Ven­dre­di 2 octobre, la Confé­dé­ra­tion euro­péenne des Syn­di­cats a clos son congrès qu’elle a tenu à Paris durant quatre jours. Avec ce 13e congrès, le pre­mier en France, le syn­di­cat euro­péen qui fête ses 70 ans cette année, essaie de se posi­tion­ner dans une dimen­sion plus reven­di­ca­tive et plus offen­sive que par le passé.

Car, sur le papier, la CES est une réelle puis­sance : près de 60 mil­lions de membres, regrou­pés dans 90 orga­ni­sa­tions syn­di­cales natio­nales issues de 39 pays (1); elle compte, en outre, 10 fédé­ra­tions de branche.

Les 500 congres­sistes ont élu une direc­tion pro­fon­dé­ment renou­ve­lée, rajeu­nie, avec un nou­veau secré­taire géné­ral issu du syn­di­cat UIL ita­lien Luca Visen­ti­ni, 46 ans. Notons que par­mi les 7 membres du secré­ta­riat, figure un Mul­hou­sien, Thi­baut Weber (CFDT). Les textes adop­tés, pro­gramme d’action, Mani­feste de Paris, motions diverses, essaient de répondre aux dif­fi­cul­tés que ren­contre le monde du tra­vail dans la tota­li­té des pays euro­péens en prô­nant un syn­di­ca­lisme moins ins­ti­tu­tion­na­li­sé et plus proche du ter­rain des luttes sociales.

les trois

Jun­cker, Schulz, Hol­lande : tous présents !

La Confé­dé­ra­tion euro­péenne des syn­di­cats souffre de paraître comme une des ins­ti­tu­tions euro­péennes, au même titre que la Com­mis­sion. Ain­si, elle a, jusqu’à très récem­ment, accom­pa­gné toutes les étapes de la construc­tion euro­péenne sans faire preuve d’un esprit cri­tique très pous­sé. Elle adhère à l’ « éco­no­mie sociale de mar­ché » qui est le « cre­do » de l’Union euro­péenne alors que le « social » est le grand absent de la construc­tion euro­péenne. La secré­taire géné­rale sor­tante, Ber­na­dette Segol qui vient de prendre sa retraite, a com­men­cé à dénon­cer cette absence et à émettre des doutes sérieux sur la poli­tique de la Com­mis­sion. Avec dif­fi­cul­té, car la CES fonc­tionne en grande par­tie grâce à des sub­sides de la Com­mis­sion et les orien­ta­tions par­fois pro­fon­dé­ment dif­fé­rentes de ses membres rend la recherche du consen­sus dif­fi­cile. Sur­tout si on ne tient pas, comme l’a fait Ber­nar­dette Segol, à cher­cher l’unité à par­tir du plus petit déno­mi­na­teur commun.

La séance inau­gu­rale dans la belle salle de la Mutua­li­té, haut lieu his­to­rique du mou­ve­ment ouvrier fran­çais, a per­mis à trois émi­nents diri­geants de l’Union euro­péenne à prendre la parole. Inutile de vous dire que la stu­pé­fac­tion m’a sou­vent gagnée à l’écoute des discours.

Accueillis au nom des syn­di­cats fran­çais par Jean-Claude Mailly (« Il faut renouer avec l’objectif du pro­grès social et remettre le social au cœur du pro­jet euro­péen ») et par Anne Hidal­go, la maire de Paris (« L’Europe est mena­cée par le « TINA » – there is no alter­na­tive de Mme That­cher  – il faut se réveiller sinon nous allons assis­ter à un cau­che­mar »), les trois « pré­si­dents » se sont lâchés.

