Première dernière séance

En matière de théâtre ou de cinéma, la « suspension temporaire d’incrédulité » est le moment ou le spectateur oublie ce qu’il est pour adhérer inconditionnellement à l’action fictive qui s’offre à son regard.

Autrement dit, devant la scène où se tient le spectacle, ou le grand écran devant lequel nous sommes assis, une disposition mentale dont nous disposons toutes et tous, permet de prendre pour authentique ce qui relève d’une mise en scène.

Il est cependant des spectacles si désolants qu’ils ne vous mettent pas en condition d’entretenir cet effet de distanciation nécessaire. Le spectacle du conseil municipal d’installation de Mulhouse relève exactement de ce genre de mauvaise « représentation ».

Il survient alors un phénomène de non-adhésion foncière devant la scène qui se joue, et ses acteurs-représentants qui se déploient, sans autre conviction que la fonction sociale qu’ils se doivent de tenir jusqu’au bout de l’absurde.

Le fait est que c’est toute la crédibilité démocratique qui se joue devant nos yeux, et à laquelle nous devrions adhérer comme s’il ne s’agissait pas d’un spectacle frôlant l’imposture.

De ce fait, le journal officiel municipal pouvait claironner :

« Sans surprise, c’est le maire sortant Michèle Lutz qui a été élu nouveau magistrat de la ville, au scrutin secret avec 39 voix (3 voix pour Christelle Ritz, seule autre candidate déclarée, et 13 bulletins nuls ou blancs), lors de la séance d’installation du conseil municipal présidée, « avec honneur et modestie », par Jean-Claude Chapatte, en sa qualité de doyen d’âge de l’assemblée ».

Cette première séance de nouvelle mandature fut éloquemment anecdotique, et son formalisme aussi procédural que théâtral était manifeste. On y distinguait notamment :

  • L’émotion du doyen d’âge Chapatte, qui ouvre la session avec quelques trémolos, rappelant sa trajectoire de citoyen engagé, notamment auprès des chiffonniers du Caire de Sœur Emmanuelle, « jusqu’à intégrer l’équipe de direction du Collège Jean XXIII » (de sinistre mémoire pour le rédacteur de ces lignes)
  • L’absence complète d’effort de la part de Jean Rottner quant à s’intéresser à autre chose que son téléphone portable. Ne prenant jamais soin de tourner la tête pour regarder en direction de l’opposition, contrairement à Chantal Risser, sa voisine, et à Michèle Lutz, placée sur le rang placé devant lui mais à l’opposé de la salle
  • Le dépouillement des votes par les benjamins de l’assemblée. Un moment de temps suspendu dans l’incrédulité, parce que le hasard voulut que les huit premiers votes fussent déclarés blancs ou nuls
  • Le fait que Michèle Lutz place son masque sur son visage au moment de la lecture du dernier vote, sans même attendre de proclamation. Signe du caractère purement formel de la scénographie politique. Rehaussé encore par la logique scientifiquement absurde de mise en place et de retrait des masques, en fonction des mouvements dans la salle, ou de la proximité avec tel ou tel
  • La manière dont Michèle Lutz s’installe immédiatement dans son rôle, en se tenant bien droite et en observant son auditoire à la manière d’une maitresse d’école revêche, baguette dans les pognes, perchée sur son piédestal
  • Sa déclaration, au terme des applaudissements de circonstance et du bouquet de fleur apporté par le fayot du groupe, et chef de la majorité, venu prêter allégeance, dans laquelle elle explique sérieusement, alors qu’elle a été élue par moins de 10% du corps électoral, que « Ce résultat, clair et sans appel, est un gage de confiance qui nous oblige autant qu’il nous honore », lâchant du bout des lèvres : « Bien sûr, on ne peut que regretter, comme partout en France, le niveau de l’abstention »
  • Son remède ? « Pour redonner goût à la chose publique à nos concitoyens, il faut les associer toujours et encore plus à la gouvernance ». « Toujours et encore plus » ? La vérité si je mens !
  • La belle déclaration à coloration sociale et écologique de Nadia El Hajjaji (groupe d’opposition “Mulhouse cause commune“), lue avec une émotion contenue, à laquelle a suivi un silence de mort seulement rompu par la mairesse, soucieuse d’interroger une autre élève dans la classe

Mais inutile de persifler davantage : Mulhouse ne fait certes pas exception à toutes les villes où l’abstention a été démocratiquement mortifère.

Régime politique sous respirateur

D’autres élu-es ont donc été aussi grossièrement désignés par un corps électoral exsangue, y compris les nouveaux venus écologistes de Strasbourg, Lyon, Bordeaux, Besançon, Tours, Poitiers, ou Annecy. Lesquels ont aujourd’hui une responsabilité politique éminente pour ne pas désespérer tous ceux et celles qui souhaitent la mêlée commune et heureuse entre les thématiques écologiques et sociales.  

Beaucoup de commentateurs et d’observateurs se refusent cependant à voir dans cette désertion démocratique autre chose qu’une simple crise de l’offre politique. Et notamment une incapacité à renouveler la pratique politique, ou le contrat social, autant qu’à assurer une refonte globale de la doxa économique, suicidaire et prédatrice.  

Mais n’y verront-on pas plutôt la preuve manifeste d’un épuisement démocratique, dont l’un des symptômes fut, notamment, le surgissement de la colère des « gilets jaunes » ?

Comme l’illustration d’une double crise sociale et politique, cristallisée par des couches populaires et des classes moyennes dites « inférieures ». Au travers d’un mouvement intergénérationnel, autant masculin que féminin.

C’est que la capacité d’inertie du système politique est devenue si tangible qu’elle se matérialise dans l’autoreproduction monolithique et centrifuge de son personnel, qui y fait carrière comme elle le ferait dans une entreprise. De fait, il s’étiole, perd en souplesse et en capacité à régénérer ses orientations stratégiques, donc à impliquer de nouvelles idées et énergies.

Il ne s’agit évidemment pas d’instaurer une démocratie « sociale », autour de l’opinionisme généralisé, et les indignations variablement correctes, pilotées par les réseaux sociaux, mais une véritable démocratie directe éclairée, et fondée sur le droit du citoyen, qu’il soit électeur ou non, à se positionner sur des sujets d’intérêt public, et d’y voir sa voix reconnue, à l’échelon municipal comme ailleurs.

Si l’élection était un test de santé démocratique, il y a lieu de se montrer inquiet pour ce corps malade qu’elle est devenue.

Aujourd’hui plus qu’hier à Mulhouse, la pratique démocratique et la qualité de sa gouvernance fera toute la différence, puisqu’il s’agit de la ville ou la maire a été la plus mal élue de toutes les villes de plus de 1000 habitants.

Pour ne pas raviver la colère sociale et l’ajouter à une indifférence politique patente, il s’agirait de repenser la démocratie au-delà des seules élections pour lesquelles les électeurs ont quoi qu’il en soit déserté, faute de combat, ou plutôt de poids sur les enjeux et choix écologiques, économiques et politiques qui les concernent au premier chef.

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