Mon­sieur le Président,

Je vous adresse cette lettre, de Citoyenne à Pré­sident, que vous igno­re­rez sûre­ment comme vous savez le faire. Je l’écris mal­gré tout, si vous le per­met­tez, avec cette même émo­tion que lorsque j’entre en mani­fes­ta­tion, avec la volon­té d’exprimer ma colère tout en n’ignorant pas qu’au mieux vous la répri­me­rez, qu’au pire, vous l’ignorerez, aus­si superbement. 

Je vous ima­gine, assis à votre grand bureau, der­rière vos grandes grilles en fer, pro­té­gé par vos hommes armés, encore mieux pro­té­gé par votre arro­gance. Je vous ima­gine aus­si par­fois, bran­dis­sant une longue pique, occu­pé à nous aga­cer le cœur comme un enfant aime pro­vo­quer les fourmis.

Je sais que l’écriture est le cou­rage des lâches mais j’ai essayé de vous appro­cher, un homme à mitraillette m’a inter­dit l’accès à votre rue, me disant que mal­heu­reu­se­ment je ne pou­vais pas entrer, même lui se ren­dait compte qu’il était mal­heu­reux qu’un bâti­ment sym­bole de la Répu­blique soit pri­va­ti­sé et inter­dit d’accès.

Alors, Mon­sieur le Pré­sident, loin de vos fenêtres, je vous ima­gine, assis à votre grand bureau, der­rière vos grandes grilles en fer, pro­té­gé par vos hommes armés, encore mieux pro­té­gé par votre arro­gance. Je vous ima­gine aus­si par­fois, bran­dis­sant une longue pique, occu­pé à nous aga­cer le cœur comme un enfant aime pro­vo­quer les fourmis. 

Cette nou­velle pique vous l’appelez la pré­somp­tion d’innocence et vous la bran­dis­sez fiè­re­ment, sûr d’en être le garant alors que tout en le fai­sant vous la lais­sez dans l’ombre sans lui accor­der le moindre regard. 

Ima­gi­nez avec moi que cette femme soit inno­cente, qu’un jour, un soir elle se soit trou­vée face à ce pré­da­teur, qu’elle n’ait pas pu se défendre, qu’elle ait subi la pire des choses qu’on puisse subir, l’autre étant peut-être la mort, qu’elle ait hur­lé, qu’elle se soit débat­tue, qu’elle ait aban­don­né, vain­cue, impuis­sante, son inté­rieur hur­lant pour elle.

La pen­sée vous a‑t-elle seule­ment effleu­rée, Mon­sieur le Pré­sident, que si votre Ministre pou­vait être inno­cent, la femme qui l’accuse pou­vait l’être tout autant. Par­tons, si vous le vou­lez bien, de ce nou­veau pos­tu­lat, aus­si impro­bable fût-il. 

Ima­gi­nez avec moi que cette femme soit inno­cente, qu’un jour, un soir elle se soit trou­vée face à ce pré­da­teur, qu’elle n’ait pas pu se défendre, qu’elle ait subi la pire des choses qu’on puisse subir, l’autre étant peut-être la mort, qu’elle ait hur­lé, qu’elle se soit débat­tue, qu’elle ait aban­don­né, vain­cue, impuis­sante, son inté­rieur hur­lant pour elle. 

Ima­gi­nez-la se rele­ver, se rha­biller, peut-être en silence, peut-être en san­glot, peut-être en sang, le regard tour­né vers le sol, trem­blante, ras­sem­blant ses affaires, se cognant contre les meubles en cher­chant à sor­tir, les yeux dou­lou­reux des larmes qui ne coulent plus, avec cette souf­france dans le bas de son ventre, pul­sa­tile, lui rap­pe­lant par vagues déchi­rantes ce qu’elle venait de subir. 

Ima­gi­nez-la de retour chez elle, pros­trée, cher­chant à oublier, à se laver sous une douche qui ne la puri­fie pas, en sen­tant naître la honte, de n’avoir pas réus­si à se défendre, de devoir racon­ter dans les moindres détails, celle de devoir témoigner. 

Il est dif­fi­cile de ne pas l’écouter cette honte, il est dif­fi­cile de ne pas dou­ter, ça peut prendre des mois, par­fois des années, par­fois ça se garde à l’intérieur. Ça se garde parce qu’elle sait, cette inno­cente, qu’on la trai­te­ra de pro­vo­ca­trice, de men­teuse et peut-être qu’elle n’a plus le cou­rage d’affronter ça, pas après ce qu’elle vient de vivre. 

Elle sait aus­si que si son agres­seur avait été un homme noir, ou brun, ou pauvre, on l’aurait sûre­ment crue, ceux-là béné­fi­ciant de beau­coup moins de pré­somp­tion d’innocence, double peine pour elle, il s’agit d’un homme blanc, plus encore, un homme poli­tique, un intouchable.