M. Jun­cker : « Nous allons créer un socle de droits sociaux minimaux »

Le Pré­sident de la Com­mis­sion euro­péenne, M. Jean-Claude Jun­cker (2) a recon­nu que « l’état de notre Union euro­péenne n’est pas bon ». Il estime qu’il pré­side « la com­mis­sion de la der­nière chance parce que nous obser­vons avec inquié­tude, mais aus­si avec tris­tesse, que le fos­sé entre les peuples d’Europe, leurs opi­nions publiques et l’action poli­tique, très sou­vent incom­pré­hen­sible, que nous menons en Europe, ne cesse de gran­dir ». « Réfor­mer, réno­ver, cela n’est pas une invi­ta­tion à nous vau­trer dans je ne sais quel délice du néo­li­bé­ra­lisme » a‑t-il rajou­té. Il fait part de sa volon­té de lan­cer le plan d’investissement dit « Jun­cker » qui pré­voit d’injecter 315 mil­liards d’euros dans l’économie. Mais, pré­cise M. Jun­cker, « il faut com­plé­ter la dimen­sion sociale de l’Europe qui est tris­te­ment et pau­vre­ment meu­blée. (…) Nous pro­po­sons un socle de droits sociaux mini­maux (au niveau euro­péen, ndlr) un cor­don sani­taire qui entou­re­ra, pour mieux le pro­té­ger, le mar­ché du tra­vail. Un socle de droits sociaux mini­maux ne sera pas un socle mini­mal mais ce sera un socle qui déter­mi­ne­ra les pla­fonds sociaux qu’on ne peut pas cor­ri­ger vers le bas… »

Et pour bien pré­ci­ser son idée, il pour­suit : « Il n’est pas nor­mal que les contrats de tra­vail que nous appe­lions aty­piques – tra­vail inté­ri­maire, contrats à durée déter­mi­née «  sont en train de deve­nir aujourd’hui les contrats de tra­vail typique ».

Comme l’avait fait aupa­ra­vant Mme Anne Hidal­go, le pré­sident de la Com­mis­sion n’évite pas le thème des réfu­giés : « C’est une ardente obli­ga­tion de l’Europe d’accueillir les réfugiés ». 

Sur cer­tains aspects du dis­cours de M. Jun­cker, on était ten­té de lui rap­pe­ler qu’il est aux manettes, qu’il peut déci­der d’initiatives qui seraient plus en confor­mi­té avec son dis­cours que la poli­tique réelle menée par la Com­mis­sion actuel­le­ment. D’ailleurs, Ber­nar­dette Ségol a rap­pe­lé qu’une annonce de 315 mil­liards d’euros était louable mais que pour l’heure ils n’existent que sur le papier

M. Schulz : sus aux « papes » de la déré­gle­men­ta­tion néolibérale !

Le pré­sident du Par­le­ment euro­péen, Mar­tin Schulz, dresse un bilan désas­treux mais réel (3): « Des chiffres effroyables : cinq mil­lions de jeunes sans emploi en Europe, vingt-trois mil­lions de per­sonnes au chô­mage dans les vingt-huit Etats, une per­sonne sur cinq vit sous le seuil de la pau­vre­té ou dans la pré­ca­ri­té ». Il estime que tout cela consti­tue « un baril de poudre aux pieds de notre démo­cra­tie » et dénonce « les papes de la dérè­gle­men­ta­tion néo­li­bé­rale (…) qui pro­clament que c’est le modèle social euro­péen qui est le grand res­pon­sables de ces problèmes ».

Il accorde une grande impor­tance à la révo­lu­tion numé­rique, esti­mant que la numé­ri­sa­tion porte en elles des chances mais éga­le­ment de grands risques entre autres  « la pré­ca­ri­sa­tion des condi­tions de tra­vail, de la pro­tec­tion sociale ou des droits à la retraite ».

Il appelle les syn­di­cats à réagir et, dit-il, « nous devons refaire aujourd’hui – avec la révo­lu­tion numé­rique » ce que le mou­ve­ment ouvrier à fait au XIXe siècle avec la révo­lu­tion indus­trielle ». Et d’appeler à la mise en place d’une Charte des droits fon­da­men­taux numé­riques dans laquelle il pla­ce­rait éga­le­ment une « juste rému­né­ra­tion du tra­vail ».

Sur les pro­blèmes actuels, Mar­tin Schulz dénonce le dum­ping social que per­met l’actuelle direc­tive euro­péenne sur le déta­che­ment des travailleurs(4) qu’il faut révi­ser pour mieux pro­té­ger les salariés.

