Dans sa volon­té d’animer un débat plu­ra­liste, L’Alterpresse68 ouvre et ouvri­ra ses colonnes à toutes celles et ceux qui veulent que la poli­tique change. Cela fait évi­dem­ment débat au sein de notre comi­té de rédac­tion et, pour tout vous dire, les réponses que P. Frey­bur­ger ont sus­ci­tées des réac­tions diverses. Par exemple : « Il fau­dra qu’il nous donne des noms, des chiffres, qu’il soit pré­cis et qu’il détaille ce et ceux qu’il met en cause, à com­men­cer par lui-même, puis­qu’il y était ! Ou alors on va don­ner à ses pro­pos le même cré­dit que celui qu’on accorde encore à toutes ces pro­messes élec­to­rales qui n’ont jamais été tenues et à tous ces beaux pro­jets qui res­tent tou­jours sans suite ». D’autres ont pu acter une sin­cère volon­té de s’éloigner des « jeux poli­ti­ciens » et des « alliances oppor­tu­nistes » pour s’engager dans un renou­veau poli­tique. L’avenir nous dira ce qu’il en est et nous sui­vrons avec atten­tion cette évo­lu­tion. Comme nous publie­rons d’autres opi­nions pour ali­men­ter le débat après le désastre de ces élec­tions dépar­te­men­tales qui ins­talle dans le Haut-Rhin, un conseil mono­co­lore à 100% (ou 99,99%) à droite…

Le cli­mat s’est (pro­vi­soi­re­ment) apai­sé dans notre équipe par la prise en compte de deux nouveautés :

  1. Frey­bur­ger annonce qu’il change de sta­tut ; en s’é­loi­gnant de son par­ti et d’une logique de pou­voir et de repré­sen­ta­tion, il pour­rait gagner en liberté.
  2. Un jour­nal tota­le­ment libre existe depuis quelques mois : L’Al­ter­presse 68. Dans lequel il pour­ra, à l’instar d’autres, contri­buer à faire émer­ger de nou­velles idées pour res­tau­rer la confiance de nos conci­toyens dans la politique.

L’Al­ter­presse 68

M1.-Pierre-Freyburger

On ne pré­sente pas Pierre Frey­bur­ger, figure de la vie poli­tique mul­hou­sienne et haut-rhi­noise depuis 32 ans, qui a choi­si tout récem­ment de se reti­rer de la vie politique.

De son par­cours riche et enga­gé (adjoint au maire de Mul­house durant 18 ans, conseiller géné­ral…), de ses enga­ge­ments et réa­li­sa­tions d’élu dans de nom­breux domaines (inser­tion, habi­tat, poli­tique de la ville, édu­ca­tion, démo­cra­tie locale, mili­tant du dia­logue inter­re­li­gieux, acteur de la recon­nais­sance de la com­mu­nau­té musul­mane…) il parais­sait inté­res­sant de rete­nir ses ana­lyses sur deux dos­siers signi­fi­ca­tifs pour le contexte mul­hou­sien, qui l’ont par­ti­cu­liè­re­ment moti­vé et qui res­tent d’une totale actualité.

Nous conve­nons donc de conduire cet échange  à par­tir de ses réac­tions à quelques mots clés :

Com­mu­nau­té d’agglomération (M2A):

Sur le fonc­tion­ne­ment et sur le rôle de cette ins­ti­tu­tion qui regroupe 34 com­munes, soit près de 260.000 habi­tants – le tiers de la popu­la­tion du Haut – Rhin –  son opi­nion  est tran­chée : « Elle ne sert à rien », «il y a défi­cit démo­cra­tique », «aucune déci­sion n’est prise là où elle devrait l’être », «les com­mis­sions et délé­ga­tions sont toutes for­melles », «  arran­ge­ments entre quelques uns et absence totale de vision poli­tique, de pro­jet ter­ri­to­rial pour l’agglomération », « opa­ci­té sur les chiffres » et Pierre Frey­bur­ger résume : « L’agglo c’est le lieu où tout le monde s’entend avec tout le monde ».