Cette humi­lia­tion vous nous l’infligez aujourd’hui, à nous mil­lions de femmes, qui avons subi ou non cette mâle vio­lence mais qui la crai­gnons toutes, quand nous nous engouf­frons dans un par­king sou­ter­rain, quand nous devons ren­trer seules à pied, quand nous hési­tons à mettre une jupe, quand nous bais­sons la tête en pas­sant devant un groupe d’hommes bruyant, quand nous mar­chons près d’un écha­fau­dage, quand nous igno­rons les sif­flets, quand nous igno­rons les klaxons, quand nous n’allons pas prendre un verre seule en ter­rasse, quand nous fai­sons sem­blant de rire aux blagues sexistes, quand toutes ces habi­tudes de vie que vous ne connais­sez pas nous ont enve­lop­pées d’une amer­tume qui se trans­forme peu à peu en force.

Mon­sieur le Pré­sident, avez-vous réus­si à la visua­li­ser cette inno­cente ? Si vous avez un petit manque d’imagination, allez dans les com­mis­sa­riats la nuit, où chaque seconde, chaque minute, une autre inno­cente se pré­sente dans les mêmes condi­tions avec la même absence de lumière dans le regard et dont elle res­sort sou­vent moquée, insul­tée, bafouée, humi­liée parce qu’interrogée par un homme, un homme qui ne la croit pas, un homme comme vous. 

Cette humi­lia­tion vous nous l’infligez aujourd’hui, à nous mil­lions de femmes, qui avons subi ou non cette mâle vio­lence mais qui la crai­gnons toutes, quand nous nous engouf­frons dans un par­king sou­ter­rain, quand nous devons ren­trer seules à pied, quand nous hési­tons à mettre une jupe, quand nous bais­sons la tête en pas­sant devant un groupe d’hommes bruyant, quand nous mar­chons près d’un écha­fau­dage, quand nous igno­rons les sif­flets, quand nous igno­rons les klaxons, quand nous n’allons pas prendre un verre seule en ter­rasse, quand nous fai­sons sem­blant de rire aux blagues sexistes, quand toutes ces habi­tudes de vie que vous ne connais­sez pas nous ont enve­lop­pées d’une amer­tume qui se trans­forme peu à peu en force. 

Car oui, les inno­centes sont fortes, Mon­sieur le Pré­sident, les inno­centes peuvent être féroces, les inno­centes peuvent pas­ser les grilles de l’Élysée et vous détrô­ner, elles en ont le cou­rage et elles com­mencent au plus pro­fond d’elles-mêmes à en éprou­ver le besoin si ce n’est le devoir.

Cher Mon­sieur Macron, je vous écris de femme à homme, je sais bien que c’est peu pour vous qui prô­nez la pari­té mais qui ne nom­mez comme pre­mier ministre que des hommes, je vous écris pour vous rap­pe­ler que vous êtes la per­sonne la plus impor­tante de France et que de ce fait, vos actes et vos paroles devraient être exem­plaires. Votre rema­nie­ment est en un cer­tain sens exem­plaire, par­don­nez-nous si nous n’aimons pas l’exemple qu’il donne.

tu appren­dras peut-être que la Révo­lu­tion a été pro­vo­quée par un groupe de femmes, que ce groupe de femmes a été igno­ré, bafoué, humi­lié mais qu’il a résis­té, le visage et le poing levés, tu sau­ras alors que la liber­té est née de la colère d’innocentes.

Cher Emma­nuel, je vais te tutoyer, je sens bien que ça ne va pas te plaire engon­cé que tu es dans ta suf­fi­sance mais je t’écris d’humaine à humain, le tutoie­ment me semble donc de rigueur. J’aimerai te conseiller, puisque tu es dans ton bureau, de prendre un livre d’Histoire de France dans ta belle biblio­thèque, ouvre-le à la page d’un évè­ne­ment que tu ne sembles pas bien connaître, tu appren­dras peut-être que le 14 juillet n’est pas seule­ment la date où l’on fait écla­ter des beaux feux d’artifices, que ce n’est pas seule­ment le jour où l’on fait défi­ler de beaux mili­taires dans de beaux uni­formes dans leurs beaux et gros chars joli­ment virils. 

Si tu l’ouvres à la bonne page, tu appren­dras peut-être que la Révo­lu­tion a été pro­vo­quée par un groupe de femmes, que ce groupe de femmes a été igno­ré, bafoué, humi­lié mais qu’il a résis­té, le visage et le poing levés, tu sau­ras alors que la liber­té est née de la colère d’innocentes.

Emma­nuel, tu appren­dras aus­si que l’Histoire, sou­vent, se répète.

Vio­lette Relin

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