Les manifestations n’ont pas faibli ce 26 mai. A Mulhouse et Colmar, plus de monde dans les rues mais aussi des arrêts de travail qui se multiplient. Comme ailleurs en France. Et on se remet à parler de la « radicalisation » des syndicats.

BFM TV, une station pas vraiment en faveur des travailleurs, rend public un sondage qui prouverait que 69% des Français considèrent que le projet de loi travail devrait être retiré et près de six Français sur dix (59%) désignent le président de la République François Hollande et son Premier ministre comme principaux responsables des tensions sociales actuelles. 
Pourtant une campagne de communication bien orchestrée par le pouvoir (grâce à France Info et France Télévision) et les 9 milliardaires détenteurs de la quasi-totalité de la presse française a bien tenté de dénaturer le mouvement social, de vilipender les syndicats dans l’action, CGT en tête, et valoriser les syndicats qui sont favorables au texte.
Et à présent, cacophonie au gouvernement : M. Valls interdit toute renégociation de l’article 2 de la loi Travail alors que d’autres ouvrent des pistes sur ce sujet. La porte de sortie s’ouvrera-t-elle avec un nouveau Premier ministre et un nouveau ministre du travail ?

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Une CGT qui se radicalise ?

Non, la CGT joue tout sim­ple­ment son rôle. Le syn­di­ca­lisme fran­çais porte ses divi­sions dès sa nais­sance fin du 19e siècle. Au sein de la CGT créée en 1895, deux ten­dances (pour sim­pli­fier) s’affrontent : un syn­di­ca­lisme exi­geant des amé­lio­ra­tions sociales fon­da­men­tales au sein du sys­tème capi­ta­liste, l’autre ten­dance consi­dère qu’il faut chan­ger radi­ca­le­ment la socié­té. Les divi­sions syn­di­cales suc­ces­sives au sein de la CGT se font entre ces deux orien­ta­tions et débouchent aujourd’hui sur la CGT et la CGT-FO, sor­ties du même moule, ce qui explique les conver­gences d’actions actuelles.

D’autre part, le syn­di­ca­lisme chré­tien est créé en 1919 impul­sé par le Vati­can sur une base tota­le­ment dif­fé­rente : c’est de l’alliance entre le patro­nat et les sala­riés que le pro­grès social peut sur­ve­nir. La CFTC porte ce syn­di­ca­lisme jusqu’en 1964 où la majo­ri­té de cette confé­dé­ra­tion créé la CFDT en rup­ture avec la doc­trine sociale de l’Eglise : elle repré­sente pen­dant une décen­nie un vrai renou­veau du syn­di­ca­lisme entre autres avec une reven­di­ca­tion forte, celle de l’autogestion.

Elle rentre ain­si en confron­ta­tion non pas avec la CGT, mais avec FO qui repré­sente la ten­dance réfor­miste de l’ancienne CGT.

La CFDT cherche alors constam­ment d’être l’interlocuteur pri­vi­lé­gié du patro­nat et des gou­ver­ne­ments, pre­nant le DGB alle­mand comme modèle. C’est l’époque des signa­tures d’accord contes­tés dans le pays comme la loi retraite de M. Fillon en 2003. Le départ de mil­liers de mili­tants et de syn­di­qués de la CFDT ne font pas vaciller la confé­dé­ra­tion qui va jusqu’au bout de sa vision de syn­di­cat ins­ti­tu­tion­nel. Avec son accord à la loi Tra­vail en 2016, elle quitte pour­tant le modèle alle­mand des rap­ports sociaux qui sont basés sur les accords de branche. En accep­tant que l’accord d’entreprise soit prio­ri­taire sur la branche et la loi, elle nie le dés­équi­libre des forces en pré­sence sur le lieu de tra­vail entre un patron et un sala­rié dépen­dant du pré­cé­dent pour travailler.

La CGT ne se radi­ca­lise donc pas, elle reste fidèle à sa vision du syn­di­ca­lisme que d’aucuns peuvent contes­ter mais elle a tou­jours été constante : la loi doit assu­rer la pro­tec­tion fon­da­men­tale des sala­riés, l’accord de branche et l’accord d’entreprise lui sont subor­don­nés. Et FO ne dit pas autre chose. On pour­rait même dire que la CFDT revient à ses fon­da­men­taux CFTC avec sa nou­velle position.

Dire qu’il y a d’un côté les « bons réfor­mistes » CFDT-CFTC-CGC-UNSA et les « méchants révo­lu­tion­naires » CGT-FO-Soli­daires est tout sim­ple­ment une contre­vé­ri­té et une simple manœuvre de pro­pa­gande pour déna­tu­rer une action qui pour­tant recueille la sym­pa­thie d’une grande par­tie de la population.