Fran­çois Hol­lande dénonce « les gou­ver­ne­ments qui  ont revu les règle­men­ta­tions sociales »…

Le pré­sident fran­çais a bras­sé très large dans son intervention(5). Et bien sou­vent les pro­pos sur­pre­naient. Ain­si sur les réfu­giés : L’Europe a tar­dé à prendre les bonnes déci­sions. « Nous (les pays euro­péens) nous nous affli­gions, pour cer­tains nous nous mobi­li­sions, c’était le cas de la France »… (…) « L’Europe a tar­dé à prendre la mesure de ce qui était à l’œuvre depuis déjà de longs mois au Moyen-Orient ». Les citoyens fran­çais dans la salle n’avaient pas per­çu que leur gou­ver­ne­ment était très tôt à la pointe pour aider les réfugiés…

Très per­sua­sif sur la néces­si­té de com­battre le repli natio­na­liste devant la menace « l’extrémisme, ce popu­lisme, qui gagne des pays qui jusqu’à pré­sent avaient été immu­ni­sés », il l’est moins quand il aborde l’évolution du dia­logue social européen.

Après avoir rap­pe­lé les avan­cées du dia­logue social euro­péen avec de nom­breux accords dans les années 1990, il constate : « Non seule­ment le dia­logue social s’est pro­gres­si­ve­ment épui­sé, mais des voix se sont éle­vées de plus en plus nom­breuses au sein de l’Union euro­péenne pour remettre en cause cer­tains acquis de l’Europe sociale avec tous les risques de dis­lo­ca­tion qui pou­vaient et qui peuvent encore en résul­ter. Des gou­ver­ne­ments ont deman­dé que des régle­men­ta­tions sociales soient revues, soient mêmes abo­lies, pour ne pas affai­blir la com­pé­ti­ti­vi­té des entre­prises et des éco­no­mies. Dans la crise, il était deman­dé tou­jours davan­tage de renon­ce­ments ». Pou­vait-on croire que M. Macron fait par­tie du gou­ver­ne­ment de la France à l’écoute de cette charge ?

La bonne solu­tion ? M. Hol­lande en dis­pose, il l’a dit à pro­pos de la « nou­velle éco­no­mie » dont un par­tie sera por­tée par les déci­sions de la COP 21 : « Nous devons uni­fier les régimes sociaux, garan­tir les droits et défi­nir avec beau­coup de pré­ci­sion ce qu’est le tra­vail et ce qu’est le sala­riat. D’où l’importance du dia­logue social euro­péen ». « Il faut qu’il y ait une conver­gence en matière de droits sociaux, en matière de salaire, en matière de pro­tec­tion sociale (…) Pour cela, il faut ima­gi­ner dans un délai proche « un Euro­groupe social comme il existe un Euro­groupe moné­taire et économique ».

Dif­fi­cile de croire que c’est le même homme qui mène une poli­tique sociale qui conduit à une qua­si-dis­pa­ri­tion du code du tra­vail au pro­fit de contrats indi­vi­duels fra­gi­li­sant les sala­riés ! « Les pro­messes n’engagent que ceux qui y les écoutent » disait Hen­ri Queuille, homme poli­tique sous la IIIe république.

Une dégra­da­tion géné­rale des conquêtes sociales

Alors, où en est-il ce fameux dia­logue social ? En recul, voire en dis­pa­ri­tion dans la plu­part des pays. Aucun délé­gué n’a fait état de sa satis­fac­tion en la matière. Le DGB alle­mand n’a tou­jours pas digé­ré les mesures de la loi Hartz IV qui géné­ra­lisent le tra­vail pré­caire, les salaires de misère hors conven­tions, une pro­tec­tion sociale qui se délite et l’obligation du salaire mini­mum est allè­gre­ment contour­née par le patro­nat. A la demande des syn­di­cats bri­tan­niques, jadis si puis­sants et créa­teurs du Par­ti Tra­vailliste, le congrès a adop­té une motion dénon­çant la déci­sion de David Came­ron de limi­ter dras­ti­que­ment le droit de grève.

