Les opposants alsaciens l’avaient cru enterré. Ils pensaient avoir triomphé de l’hydre américaine en 2020 : le spectre Amazon revient aujourd’hui sous une forme très concrète.

Le méga entrepôt de 180 000 m² en chantier à Ensisheim sera bel et bien exploité par Amazon France Logistique, avec une ouverture annoncée pour fin 2027. Le choc est d’autant plus rude pour les opposants que les engins de chantier sont déjà au travail, et que la multinationale promet la création de 2 000 emplois en CDI.

Un coup de massue en 2026 : le faux-nez d’Amazon tombe le masque

Le scénario s’est emballé en quelques jours. Le 9 avril 2026, le maire d’Ensisheim, Michel Habig, réélu maire de la commune pour la sixième fois, à 78 ans, signe la vente des 19 hectares du parc d’activités à un fonds (LCP) pour quelque 8 millions d’euros.

Dans la foulée, Amazon officialise sa présence via un contrat de vente en l’état futur d’achèvement pour un centre de distribution robotisé de 180 000 m² sur 3 niveaux, opérationnel 24h/24, avec une mise en service prévue fin 2027.

Les bulldozers entrent sur le terrain dès le 13 avril ; les écologistes et collectifs locaux, eux, apprennent presque en même temps que le grand bénéficiaire final de ce projet, longtemps maquillé derrière la société Eurovia 16 Project, n’est autre que le géant du e‑commerce contre lequel ils luttaient depuis 2019.

Beaucoup d’entre eux expriment aujourd’hui un sentiment d’impuissance et de « trahison », après des années de batailles juridiques perdues en 2020, 2023 puis 2025.

2020 : les opposants pensaient avoir fait reculer Amazon

Flash‑back. À l’automne 2020, dans la foulée de mobilisations importantes à Dambach‑la‑Ville et Ensisheim, une partie de la presse titre alors sur une victoire: les projets d’entrepôts géants Amazon seraient « abandonnés » en Alsace, les opposants « triomphent ». À Dambach‑la‑Ville, Amazon lâche officiellement l’affaire, et les collectifs se félicitent d’avoir fait reculer le géant par la pression citoyenne.

Pour Ensisheim, l’interprétation est plus ambiguë. Une partie du mouvement militant et des commentateurs en ligne extrapole : si Amazon renonce en Centre‑Alsace, l’Alsace est sauvée, ou presque.

Pourtant, certains écologistes – notamment du côté d’Alsace Nature – restent prudents : Amazon n’exclut pas de revenir plus tard, et Eurovia 16 reste propriétaire du foncier à Ensisheim, avec toutes les cartes en main pour louer un jour à Amazon.

« Nous n’avons pas de projet en Alsace. Aujourd’hui, je peux vous confirmer que nous n’avons pas de projet d’implantation en Alsace ».


Frédéric duval directeur général d’amazon france en 2021

Un abandon… en peau de lapin rechargeable

Ce sentiment de victoire va se révéler, a posteriori, partiel et fragile. En 2021, dans La Terre au carré, émission diffusée sur France Inter, Frédéric Duval, directeur général d’Amazon France, déclare pourtant: « Nous n’avons pas de projet en Alsace. À aujourd’hui, je peux vous confirmer que nous n’avons pas de projet d’implantation en Alsace ».

Ces propos confortent l’idée que la mobilisation a payé: Amazon se retirerait de la région, au moins pour un temps.

Simultanément, des ONG comme les Amis de la Terre continuent d’alerter : seuls Amazon et « Alibaba » (« Aliexpress » en Europe) ont la capacité de porter un entrepôt de plus de 180 000 m² sur trois niveaux. Elles rappellent qu’Eurovia 16 est une filiale d’une holding luxembourgeoise qui a déjà construit des plateformes pour Amazon en Italie, que son manager vient d’Amazon, et que des salariés locaux ont été démarchés pour travailler sur le site d’Ensisheim.

Autrement dit: le retrait proclamé d’Amazon ne signifie pas que la structure foncière et immobilière du projet soit démantelée. La suite leur donnera raison.

Un long chemin de croix juridique qui ouvre la voie au chantier

Après 2020, la bataille se déplace devant les tribunaux. Les associations et riverains contestent le permis de construire et l’étude d’impact. En 2020 déjà, la cour administrative d’appel de Nancy valide en substance la légalité de l’autorisation donnée à Eurovia 16.

En 2023, une nouvelle décision permet au projet de repartir, avant que, en septembre 2025, la justice administrative confirme définitivement la légalité du permis de construire de l’entrepôt logistique d’Ensisheim.

Pendant ce temps, la communication sur l’identité du futur exploitant reste floue. On parle d’un « géant du e‑commerce », on évoque un futur locataire top secret, pendant que les opposants dénoncent une « opacité démocratique » et un contournement du débat public.

