Entre désertification médicale, déficits chroniques et vide juridique, les CSNP du Haut-Rhin jouent un rôle vital pour des dizaines de milliers de patients — mais leur avenir reste précaire.
Qu’est-ce qu’un CSNP ?
Les centres de soins non programmés (CSNP) constituent une catégorie à part dans le paysage sanitaire français. Ils assurent un premier accès aux soins pour des situations médicales aiguës qui ne peuvent être ni anticipées ni retardées, mais qui ne relèvent pas des urgences vitales. Concrètement, ils traitent sans rendez-vous : les petits traumatismes (plaies, entorses, brûlures), les infections ORL, urinaires et cutanées, les douleurs aiguës ou encore les situations nécessitant un plateau technique (radiologie, biologie, soins infirmiers).
Ils occupent un espace médical entre le cabinet de médecine générale et les urgences hospitalières, un espace structurellement sous-doté dans le sud de l’Alsace.
Les quatre centres du 68
Le Haut-Rhin compte actuellement quatre CSNP opérationnels, tous concentrés dans le sud du département, auxquels s’ajoutera bientôt un cinquième à Colmar.
- CSNP de l’hôpital Émile Muller (Mulhouse)
Situé à proximité directe des urgences de l’hôpital Émile Muller (GHR Mulhouse Sud Alsace), ce CSNP est à statut privé et accueille en semaine les patients ne nécessitant pas de prise en charge vitale. C’est l’un des deux centres mulhousiens qui, fin 2024, a failli fermer ses portes au 1er janvier 2025, sous la pression d’une suppression des subventions de l’ARS.
- CSNP Roosevelt (Mulhouse)
Installé au sein de la clinique Diaconat Roosevelt, 27 rue d’Alsace, ce CSNP est également à statut privé. Il propose des consultations médicales sans rendez-vous, adultes et enfants, en semaine, avec suivi d’examens ou de soins complémentaires et orientation si nécessaire. Il est fermé les week-ends et jours fériés. Fin 2024, une affiche placardée à son entrée annonçait une possible fermeture, suscitant l’inquiétude des patients.
- CSNP de Pfastatt
Situé au centre hospitalier de Pfastatt (1 rue Henri Haeffely), ce CSNP à statut public dispose d’un budget annuel d’environ 950 000 €, mais ne génère que 450 000 € de recettes — laissant un déficit de 360 000 € jusqu’ici couvert par une subvention de l’ARS Grand Est. Il illustre à lui seul le modèle économique fragile de ces structures.
- CSNP de Thann
Porté par le GHRMSA (Groupe Hospitalier de la Région de Mulhouse et Sud Alsace), le CSNP de Thann, 1 rue Saint-Jacques, est le seul du 68 ouvert 7 jours sur 7, de 8h30 à 20h00. Il devait, lui, faire face à une échéance au 1er janvier 2026, en tant que structure publique dans le viseur de la réforme du financement.
Pour ces deux centres publics, la dotation de l’ARS a été divisée par deux, soit 500 000 euros en moins ! De là un impact immédiat sur la masse salariale réduite à proportion.
Un filet de sécurité pour 60 000 patients par an
L’enjeu social et sanitaire de ces structures est considérable. Les quatre CSNP du Haut-Rhin accueillent plus de 60 000 patients par an — soit en moyenne plus de 1 150 passages par semaine — en lieu et place des services d’urgences. Cette clientèle est particulièrement vulnérable : selon le groupe d’opposition municipal « Mulhouse cause commune », 20 000 Mulhousiens n’ont pas de médecin traitant, et de nombreux généralistes partent à la retraite sans être remplacés.
Mulhouse présente par ailleurs des indicateurs de santé dégradés comparativement au reste de la région, avec une population plus précaire et plus éloignée de l’offre de soins. Nous l’évoquions déjà dans nos colonnes en décembre 2024.
La CPTS (Communauté Professionnelle Territoriale de Santé) Mulhouse Agglo coordonne la complémentarité entre les trois centres du bassin mulhousien et les urgences hospitalières. Dans le secteur de la vallée de la Thur, la CPTS Thur & Doller remplit le même rôle autour du CSNP de Thann.
La crise de 2024 : quand l’État coupe les vivres
La crise a éclaté au second semestre 2024. La Direction générale de l’offre de soins (DGOS) du ministère de la Santé a décidé de cesser de subventionner les CSNP, au motif qu’aucun cadre réglementaire ou légal national ne définit clairement leur statut.