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Une société radicalisée et violente

Mais ce seraient les formes d’action qui démontrent une cer­taine radi­ca­li­sa­tion. Encore une fois, cela est inexact. Dans toutes les grandes mobi­li­sa­tions, même dans un pas­sé récent, la vio­lence a été uti­li­sée pour ten­ter de dis­cré­di­ter les mani­fes­ta­tions et pour dis­sua­der les citoyens d’y par­ti­ci­per. La CGT a tou­jours été l’objet d’attaques des plus rudes de la part des pou­voirs, du patro­nat, des médias. Même le si ché­ri des médias Ber­nard Thi­bault fut pré­sen­té, lors des grèves de 1995, comme le sabo­teur de l’économie nationale !

Et on trou­ve­ra tou­jours des paroles, faits et actes à res­sor­tir du lot pour accré­di­ter une thèse. Sauf que si cette thèse est fausse comme elle l’est aujourd’hui encore, ce ne sont pas quelques faits iso­lés qui pour­ront la rendre vraie.

Par­lons de la grève de la presse natio­nale et du com­mu­ni­qué que vou­lait impo­ser le syn­di­cat du livre. Les com­mis (Jof­frin, Bey­tout…) des neuf mil­liar­daires qui détiennent la presse écrite fran­çaise hurlent et dénoncent une dérive « sovié­tique » de la CGT (Jof­frin). Rien que cela !

Or, la demande d’insertion d’un com­mu­ni­qué pour expli­quer un mou­ve­ment est très sou­vent uti­li­sé par les ouvriers du livre jus­te­ment pour évi­ter d’arriver jusqu’à la non-paru­tion. Cela se fait depuis des années car blo­quer la presse n’est pas abso­lu­ment le plus judi­cieux lors d’un grand mou­ve­ment social.

Non, la vraie radi­ca­li­sa­tion que nous connais­sons, c’est celle de la socié­té toute entière.

Radi­ca­li­sa­tion des rap­ports éco­no­miques avec une vraie guerre entre l’économie indus­trielle et celle du numé­rique avec un ascen­dant pris par cette dernière.

Radi­ca­li­sa­tion des rap­ports sociaux avec des sala­riés de plus en plus sou­mis à la pré­ca­ri­té et vic­times de souf­france au travail.

Nous retrou­vons là une vio­lence inouïe que les sala­riés subissent au quo­ti­dien et qui très sou­vent ne peuvent l’exprimer.

Vio­lence des idées d’exclusion au sein même de la com­mu­nau­té natio­nale avec la mon­tée, dans toute l’Europe, des idées xéno­phobes et d’extrême-droite. C’est de cela que nous devons avoir peur pour l’avenir de nos enfants et que nous devons trai­ter d’urgence.

Alors, si nous vou­lons être sérieux par­lons de la vraie vio­lence et rame­nons le fait de ne pas trou­ver dans les cinq minutes une sta­tion pour faire le plein comme une péri­pé­tie liée à l’obstination d’un pou­voir à ne pas entendre les mécon­ten­te­ments qui s’expriment.

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Une porte de sortie

Reve­nons à la loi Tra­vail. Rien n’y fait, les cam­pagnes bien orches­trées des médias, les hur­le­ments du patro­nat, les pos­tures mar­tiales du gou­ver­ne­ment, n’ont qu’un effet : ampli­fier le mou­ve­ment. Il est vrai qu’en France, l’utilisation abu­sive de la force ren­force sou­vent la sym­pa­thie pour ceux qui la subissent.

Parier sur l’essoufflement du mou­ve­ment semble vain puisque plus on avance et plus les syn­di­cats dans l’action recueillent de la sympathie.

Mais on sent tout dou­ce­ment des vel­léi­tés de sor­tie de la crise qui se font jour. Cela res­semble à une de ces manœuvres bien connues de ten­ter de ne pas perdre la face. Le cal­cul serait donc de jouer sur les dif­fé­rences entre la CGT et FO pour s’en sor­tie et offrir à FO une issue en rené­go­ciant le fameux article 2, celui de l’inversion de la hié­rar­chie des normes.

Ce serait, en effet, une méthode par laquelle il aurait fal­lu com­men­cer. Par­ler à tous les syn­di­cats et ne pas cher­cher les inter­lo­cu­teurs dociles aux­quels M. Valls aurait même offert de tenir le sty­lo pour écrire ce pro­jet tant décrié.

C’est sûre­ment ce qui va se pas­ser : la CGT ne per­dra pas pour autant la face même si le pro­jet de loi n’était pas reti­ré. Elle aura prou­vé que la démo­cra­tie sociale doit aus­si jouer son rôle : certes, ce sont les poli­tiques qui font la loi mais en démo­cra­tie, ils ne peuvent le faire contre la majo­ri­té citoyenne sans en payer le prix.

Manuel Valls et Mme El Khom­ri le paie­ront sûre­ment un jour ou l’autre : leur pos­ture intran­si­geante les condam­ne­ra à lais­ser à d’autres le soin de sor­tir le pays de la pire crise sociale qu’il ait connu depuis des lustres.

Michel Mul­ler

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