Il pointe par­ti­cu­liè­re­ment un fonc­tion­ne­ment condi­tion­né par les méthodes de tra­vail d’un pré­sident, Jean – Marie Bockel, qui «achète la paix sociale locale à coup de petits com­pro­mis poli­ti­ciens » et « man­que­rait tota­le­ment de clar­té et de projet »

Rien de très ori­gi­nal, ni de très spé­ci­fique dans ce constat qui devrait pou­voir se trans­po­ser à nombre d’intercommunalités en France mais les déve­lop­pe­ments et éclai­rages de Pierre Frey­bur­ger se font plus précis :

  • la situa­tion finan­cière de l’agglomération est tou­jours peu brillante après l’épisode de fis­ca­li­té locale lié à l’at­tri­bu­tion com­pen­sa­trice de la taxe pro­fes­sion­nelle ins­tau­rée lors de la réforme de cette taxe, fina­li­sée sur la base d’une péréqua­tion « injuste » entre com­munes de la M2A : « com­munes riches avan­ta­gées au détri­ment de celles qui le sont moins ». Pierre Frey­bur­ger rap­pelle tou­te­fois avoir conduit un conten­tieux sur ce sujet devant le tri­bu­nal admi­nis­tra­tif où il fut débouté.
  • Il rap­pelle le contexte de la consti­tu­tion de la M2A en 2010 pour sau­ver les trans­ports en com­mun à Mul­house (SITRAM) après les épi­sodes anté­rieurs d’un sys­tème qui condui­sit à vendre des bijoux de la cou­ronne (le siège de Soléa en l’occurrence) pour assu­rer la tré­so­re­rie immé­diate, puis le rachat du dit-siège selon un mon­tage ban­caire dont les coûts induits pèsent tou­jours sur les finances de l’agglo…et les 20 mil­lions d’euros attri­bués alors par l’Etat pour consti­tu­tion de la com­mu­nau­té d’agglomération uti­li­sés bien plus pour équi­li­brer les comptes que pour ini­tier des poli­tiques intercommunales.

Née sous ces aus­pices, rien d’étonnant que cette agglo­mé­ra­tion manque de « vision poli­tique » et de « stra­té­gie de déve­lop­pe­ment », de grands pro­jets fédé­ra­teurs, voire struc­tu­rants, pour ses 34 com­munes, comme le sou­ligne Pierre Freyburger!

Ni que des dos­siers impor­tants reçoivent des réponses si médiocres, comme celui des liai­sons navette avec l’aé­ro­port Bâle Mul­house, des actions pous­sives en faveur du déve­lop­pe­ment éco­no­mique, des dés­équi­libres com­mer­ciaux en défa­veur de Mul­house par rap­port à sa périphérie…

Notre inter­lo­cu­teur réaf­firme quelques grandes prio­ri­tés qui devraient, qui auraient dû, mobi­li­ser l’agglo: « péri­sco­laire, dont can­tines, et véri­table har­mo­ni­sa­tion ter­ri­to­riale dans un domaine où les inéga­li­tés de cou­ver­ture pour ces ser­vices vont du simple au double selon les com­munes, « déve­lop­pe­ment d’actions à ce jour négli­geables sur des axes de tra­vail majeurs comme la tran­si­tion éner­gé­tique et les éner­gies renou­ve­lables », et il pré­cise: « il suf­fit de  pas­ser le Rhin pour com­prendre ce dont il s’agit » !

Il rap­pelle aus­si les « grands » dos­siers éco­no­miques qui ne doivent de fait rien à une action volon­ta­riste de la M2A  (ouver­ture d’Ikea à Mor­sch­willer, amé­na­ge­ment  – pos­sible mais loin d’être acquis – de  la friche D.M.C à Mulhouse…).

(N.D.LR : on reste tou­te­fois inter­lo­qué devant le mon­tant des études préa­lables de plu­sieurs mil­lions enga­gées dans ce dos­sier ; l’Alterpresse 68 y revien­dra certainement).

Enfin il sou­ligne que si « l’aménagement du par­vis de la gare est la grande affaire », « c’est  en fait de délocalisation/relocalisation locale qu’il s’agit et non de solde posi­tif net d’activité ».

Encore un défi­cit de vision pros­pec­tive donc… et je me sou­viens que dans les com­mis­sions spé­cia­li­sées de la Chambre de com­merce, il  y a quelques années déjà, que nombre d’entrepreneurs locaux expri­maient  leurs doutes sur un effet miracle du train à grande vitesse quand toutes les villes de quelque impor­tance, y com­pris dans la zone trans­fron­ta­lière, accueillent le T.G.V !

