Point de vue : les “gilets jaunes” à la lumière de Bernardo Bertolucci

« Si un moustique le pique, le puissant s’imagine que c’est un dragon qui l’attaque. Il ne conçoit pas qu’un moustique puisse s’en prendre à lui. Pas lui. Pas un insecte »…

Cette maxime genre chinoiserie je l’ai trouvée dans l’excellent livre « Le Dossier M » de Grégoire Bouillier (merci David !)  et elle va comme un gant à la réaction du Président Macron, de son gouvernement et de ses affidés de LREM, face aux actions des gilets jaunes.

La question aujourd’hui n’est pas de rechercher pour qui ce mouvement roule : il ne roule manifestement pour personne ! Ou alors il roule pour tout le monde ! Il est tout juste l’expression de la colère populaire que ce pays connaît depuis quelque temps et que ce gouvernement a su réveiller par toutes les réformes unilatéralement favorables aux riches, très riches comme dirait l’autre.

Dans la filmographie de ce géant du cinéma qui vient de décéder, Bernardo  Bertolucci, il y a un film, son meilleur à mon avis, qu’il faut revoir surtout dans sa version longue, « 1900 », « Novecento » en italien, titre plus conforme au scénario,  qui montre l’affrontement entre deux garçons né le même jour, l’un fils du propriétaire terrien, l’autre fils de paysan, qui découvriront que leur statut social respectif est inconciliable. Cela se passe dans l’Italie qui voit monter le fascisme sur fonds d’une terrible misère paysanne.

Les hobereaux d’Émilie-Romagne ne comprennent pas ce que la masse des paysans expriment, et font appel au fascisme pour tenter de dompter cette expression désespérée des pauvres et miséreux.

On a coutume de dire que l’histoire ne se répète jamais… En oubliant d’ajouter que, justement si l’histoire ne se reproduit pas à l’identique, c’est parce qu’on en connaît le passé. Sinon, pourquoi les mêmes causes ne produiraient-elles pas les mêmes effets ?

Le film de Bertolucci nous fait découvrir une réalité que nous avions oublié, ou bien mise sous l’éteignoir : notre société n’est pas homogène, elle est hiérarchisée, elle est divisée en classes sociales, chacune luttant pour sa situation sociale et économique.

Certains conservateurs et les sociaux-démocrates au pouvoir en Europe depuis des lustres, défendent l’idée que ces classes peuvent très bien vivre ensemble en harmonie. Ce fut le rêve de ce qu’on appelle le capitalisme rhénan et qui fonctionna jusqu’à une période relativement récente, jusqu’à ce que Mme Thatcher et Tony Blair en Grande-Bretagne, Schroeder en Allemagne et Hollande-Macron en France adoptent le dogme du libéralisme.

Le résultat de cette politique, qui est en même temps un échec cuisant de la social-démocratie, que l’on peut qualifier de non-redistributive des richesses vers les classes populaires, fait dire au milliardaire Warren Buffet, citation exacte :   “Il y a une lutte des classes, bien sûr, mais c’est ma classe, celle des riches, qui fait la guerre. Et nous gagnons.

Cette classe, celle des riches, est encore au pouvoir de nos jours et le mouvement des gilets jaunes relance une guerre des classes que d’aucuns avait déjà jeté aux oubliettes de l’histoire.

Il ne s’agit donc pas d’un mouvement « piloté » par je ne sais qui. Les classes populaires ont le sentiment depuis longtemps de ne plus être représentées au niveau politique. Et les colères qui s’accumulent sans pouvoir s’exprimer finissent par éclater et personne, je dis bien personne, ne sait comment, quand, cela se passe.

Ce mouvement des gilets jaunes est donc politique car il répond aussi à une crise de représentativité des classes populaires : notre démocratie est dite représentative, pour que cela fonctionne, il faut au pouvoir des élus auxquels vous pouvez vous identifiez… Or, à tort ou a raison, une majorité pense qu’elle n’a plus de référent…

Ce mouvement des gilets jaunes est donc, même s’ils s’en défendent, politique. Profondément politique. Il est politique parce qu’il exprime en direct du producteur oserais-je dire, une volonté de changement et que les richesses accumulées parfois d’une manière indécente, Ghosn et ses 45.000 euros de salaires par jour, en sont l’expression la plus emblématique, eh bien la seule demande que ces richesses soient mieux redistribuées et aillent vers les vrais producteurs de ces richesses, le monde du travail, est un manifeste politique.

Nous avons trop une vision du politique en l’assimilant à des partis ou des mouvements. La politique chez les Grecs par exemple avait pour mission de gérer une cité, une ville, une société, pour ne pas laisser une aristocratie de patriciens avoir le pouvoir absolu du fait de sa place dans la hiérarchie sociale. Ce fut aussi  l’origine des Révolutions contre la monarchie au 18e siècle.

C’est en cela que le mouvement des gilets jaunes est original et inédit. Et si difficile à comprendre pour nos élites ! Il n’est pas identifiable avec les outils d’analyse habituels, il ne peut l’être que si on le place dans un mouvement historique de cette lutte entre les classes sociales. Et Macron a démontré avec éclat et a donné raison à Marx : ces classes sociales n’ont pas des intérêts convergents mais totalement opposés.

L’arrogance dont fait preuve M. Macron et ses affidés est confondante : ce ne serait en fait qu’un malentendu, une question d’explication, ils n’auraient pas fait preuve d’assez de pédagogie ! C’est pour cela que les gens sont mobilisés, ils n’auraient pas très bien compris dans quel bonheur ils nagent ! Évidemment, expliquer à des gens qui ne peuvent plus boucler leur fin de mois que leur pouvoir d’achat à augmenter et qu’ils n’ont pas bien lu leur fiche de paie, c’est les prendre pour des imbéciles.

Mépris et arrogance de classe, voilà une nouvelle croix dans la colonne négative de M.Macron. Au bout de combien de croix négatives un président de la République doit-il dégager ?

Un hymne pour les Gilets jaunes ? Christine Sèvre avec sa chanson « Point de vue »…

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Michel MULLER

Rédacteur et animateur de débats publics.

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