La si ver­tueuse Fin­lande, comme tous les pays du nord de l’Europe, n’échappe pas au déman­tè­le­ment pro­gres­sif de son modèle social. Il y avait quelque chose d’émouvant d’entendre la repré­sen­tante du SAK (confé­dé­ra­tion fin­lan­daise) Ann Selin, faire état de la pre­mière grève géné­rale depuis cin­quante-neuf ans le 18 sep­tembre der­nier, de mani­fes­ta­tions mas­sives pro­tes­tant contre le gou­ver­ne­ment qui veut réduire les salaires, la pro­tec­tion sociale sous pré­texte de lut­ter contre… la dette ! Les Grecs ont appré­ciés ! La repré­sen­tante fin­lan­daise a remer­cié  « les syn­di­cats des pays en voie de déve­lop­pe­ment » pour l’expression de leur soli­da­ri­té en ajou­tant, avec une cer­taine émo­tion : « Jusqu’à pré­sent, la soli­da­ri­té s’exprimait plu­tôt dans l’autre sens » !

Salaire mini­mum plus bas qu’en Chine

Les syn­di­cats des pays d’Europe cen­trale et orien­tale se sont tous déso­li­da­ri­sés de leurs gou­ver­ne­ments tant sur l’attitude à l’égard des réfu­giés que sur la poli­tique sociale. Ce sont eux qui ont dénon­cé le plus for­te­ment le patro­nat qui refuse de se struc­tu­rer et ain­si pri­vé les syn­di­cats d’interlocuteurs pour mener un dia­logue social. Le repré­sen­tant tchèque s’adressant à ses homo­logues de l’ouest a clai­re­ment expo­sé sa situa­tion : « Si le salaire mini­mum en Répu­blique Tchèque est de 332 euros (380 € en Slo­va­quie, 410 € en Pologne, 791 en Slo­vé­nie  – ndlr) c’est parce qu’il est défi­ni par les entre­prises mul­ti­na­tio­nales de l’Ouest (entre autres de l’automobile) qui viennent pour obte­nir de bas salaires ! Nous fai­sons par­tie de l’Europe où le salaire mini­mum est en-des­sous de celui de la Chine ! » Et d’appeler les syn­di­cats de l’ouest euro­péen à plus de solidarité…

La délé­ga­tion espa­gnole a tenu a remettre les pen­dules à l’heure : le retour de la crois­sance est lié à la baisse du coût du pétrole et à la pari­té euro-dol­lar et non pas aux « réformes » impo­sées par la troï­ka qui a eu pour consé­quence  la des­truc­tion de 5 mil­lions d’emplois entre 2008 et 2014.

Tou­jours dans la pénin­sule ibé­rique, la CGTP rap­pelle qu’au Por­tu­gal il y a plus de pau­vre­té et d’inégalités que dans tout autre pays. La res­pon­sa­bi­li­té des  ins­ti­tu­tions euro­péennes qui n’ont pas joué leur rôle face à la finance est rap­pe­lée. « Nous atten­dions hier (lors des dis­cours de la séance d’ouverture – ndlr)  qu’ils s’excusent, ceux qui sont res­pon­sables de la situa­tion. Mais non, ils conti­nuent… Les réformes struc­tu­relles deman­dées font que 2/3 des sala­riés n’ont plus de cou­ver­ture sociale et 83% ont des emplois pré­caires. Ceux qui appellent au dia­logue social sont les mêmes qui mettent en cause les droits des salariés ».

Mais c’est Marc Goblet, le pré­sident de la Fédé­ra­tion géné­rale des tra­vailleurs belges (FGTB) qui résume le plus clai­re­ment la situa­tion : « Les syn­di­cats sont en dif­fi­cul­té car la poli­tique de droite domine et les employeurs ne sont plus d’accord avec la concer­ta­tion sociale. Le salaire mini­mum existe bien en Bel­gique, mais il n’a plus aug­men­té depuis des années. La concur­rence n’a jamais été aus­si forte au niveau euro­péen entre les tra­vailleurs car jamais on n’a effec­tué une har­mo­ni­sa­tion sociale ou fis­cale. Nous allons vers la concur­rence entre tra­vailleurs qui met­tra à mal la solidarité.