Et Pierre Frey­bur­ger de consta­ter que l’habitat et sa struc­tu­ra­tion sociale ne sont pas  mieux pris en compte :

  • « défi­cit de construc­tion de loge­ments sociaux pour nombre de com­munes dans l’application des quo­tas d’habitat social pré­vus par la loi (N.D.L.R: les 20 et 25% pré­vus pour favo­ri­ser la mixi­té sociale).
  • « dif­fi­cul­té et absence de volon­té pour mettre en appli­ca­tion un plan local de l’habitat sur la M2A qui est pour­tant de la com­pé­tence obli­ga­toire de celle- ci, et qui pour­rait gêner les élus en infrac­tion » ; il insiste sur « la qua­si-inap­pli­ca­bi­li­té de docu­ments tech­no­cra­tiques foi­son­nants  et com­plexes » et sur des « com­munes plan­tées et plan­quées », comme sur « l’utilité toute théo­rique du diag­nos­tic ter­ri­to­rial éta­bli tous les 5 ans » pour cor­ri­ger ces inéga­li­tés ter­ri­to­riales, ce défi­cit de mixage de populations.

Il n’est  d’ailleurs pas besoin de ces pré­ci­sions tech­niques pour consta­ter les défi­cits de mixage social entre Mul­house, par exemple, et nombre de com­munes de la com­mu­nau­té d’ag­glo­mé­ra­tion, ni d’en com­prendre les consé­quences pour le « vivre ensemble » !

Mul­house et sa vie démocratique 

Nous conve­nons volon­tiers avec Pierre Frey­bur­ger que  le show média­tique que fut le récent « Forum Libé­ra­tion » sur les nou­velles citoyen­ne­tés (N.D.L.R: com­man­di­té par la ville de Mul­house et dont à notre connais­sance le coût exact n’est tou­jours pas pré­ci­sé, ni d’ailleurs les moda­li­tés de décompte de par­ti­ci­pants comp­ta­bi­li­sés plu­sieurs fois) qui lan­ça l’actuelle offen­sive tous azi­muts du maire de Mul­house sur la par­ti­ci­pa­tion citoyenne et qui aurait pu augu­rer d’autres déve­lop­pe­ments que les dis­cours « mus­clés », voire auto­ri­taires, qui se suc­cèdent  depuis son élec­tion,  – sur les Roms, les étran­gers en géné­ral et les deman­deurs d’asile en par­ti­cu­lier, la dénon­cia­tion d’associations qui ter­ni­raient l’image de Mul­house par leur action en leur faveur,  le dis­cours des vœux 2015, la récente stig­ma­ti­sa­tion d’une com­mu­nau­té qui repré­sente plus du tiers des habi­tants de sa ville dont les enfants arri­ve­raient en retard  à l’école pour de sup­po­sés motifs religieux.…

Et l’ancien adjoint au maire rap­pelle les condi­tions concrètes de fonc­tion­ne­ment impo­sées à son oppo­si­tion au conseil muni­ci­pal par le maire de Mul­house (« non réponses aux  ques­tions en conseil muni­ci­pal », « réduc­tion du nombre de séances, « recours – a prio­ri illé­gal –  à une asso­cia­tion ad hoc qui redis­tri­bue les sub­ven­tions attri­buées au titre de la Poli­tique de la Ville »…) vont dans ce même sens inquiétant.

Et j’a­joute aux dires de Pierre Frey­bur­ger que la mise en place à Mul­house de conseils citoyens pré­vus par la loi de février 2014 dans le cadre de la Poli­tique natio­nale de la Ville avec ses par­ti­ci­pants tirés au sort, n’im­po­sait pas la sup­pres­sion des conseils de quartier !

Et je m’in­ter­roge : la démarche de label­li­sa­tion de Mul­house comme « ter­ri­toire hau­te­ment citoyen », suite  au Forum Libé­ra­tion, devrait-elle ras­su­rer les adeptes de la démo­cra­tie, la vraie, celle qui ne confond pas gad­gets et res­pon­sa­bi­li­sa­tion  réelle ?

Comme devraient ras­su­rer ceux qui auraient des doutes sur les pou­voirs réels de ces conseils citoyens  les pré­ci­sions récentes appor­tées par Mon­sieur le maire de Mul­house (cf. L’Alsace du 2 avril) « qu’il ne s’a­git pas de coges­tion »  et qu’est pré­vue «  l’ouverture de la com­mis­sion des finances à cer­tains citoyens pour com­prendre les finances publiques » ?

Et ceux qui réclament en vain depuis de nom­breux mois des pré­ci­sions sur la charge exacte pour les finances locales des inté­rêts de cer­tains emprunts de la ville que la Chambre régio­nale des comptes a qua­li­fiés de « toxiques » seront – ils par­mi les « certains » ?