Dans les autres régions, les structures baptisées CSNP fonctionnent en réalité comme de simples maisons médicales, sans plateau technique ni personnels paramédicaux dédiés — un modèle fondamentalement différent de celui adopté dans le Haut-Rhin.
La DGOS a également estimé que ces structures pouvaient être « agglomérées » à des activités lucratives — ce qui est impossible dans les centres haut-rhinois, qui opèrent tous à but non lucratif. En coupant les subventions de l’ARS Grand Est, l’État a brutalement fragilisé un réseau qui s’était développé au fil des années pour pallier les carences de la médecine de ville.
Les CSNP privés de Mulhouse (Roosevelt et Émile Muller) étaient ainsi menacés de fermeture ou de réorganisation drastique dès le 1er janvier 2025, tandis que le centre public de Thann avait jusqu’au 1er janvier 2026.
La survie au prix d’une réorganisation profonde
En avril 2026, les CSNP alsaciens ont survécu, mais au prix d’une profonde réorganisation interne afin de réduire leurs coûts et compenser la perte des aides publiques.
Cette réorganisation a notamment porté sur la réduction des amplitudes horaires dans certains centres, l’optimisation des effectifs, et la recherche de nouveaux montages financiers avec les collectivités et l’ARS. Les structures publiques, comme Pfastatt et Thann, s’appuient sur leur rattachement hospitalier pour absorber une partie du déficit structurel.
Le Service d’Accès aux Soins (SAS 68) : un complément, pas un substitut
En marge des CSNP physiques, l’ARS Grand Est a lancé le SAS 68 le 27 novembre 2023, accessible via le numéro 15. Ce service régule par téléphone les demandes de soins non programmés, de 8h à 20h en semaine et de 8h à 12h le samedi. En 2024, il a traité 29 945 demandes téléphoniques et repose sur une coopération entre le GHRMSA et des médecins libéraux. Son déploiement a nécessité un investissement de 301 000 € en infrastructures, et l’ARS Grand Est a financé la première année de fonctionnement à hauteur de 865 000 €.
Le SAS 68 oriente les patients vers un médecin urgentiste, un généraliste disponible ou SOS Médecin selon la gravité, mais il n’est pas en mesure de remplacer les CSNP physiques pour les soins nécessitant un plateau technique.
Colmar : le futur CSNP entre retards et espoirs
Le CSNP de Colmar, dont l’ouverture est désormais prévue pour juin 2026, a connu des retards importants dans son chantier. Sa création devrait combler un vide majeur dans le centre du département, où les habitants dépendent des urgences de l’Hôpital Louis Pasteur pour des situations qui pourraient être traitées en ambulatoire.
Vide juridique national persistant
En février 2026, l’IGAS (Inspection générale des affaires sociales) a publié un rapport d’évaluation national sur les CSNP, estimant à 400 à 600 leur nombre en France, très inégalement répartis. Ce rapport pointe précisément le problème que vivent les structures haut-rhinoises : l’absence de définition législative et de modèle économique pérenne.
Il préconise un encadrement national par la loi pour les centres dotés d’un plateau technique, avec une cartographie définie par les ARS au niveau régional, afin de sécuriser leur financement et leur implantation.
En attendant cette reconnaissance légale, les CSNP du Haut-Rhin naviguent dans un no man’s land juridique — trop médicaux pour être de simples maisons médicales, trop ambulatoires pour être des urgences — et restent dépendants de décisions politiques et budgétaires que rien n’oblige à stabiliser.
L’opposition de gauche à Mulhouse sort le gyrophare
L’opposition municipale mulhousienne « Mulhouse cause commune », aujourd’hui « Mulhouse en commun » figura parmi les premières à tirer la sonnette d’alarme fin 2024 :
« Contraindre les centres de soins non programmés à la fermeture apparaît dans ce contexte un non-sens absolu. Plusieurs centaines de patients s’y présentent chaque semaine dont une part considérable n’a pas de médecin traitant. Nos urgences ne pourront pas absorber ces flux supplémentaires. »
Le groupe appelait la municipalité à « mettre les partenaires et le ministère devant leurs responsabilités » — une injonction qui, en 2026, reste plus que jamais d’actualité.