Il faut une poli­tique de l’emploi  avec une relance éco­no­mique pour relan­cer la crois­sance. Il n’y a qu’une alter­na­tive : défendre la réduc­tion col­lec­tive du temps de tra­vail, sinon nous allons créer un pro­blème énorme avec la jeu­nesse. » Reven­di­ca­tion sou­te­nue lors d’un amen­de­ment au pro­gramme d’action par la CGT française.

emloi

Un pro­gramme d’action ambitieux

Dans son « Mani­feste de Paris », véri­table pro­gramme d’action à mettre en œuvre dans les quatre années à venir(6), la CES énu­mère toute une série de reven­di­ca­tions qui répondent aux attentes des délé­gués qui l’ont d’ailleurs voté à la quasi-unanimité.

La CES a deux inter­lo­cu­teurs pour faire avan­cer ses pro­po­si­tions : Busi­ness-Europe (le MEDEF euro­péen) tota­le­ment réfrac­taire à tout accord contrai­gnant et qui tor­pille toutes les demandes depuis une dizaine d’années et la Com­mis­sion Euro­péenne qui a mis le dia­logue social sous l’éteignoir durant cette même période.

Tout le congrès consi­dère que les seuls argu­ments ne suf­fi­sant pas, il faut pas­ser à la mobi­li­sa­tion, à l’action. Et c’est là que le bât blesse. Les dif­fé­rences d’orientation, de cultures, d’histoires, que connaît le syn­di­ca­lisme euro­péen, sont autant d’obstacles pour défi­nir une action d’ensemble dans laquelle tout le monde se retrouverait.

Mais un de ces obs­tacles est en train d’être levé, celui des dif­fé­rents modèles sociaux. Jusqu’à pré­sent, des syn­di­cats, sur­tout ceux du nord de l’Europe, étaient hos­tiles à une poli­tique sociale contrai­gnante au niveau euro­péen. Ils crai­gnaient qu’une norme euro­péenne ne puisse être qu’inférieure aux leurs et ris­quaient de tirer leurs acquis sociaux vers le bas. Ce qui est en train de se faire… mais suite à la poli­tique libé­rale euro­péenne. Pour la pre­mière fois  à un congrès de la CES, la ques­tion d’un socle social mini­mal en Europe, avec un salaire mini­mum, a recueilli une majo­ri­té. Les quelques réti­cences exis­tant encore relèvent plus de la méthode pour y arri­ver : le choix entre loi ou négo­cia­tion divise encore les orga­ni­sa­tions syn­di­cales. Nous ver­rons dans les mois à venir, si la Confé­dé­ra­tion euro­péenne des syn­di­cats conti­nue sa mue vers une orga­ni­sa­tion moins « ins­ti­tu­tion­nelle » et un contre-pou­voir à la Com­mis­sion européenne.

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Les réfu­giés se sont invi­tés au congrès

Une motion sur la ques­tion des réfugiés(7) a été votée à l’unanimité moins deux abstentions.

C’est le pré­sident de la confé­dé­ra­tion LO sué­doise qui pré­sente le texte en rap­pe­lant que la Suède a accueilli 100.000 réfu­giés et la popu­la­tion le comprend.

« Des pays  prennent d’autres déci­sions. Mais les syn­di­cats doivent avoir leur propre posi­tion et ne pas suivre aveu­glé­ment les gouvernements. »

Une inter­ven­tion émeut pro­fon­dé­ment la salle. Celle d’Aïda Had­zia­lic, ministre sué­doise de l’enseignement secon­daire supé­rieur, issue de l’immigration des années 90, de Bos­nie plus pré­ci­sé­ment. « L’Europe a choi­si la coopé­ra­tion, la fin des fron­tières, la soli­da­ri­té. On se pose ici la ques­tion où va l’Europe et cer­tains la choi­sissent pour venir s’y refu­gier. Je suis aujourd’hui une des membres du gou­ver­ne­ment mais ma vie a com­men­cé par la guerre, la mort, les camps des réfu­giés et de nom­breuses pertes. Perte d’une mai­son, d’êtres chers. » Elle trace le par­cours d’une réfu­giée qui a pu béné­fi­cier non pas uni­que­ment de com­pas­sion, mais d’une soli­da­ri­té active. La Suède y a gagné une ministre brillante et efficace.