Alors démo­cra­tie revi­vi­fiée ou volon­té de muse­ler, de jeter de la poudre aux yeux, alors que l’an­nonce de l’aug­men­ta­tion des impôts locaux, contrai­re­ment aux enga­ge­ments de cam­pagne de Mon­sieur Jean Rott­ner, est toute récente ?

On peut craindre que tous ces élé­ments mis en pers­pec­tive ne livrent en fait  de vision un pro­jet poli­tique glo­bal pour la com­mu­nau­té d’ag­glo­mé­ra­tion et Mul­house, sa ville-centre : dans un contexte éco­no­mique géné­ral dif­fi­cile, loca­le­ment plus que pré­caire et lar­ge­ment lié à une grande indus­trie auto­mo­bile dont per­sonne ne connaît les évo­lu­tions pos­sibles, Mul­house qui est déjà une des villes de France de plus de 100 000 habi­tants les plus pauvres et les plus inéga­li­taires, avec ses quar­tiers sen­sibles et son chô­mage endé­mique serait – elle condam­née au mau­vais rôle dans la répar­ti­tion, des­ti­née à concen­trer l’es­sen­tiel des dif­fi­cul­tés sociales, voire socié­tales, pour évi­ter un effet de pro­pa­ga­tion, de contamination ?

Et fau­drait-il bâtir la com­mu­ni­ca­tion et orga­ni­ser l’o­pa­ci­té qui per­met de le cacher ?

Et demain ?

Mais Pierre Frey­bur­ger est (est deve­nu?) un homme serein depuis son retrait de la poli­tique « clas­sique ». Il réaf­firme sa volon­té de renou­ve­ler son approche de l’en­ga­ge­ment citoyen, de ne pas se com­plaire dans une oppo­si­tion poli­ti­cienne sté­rile et de construire au quo­ti­dien désor­mais autre­ment et avec d’autres acteurs. 

Sa volon­té de prendre de la dis­tance avec la poli­tique d’ap­pa­reil et de man­dats élec­to­raux le condui­ra, affirme-t-il, à des actions  asso­cia­tives, au plus près de réa­li­tés quo­ti­diennes (accom­pa­gne­ment de loca­taires en dif­fi­cul­té avec les bailleurs sociaux par exemple) comme à l’a­na­lyse et aux approches plus glo­bales (les phé­no­mènes migra­toires  en  Europe avec  un pro­jet de livre né après 7 jours pas­sés à Calais, au plus près de la « jungle », de la détresse impo­sée à ceux qui cherchent sim­ple­ment à sur­vivre, pour de tristes rai­sons électoralistes).

Il dit sa volon­té «  conti­nuer à faire, à agir, pour res­ter fidèle à des valeurs », de « contri­buer à un vrai débat démo­cra­tique qui implique toutes les couches sociales, en par­ti­cu­lier à Mulhouse ».

Il  dit aus­si avoir mesu­ré à l’aune des réac­tions à son récent geste « pour la laï­ci­té », spec­ta­cu­laire et abon­dam­ment com­men­té, du dépla­ce­ment de la sta­tue du Christ en croix qui se trou­vait dans la salle du Conseil géné­ral, l’épaisseur des pré­ju­gés et des hypo­cri­sies, des non – dits, la rigi­di­té des struc­tures socié­tales en place.

Alors s’affirmant désor­mais loin des arran­ge­ments entre car­rié­ristes de la poli­tique, de la com­mu­ni­ca­tion biai­sée, et d’ac­tions publiques sou­vent si peu effi­caces pour le quo­ti­dien de nos conci­toyens et fidèle à cer­taines valeurs dont il pu démon­trer tout au long de son par­cours poli­tique qu’elles n’é­taient pas pour lui des mots creux ou des argu­ments de cam­pagne élec­to­rale et sur­tout pour ne pas ver­ser du côté du désen­chan­te­ment, Pierre Frey­bur­ger s’en­gage dans l’ac­tion asso­cia­tive et la réflexion sur les chances et les risques pour une socié­té, la nôtre, « qui l’inquiète ».

Qu’il soit per­mis de lui sou­hai­ter bien­ve­nue au « club des citoyens », qui ont besoin de ses com­pé­tences, de son expé­rience et de sa motivation !

Et, pour­quoi ne pas l’a­vouer ?… On se dit que dans le tra­vail d’ap­pro­fon­dis­se­ment et de mise en lumière de cer­tains dos­siers locaux, un média comme le nôtre pour­rait faire bon usage de la luci­di­té, de la pers­pi­ca­ci­té et du franc-par­ler que peut don­ner une liber­té retrouvée… !

Pro­pos recueillis par Chris­tian Rubechi

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