans autorisation préalable et sans en informer les utilisateurs.

Les lois américaines sur l’immigration, les lois bancaires, la loi de surveillance d’intelligences étrangères sont concernées une nouvelle catégorie de crimes pour « terrorisme intérieur » est crée.

Toute entreprise américaine doit fournir les « données sensibles » demandées par l’administration fédérale, même si celles – ci sont stockées en Europe.

Les révélations récentes sur l’espionnage global et mondial conduit par les services américains (affaire Snowden) y trouvent leur cadre légal.

Cette loi est considérée par la plupart des juristes et des organisations de défense des droits de l’homme comme liberticide, notamment parce qu’elle permet la diminution des droits de la défense (droit à un procès équitable), la violation de la vie privée, la diminution du droit à la liberté d’expression.

Terrorisme/ terroriste :

Le terrorisme est l’emploi de la terreur à des fins politiques, religieuses ou idéologiques.

 Attesté depuis 1794 pour désigner la doctrine des partisans de la Terreur révolutionnaire  (Robespierre fut qualifié de « terroriste » dès Thermidor) les nombreuses définitions du mot renvoient à l’usage de la violence, les techniques utilisées, la nature du sujet, l’idéologie, l’objectif avec une constante : l’usage indiscriminé de la violence meurtrière à l’égard des civils ou des non – combattants  pour promouvoir un groupe, une cause ou un individu par l’intimidation d’une population, d’un gouvernement, d’une organisation internationale..

Terrorisme ne se confond ni avec « crimes de guerre » (violation du droit spécifique de la guerre), ni avec « résistance » (destruction de moyens militaires afin d’enrayer l’effort de guerre ennemi) mais le recours à la notion de « légitimité » supposée, variable évidemment selon les protagonistes,  peut brouiller le distinguo « résistance »/ « terrorisme » : Mandela fut condamné comme « terroriste » dans son pays, pour ne rien dire des résistants à la barbarie nazie.

Fondamentalement le terroriste est présumé totalement « illégitime » et le « résistant »  présumé « légitime » – par ceux qui « résistent » pour des actes violents qui, concrètement, peuvent être de même nature.

Voir par ailleurs, quelques règles légales de traitement du « terrorisme » par des Etats.

Union sacrée

Le terme Union sacrée utilisé pour la première fois à la Chambre des députés le 4 août 1914, par le président de la République, Raymond Poincaré, dans son message aux Assemblées. Y adhérèrent immédiatement l’ensemble des organisations syndicales et politiques de gauches, essentiellement la CGT et la SFIO, qui se rallièrent au gouvernement alors qu’un courant pacifiste était majoritaire au sein de la classe ouvrière. Un mouvement analogue se produisit chez l’ensemble des belligérants comme en Angleterre, en Russie ou en Allemagne, lorsque le Parti socialiste d’Allemagne, le SPD, votera l’entrée en guerre en août 1914, lançant le mouvement qui prit le nom de Burgfrieden.

Avec l’assassinat de Jean Jaurès fut aussi « assassinée » l’idée que la guerre qui se préparait  servait les intérêts capitalistes et que les peuples n’avaient rien à gagner là-dedans. Cette opinion n’a plus eu droit de citer après la proclamation de l’Union sacrée. Elle fut même considérée comme délictuelle et passible d’emprisonnement.

La gauche politique et syndicale mit du temps à se relever de cette funeste erreur d’analyse et de délire chauviniste et nationaliste.

JMS – Ch. R. – MM

(1) Quelques éléments de cet article sont tirés d’un tract diffusé par l’association « A Contre Courant » lors de la manifestation du 11 janvier à Mulhouse. Pour accéder à ce tract cliquez ici. Il a été rédigé à partir d’un texte plus long que vous trouverez là.

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