Ber­na­dette Ségol, la secré­taire géné­rale sor­tante, enfonce le clou : « Depuis 6 mois nous sommes témoins d’une stra­té­gie épou­van­table. L’Europe est for­cée de recon­naître la misère et le déses­poir de per­sonnes vou­lant échap­per à la guerre ou à la misère. Il y a urgence dans tous les sens du terme. Notre motion est un appel aux diri­geants euro­péens pour que cessent les atermoiements. 

Les syn­di­ca­listes ont le devoir d’aider les réfu­giés et de s’opposer à la construc­tion de murs et d’obstacles. »

Le secré­taire géné­ral de l’UGTT de Tuni­sie, Has­sine Abas­si, invi­té au congrès, fait état de la situa­tion bien plus pré­oc­cu­pante dans son pays qu’en Europe : « Il faut recon­naître le désastre de cer­taines stra­té­gies en Irak, Lybie, Syrie. Et n’oublions pas que la Pales­tine est le seul pays au monde a encore être occu­pé. Cela ali­mente des cou­rants dan­ge­reux. Nous nous  sen­tons seuls en Tuni­sie pour affron­ter la situa­tion. Mon pays accueille 1 mil­lion de réfu­giés pour une popu­la­tion de 11.000.000 d’habitants. » De quoi faire réflé­chir assu­ré­ment bien des femmes et hommes poli­tiques français…

Le pré­sident du DGB alle­mand, Rai­ner Hoff­mann, résume un sen­ti­ment très par­ta­gé dans la salle :

« Le mes­sage qui sera  issu de ce congrès est impor­tant : L’Europe pas une for­te­resse et la réponse n’est pas des bar­be­lés… Le droit d’asile est un droit de l’homme et cela ne sup­porte pas de nou­veaux murs.

Nous connais­sons une vague de sym­pa­thie et de soli­da­ri­té, mais devons veiller pour que cela conti­nue. Il faut donc que les venants soient inté­grés et cela passe par l’intégration dans le tra­vail. Les réfu­giés ne peuvent être l’objet de concur­rence avec les tra­vailleurs et les chô­meurs. » Et il pré­cise qu’il a signé, la veille de ce débat, un accord avec les patrons alle­mands qui ont accep­té que tous les réfu­giés béné­fi­cie­ront du même salaire que les autres salariés.

La Grèce ? Cela mérite juste une motion…

Le fait que la Grèce n’ait été qua­si­ment jamais évo­quée lors de ce congrès est sur­pre­nant à plus d’un titre. Il est vrai que le syn­di­cat grec membre de la CES est le GSEE, proche du PASOK. De nom­breux diri­geants syn­di­caux que j’ai ren­con­trés sur place, venant de très nom­breux pays, crai­gnaient de voir ce syn­di­cat inter­ve­nir plus sur le ter­rain poli­tique grec que sur le fond du pro­blème. Va pour cette expli­ca­tion qui semble néan­moins être un peu courte.

J’y vois beau­coup plus un embar­ras sur l’analyse des dif­fi­cul­tés et la fri­lo­si­té dont à fait preuve la CES depuis le début de l’élection de Syri­za et sur­tout devant son pro­gramme. Il est dif­fi­cile pour le syn­di­cat euro­péen, d’imaginer une autre poli­tique oppo­sée à la simple « éco­no­mie sociale de mar­ché » qui est pour­tant inexistante.

Dans la motion adop­tée (8), la CES renou­velle ce qu’elle a déjà expri­mé aupa­ra­vant. Certes, elle rap­pelle dans le der­nier para­graphe qu’elle « s’engage avec ses syn­di­cats affi­liés à faire pres­sion sur les gou­ver­ne­ments natio­naux et sur les ins­ti­tu­tions euro­péennes pour qu’ils reviennent sur les exi­gences éco­no­mi­que­ment et socia­le­ment des­truc­trices du pro­to­cole d’accord, en par­ti­cu­lier en matière de res­tric­tions bud­gé­taires, de pri­va­ti­sa­tions et d’ingérences dans la conven­tion col­lec­tive. » Et elle plaide « pour une restruc­tu­ra­tion de la dette pour assu­rer une crois­sance durable. »

Un « ser­vice mini­mum » qui montre les limites de l’organisation qu’elle n’arrive pas à dépas­ser. Enfer­mée dans une logique ins­ti­tu­tion­nelle, elle arrive à s’en sor­tir for­mel­le­ment, dans des décla­ra­tions, mais ne peut envi­sa­ger une rup­ture avec une orien­ta­tion éco­no­mique et sociale qui est pour­tant un échec patent. Aujourd’hui en Grèce et demain par­tout ailleurs.

luca

Luca Visen­ti­ni : quoi de neuf ?

