“Une image qui fait du mal à la France” (Manuel Valls, en voyage au Japon) – L'Alterpresse68

“Une image qui fait du mal à la France” (Manuel Valls, en voyage au Japon)

chemise

Comme la photo du petit enfant syrien mort échoué sur une plage, celles des deux cadres d’Air France à la chemise déchirée par quelques salariés venus exprimer leur désarroi au comité central d’entreprise d’Air France après l’annonce de milliers de licenciements, jouent le rôle de révélateur, au sens propre du terme.

Mais de quoi exactement ?

D’abord du cynisme manipulateur d’un gouvernement trop content d’exploiter l’incident pour montrer ses muscles, confirmer ses tendances autoritaires, illustrer sa  vision ultra libérale d’une société où deux chemises déchirées seraient  symboliques d’une violence sociale intolérable mais où des milliers de licenciements décidés par une direction qui n’a jamais brillé par son sens du dialogue sont des actes de saine gestion… dans une entreprise d’intérêt national.

La mise en garde à vue de cinq salariés pour le cas présent était évidemment abusive (non risque de fuite et de non comparution, non risque de destruction de preuves, non risque d’entrave à l’enquête…). Elle relevait déjà d’un scenario de “mise au pas” et de “pour l’exemple” mais est surtout révélatrice  la vision sociétale proposée par la puissance publique par le choix des bases légales retenues pour poursuivre au pénal les cinq salariés incriminés.

Le recours à la qualification pénale de “violence en réunion”, de “violence aggravée”, et donc très probablement à l’article 222 – 13 du code pénal, n’est pas neutre.

L’article prévoit  pour les cas de “violences en réunion” de lourdes peines de prison et (non où) d’amende pour 15 chefs possibles d’inculpation différents.

Mais que dit la liste des motifs d’incrimination visés  par l’article du code pénal?

Relevant en apparence plutôt de Prévert que de la rigueur juridique, les motifs énumérés de poursuites pénales possibles pour ce délit  sont en fait tous  lourds de sens et de représentations des phantasmes et peurs majeurs de notre société:

“violence sur mineur de quinze ans, sur personne vulnérable, sur personnes dépositaires de l’autorité publique, sur certaines catégories de fonctionnaires, sur conjoints et ascendants, sur  personnes appelées à témoigner en justice, sur des personnes appartenant à une race, une ethnie particulière, en raison d’une orientation sexuelle, sur des personnes refusant un mariage ou pour les y contraindre, avec guet – apens, avec usage ou menace d’une arme, dans un moyen de transport collectif, en état d’ivresse ou sous l’emprise de stupéfiants, par une personne dissimulant son visage.”.. et le cas n°8 sur les 15 de l’article qui devrait servir de base aux incriminations des cinq salariés, “par plusieurs personnes agissant en qualité d’auteur ou de complice”.

Les cinq sont  donc rangés dans une  liste de délinquants spécifiques qu’en d’autres temps on aurait qualifié d’anarchistes, de marginaux, d’asociaux, ayant agi, circonstance aggravante, en “réunion”: délinquants par leurs menaces sur l’ordre, la famille, des valeurs de  références sociétales, délinquants qui  menacent des agents dépositaires de l’autorité publique, voire menacent la marche de la justice…

Par le recours à ces qualifications pénales on écarte de fait  toute notre  réalité sociale et économique collective, complexe, contradictoire, révélatrice de tensions et de conflits, d’intérêts, d’enjeux de groupes, de clans, de classes, différents par essence mais coexistant par choix, contrainte, intérêts liés, valeurs partagées.

Surtout on évacue  l’idée même de réelle négociation collective et d’un ordre public social, base d’un Code du travail et d’une législation sociale protectrice.

On comprend dès lors mieux pourquoi le recours à cette qualification pénale précise où toute la logique des évolutions  législatives récentes  du droit social poussées par ce gouvernement – d’autres avant lui –  tend d’abord à restreindre la possibilité même de la négociation collective professionnelle et sociale – de la loi Macron à la récente loi sur le “dialogue social”, des  pistes de travail structurant la Conférence sociale à la refonte annoncée du Code du travail.

Ayant  affaire à des “voyous” (Manuel Valls), on ne serait donc pas dans un exercice collectif et citoyen, c.q.f.d.

Renverser la hiérarchie juridique des normes en réduisant à peu la loi sociale avec sa force  de socle public social incontournable, marginaliser les négociations sectorielles de branches professionnelles, subordonner demain tous les accords d’entreprise à l’addition de  choix individuels des salarié, relèvent de cette vision pseudo – démocratique des relations sociales où  le salarié seul serait habilité à s’engager, à décider, où la négociation reviendrait au “à prendre ou à laisser”.

Vieux rêve d’un salarié  libre et souverain, pour son bien, celui de son entreprise, celui de l’économie nationale, celui du P.I.B, celui du CAC 40…et haro sur les déviants!

Vieille lune d’une vision où l’esclave négocie avec le maître, l’occupé avec l’occupant, celui qui a le bâton avec celui qui n’en a pas et où ceux qui regroupent, qui portent l’intérêt collectif – certes sous contrôle de leurs mandants – , sont réputés fauteurs de troubles, empêcheurs de tourner en rond, où le syndicalisme n’est vu que comme entrave à la marche de l’entreprise et handicap  dans la compétition économique, où ceux qui ne croient pas que dialogue social se résume à  simulacre et acceptation sans condition sont réputés irresponsables.

Les cinq font partie de ce que nombre de salariés considèreraient comme des salariés privilégiés: tout le monde n’a pas un contrat de travail à durée indéterminée dans une des sociétés françaises les plus prestigieuses et partie contrôlée par l’Etat français de surcroît.

Mais ces salariés, chômeurs programmés et réclamés par la justice pénale pour l’exemple, sont désormais  présumés délinquants et marginaux violents, désignés a priori comme tels par les plus hautes instances de l’Etat.

Aujourd’hui ils sont bien plus les enfants des Canuts révoltés de 1831, ceux que chantait  Aristide Bruant en 1894, en hommage aux artisans et ouvriers lyonnais poussés à la révolte par la misère sociale et qui, comme dit la chanson, “n’avaient pas de chemise” et étaient “tout nus”… comme les deux cadres bousculés – molestés  en somme…

Aujourd’hui ce ne sont pas leurs actes et les deux chemises déchirées qui “font du mal à la France” et si voyous il y a ce ne sont pas eux.

Les défendre c’est d’abord ne pas confondre les causes et les conséquences.

Les défendre c’est surtout  proposer  une vision équilibrée des relations  sociales et sociétales dans un pays où la loi du plus fort s’impose avec arrogance, d’où l’on veut chasser le respect de la négociation sociale réelle, où s’affaiblit la  protection sociale, où grandit la menace  sur une liberté publique fondamentale – celle d’adhérer à un syndicat qui ait encore quelques pouvoirs et  des moyens d’actions réels dans le champ économique et social.

Il faut soutenir les cinq!

Inconditionnellement.

 Christian Rubechi

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