L’idée d’un abandon définitif d’Amazon en Alsace, proclamée par certains en 2020, se fissure peu à peu : le foncier est toujours là, les autorisations aussi, et l’ombre du géant américain ne s’est jamais complètement dissipée.

Michel Habig, architecte politique du projet

Au cœur de ce feuilleton, le rôle de Michel Habig, maire d’Ensisheim et président de la communauté de communes, reste constant. C’est lui qui porte le parc d’activités, achète et aménage le terrain, finance des fouilles archéologiques « très chères », et défend publiquement la promesse de plusieurs centaines d’emplois.

En 2021, lorsqu’on lui demande qui se cache derrière Eurovia 16, il répond qu’il ne sait pas, tout en se disant prêt à accueillir « Eurovia 16, ou tout autre » acteur logistique.

Pour les écologistes et une partie des habitants, ce refus tenace de nommer l’acheteur final et d’assumer clairement le lien avec Amazon a permis de neutraliser le débat public au moment où ils auraient pu encore infléchir le projet.

Alors que des élus comme Jean‑Claude Mensch, (ex-maire d’Ungersheim), alertaient sur le « consumérisme outrancier » porté par Amazon, Michel Habig continuait de présenter l’entrepôt comme une simple opportunité d’emploi, minimisant les impacts sur le trafic, les terres agricoles et le climat.

Un modèle logistique aux antipodes de la transition écologique

Pour les associations écologistes, le diagnostic n’a pas changé depuis 2020. Un entrepôt de cette taille artificialise en moyenne trois fois plus de sols qu’une zone commerciale classique, alors même que le gouvernement communique sur un « moratoire » contre l’artificialisation mais exclut les entrepôts de son périmètre.

Le projet d’Ensisheim concentre tout ce modèle décrié: flux de poids lourds, retours produits, échecs de livraison, explosion du fret aérien pour tenir la promesse de livraison en moins de 24 heures.

À Ensisheim comme ailleurs, les 2 000 postes promis sont regardés avec méfiance: emplois peu qualifiés, soumis aux cadences d’un géant numérique mondial, dans un secteur qui détruit de l’emploi dans le commerce de proximité et fragilise les centres‑villes. Pour les militants, on ne parle pas seulement d’un bâtiment, mais d’un choix de société: accepter ou non que l’Alsace devienne un simple maillon d’une chaîne logistique mondiale carbonée.

2026 : de la « victoire » au sentiment d’impuissance

Le décalage entre triomphalisme prématuré de 2020 et réalité de 2026 nourrit aujourd’hui un profond sentiment d’impuissance. Une partie du mouvement avait sincèrement cru avoir « chassé Amazon » d’Alsace, alors même que les structures juridiques et foncières du projet d’Ensisheim restaient en place.

La révélation, ce printemps, de l’identité du futur exploitant – Amazon France Logistique – alors que les pelleteuses sont déjà en action, donne l’impression d’un piège refermé lentement mais sûrement.

Les opposants reconnaissent que leur capacité d’action immédiate est très réduite, mais ils ne renoncent pas pour autant: ils continuent de réclamer un véritable moratoire sur les méga entrepôts, une révision des règles d’urbanisme et un débat régional sur le modèle économique que l’Alsace veut encourager.

Ensisheim devient ainsi un cas d’école: celui d’une lutte environnementale qui avait presque gagné la bataille de l’opinion, mais qui se heurte, six ans plus tard, à la puissance combinée d’un géant du numérique, de montages immobiliers opaques et d’un pouvoir local prêt à tout pour un mirage d’emplois, créés ici… mais détruits ailleurs.

Chronologie du projet à Ensisheim

DateÉvénement clé
Printemps 2019Eurovia 16 lance des études / enquête publique
21 juillet 2020Permis de construire délivré
Octobre 2020Recours des Amis de la Terre/Alsace Nature ; manifestations
Novembre 2020Abandon d’Amazon à Dambach-la-Ville
Novembre 2021Démenti de F. Duval sur France Inter
20 octobre 2022Le TA de Strasbourg rejette le recours des opposants
2023Recours intermédiaires rejetés
11 septembre 2025La Cour administrative d’Appel de Nancy confirme légalité définitive
9 avril 2026Cession de terrains par M. Habig → LCP
13 avril 2026Amazon officialise la vente ; le chantier démarre
Fin 2027Ouverture et recrutements prévus

Les promesses (explicites ou pas) du rouleau compresseur logistique :

  • 2 000 CDI, investissement 250 M€, hub robotisé de pointe.
  • Artificialisation supérieure de 3 fois à une zone commerciale, trafic de plus d’une centaine de poids lourds sur 70 rampes, un fret aérien dynamisé (70 avions de fret Amazon prévu), des emplois pénibles, une concurrence déloyale envers les commerces locaux.

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