Un nou­veau secré­taire géné­ral, syn­di­ca­liste ita­lien, bon connais­seur du ter­rain car ancien secré­taire régio­nal de la région du Frioul, ouverte vers la Croa­tie entre autres, peut-il mettre en œuvre une autre orientation ?

Dans ses pre­mières décla­ra­tions, il ne fait pas preuve d’une grande ori­gi­na­li­té : « La prio­ri­té abso­lue : la néces­si­té de sor­tir de la crise éco­no­mique que connaît l’Eu­rope. Les solu­tions et les res­sources mises sur la table par l’UE ne sont pas adé­quates, en misant exclu­si­ve­ment sur l’aus­té­ri­té et la réduc­tion des défi­cits publics, la réduc­tion des pro­tec­tions et des droits sociaux. Pour com­battre le chô­mage, créer des emplois de qua­li­té, non pré­caires, il y a pour moi deux axes prio­ri­taires : d’a­bord, la relance de l’in­ves­tis­se­ment, notam­ment public dans l’in­dus­trie, l’in­no­va­tion, la recherche, la for­ma­tion, les infra­struc­tures… Ensuite, la relance de la demande interne en met­tant au centre la ques­tion du reve­nu : les salaires, mais aus­si les pen­sions de retraite. »

Et pour faire prendre cela en compte, il faut se bou­ger un peu, non ? La CES va-t-elle envi­sa­ger des actions syn­di­cales concrètes ? « Les syn­di­cats ont des méthodes diverses : dans cer­tains pays, le droit de grève n’est pas du tout le même et cela rejaillit sur l’ac­tion syn­di­cale. Dans cer­tains pays, on fait grève pour des reven­di­ca­tions par­ti­cu­lières ; dans d’autres, on fait grève pour des sujets plus poli­tiques, comme s’op­po­ser aux réformes d’un gou­ver­ne­ment… La ques­tion est donc de défi­nir des stra­té­gies communes. »

Est-ce vrai­ment suf­fi­sant, cama­rade secré­taire général ?

Michel Mul­ler

(1) https://www.etuc.org/fr/conf%C3%A9d%C3%A9rations-syndicales-nationales-88-liste-des-organisations-membres

(2) http://europa.eu/rapid/press-release_SPEECH-15–5741_fr.htm

(3) http://www.europarl.europa.eu/the-president/fr/press/press_release_speeches/speeches/speeches-2015/speeches-2015-september/html/13e-congres-de-la-confederation-europeenne-des-syndicats—discours-de-martin-schulz–president-du-parlement-europeen;jsessionid=8D8B50C272E29641AD160465731F14E9

(4) http://ec.europa.eu/social/main.jsp?catId=471&langId=fr

Cette direc­tive concerne les sala­riés d’un autre pays qui viennent ponc­tuel­le­ment tra­vaillé dans un autre de l’Union euro­péenne. Si la direc­tive pré­voit le paie­ment des mêmes salaires (dis­po­si­tifs qui est très sou­vent contour­nés par les employeurs), le mon­tant des coti­sa­tions sociales reste celui du pays d’origine.

(5) http://www.elysee.fr/declarations/article/discours-au-13e-congres-de-la-confederation-europeenne-des-syndicats‑2/

(6) https://www.etuc.org/fr/documents/manifeste-de-paris‑d%C3%A9fendons-la-solidarit%C3%A9-pour-des-emplois-de-qualit%C3%A9-les-droits-des#.Vg_lWuztlB

(7) https://www.etuc.org/sites/www.etuc.org/files/document/files/e

(8) https://www.etuc.org/sites/www.etuc.org/files/document/files/emergency_motion_on_greece_trilingual.pdf