Il ne faut pas rester indifférent à la situation en Allemagne. Car son destin marque fortement notre avenir. Or, cette année 2023 donne des indications préoccupantes à bien des égards : pour la première fois depuis 1945 le pays est en récession : -0,3% alors que tous les autres pays européens connaissent une croissance, certes timide,  mais avérée.

Sur le plan social, de fortes grèves ont marqué le pays et des mouvements comme celui des paysans connaissent une popularité étonnante : selon l’institut INSA, 69% des Allemands les soutiennent. Et, sur le plan politique, l’extrême droite AfD est aux portes du pouvoir dans trois Länder, la Thuringe, le Brandebourg et la Saxe, tout en devançant largement le SPD dans les sondages et devient le deuxième parti dans le pays après la CDU.

Nous allons publier trois articles sur cette situation qui, dans notre Région Alsace particulièrement, nous intéresse au plus haut point ne serait-ce que par les interférences existant avec le Bade-Wurtemberg entre autres par les milliers de travailleurs frontaliers qui passent la frontière chaque jour pour y travailler.

1er volet : la « remigration » à la sauce AFD

Le média indépendant Corretiv a dévoilé, il y a quelques jours, une information capitale et qui a fait beaucoup de brut outre-Rhin. Moins en France, où seuls quelques rares journaux ont repris le travail de nos confrères allemands.« Un peu avant 9 h en ce samedi 25 novembre, nous dit Correctiv, les voitures parquées devant l’hôtel Landhaus Adlon, Am Lehnitzsee 2, à Potsdam se couvre de neige. Mais ce qui se passe à l’intérieur de l’établissement ressemble à une pièce de théâtre… et est pourtant réel. Il s’agit de la démonstration de ce qui peut arriver lorsque des promoteurs d’idées d’extrême droite, des représentants de l’AfD et des partisans financièrement solides de la scène de droite se mélangent. Leur objectif le plus important : que les gens puissent être expulsés d’Allemagne sur la base de critères racistes, qu’ils possèdent ou non un passeport allemand. »

Un des amphitryons : Gernot Mörig, un néonazi et un extrémiste de droite de premier plan. Dans les années 1970, il était le dirigeant fédéral du «Bund Heimattreuer Jugend» (BHJ – Ligue de la jeunesse patriotique), une organisation d’extrême droite qui propageait l’idéologie nazie du sang et de la patrie.

Un des principaux orateurs :  Martin Sellner, né le 8 janvier 1989 à Vienne, est un militant politique d’extrême droite autrichien. Il est cofondateur du Mouvement identitaire d’Autriche, branche autrichienne de l’organisation d’extrême droite française Génération identitaire. Des représentants de la CDU (au moins deux ont été identifié) sont présents à cette réunion qui devait être secrète et que les journalistes de Correctif ont pu infiltrer.  

Des personnalités du monde économiques sont là également, surtout ceux venant des entreprises qui soutiennent financièrement l’AfD en Allemagne : l’ordre du jour les interpelle, puisque à côté de l’objectif de créer un « réseau exclusif » des organisations d’extrême-droite figure également la recherche des moyens financiers nécessaires : un ticket d’entrée minimum est fixé à 5.000 euros par le mouvement qui est à l’origine de cette rencontre, le « Düsseldorfer Forum », le Forum de Düsseldorf. 

« Nous avons besoin de patriotes qui font activement quelque chose et de personnalités qui soutiennent financièrement ces activités« , peut-on lire dans le texte des invitations. Le Forum de Düsseldorf vise donc à lever des fonds pour des initiatives de droite radicale.

La remigration tel que Zemmour la rêve… 

Outre les personnes déjà mentionnées, des médecins et juristes participaient également à cette rencontre. Car le thème principal était l’étude des possibilités juridiques, sociales et politiques pour organiser une remigration de personnes immigrées. Cette remigration n’est pas vue comme un retour « au pays » des immigrés. Non, il s’agit bien d’une déportation dans des pays tiers qui veulent bien accueillir les personnes expulsées.

Il s’agit là d’une vielle idée d’extrême-droite, de plus en plus partagée par la droite, de déportation de masse ; n’est-ce pas ce qu’ont évoqué les ministres d’extrême-droite du gouvernement israélien, approuvés par M. Netanyahou, d’expédier deux millions de Gazaouis vers le Congo ! Tout comme le projet du Premier ministre britannique Rishi Sunak qui veut expulser les immigrés vers le Rwanda !

Une déportation en échange de 160 millions d’euros en application d’un texte signé en avril 2022 sous le gouvernement conservateur de Boris Johnson, nommé le « partenariat migratoire et de développement économique » qui prévoit un aller simple pour le Rwanda pour les migrants arrivés illégalement sur le sol britannique, quelle que soit leur origine. 

Très concrètement les conspirateurs de Potsdam ont mis sur la table le projet de l’expulsion de millions de personnes issues de l’immigration. Il y a trois groupes cibles de migrants qui devraient quitter l’Allemagne, a déclaré Martin Sellner. Il précise de qui il s’agit : les demandeurs d’asile, les étrangers ayant une carte de séjour (Bleiberecht) et les «citoyens non assimilés». Selon lui, ces derniers constituent le plus gros «problème».

L’idée principale de Sellner est celle d’un « État modèle » qui serait situé en Afrique du Nord. Il explique que jusqu’à deux millions de personnes pourraient vivre dans une telle zone. « Vous disposez alors d’un endroit où vous pouvez « déplacer » les gens. Il y a des possibilités de formation et de sport là-bas. Et tous ceux qui soutiennent les réfugiés pourraient y aller aussi. » ose le nazillon autrichien.

La presse allemande n’a pas hésité à rappeler que ce que conçoit Sellner est une idée ancienne : en 1940, les nationaux-socialistes projetaient de déporter quatre millions de Juifs vers l’île de Madagascar.

De fortes réactions en Allemagne…

La divulgation de cette information par Correctiv a évidemment jeté un grand froid en Allemagne bien au-delà de ce que la météo nous offre ces derniers jours ! La CDU veut exclure ceux qui étaient présents, les patrons participants jurent qu’ils n’ont versé aucun centimes, l’AFD elle-même a pris ses distances avec ses membres (dont Roland Hartwig, le conseiller de la présidente Alice Weider) présents au Landhaus Adlon, accusant au passage Correctiv de propager des fausses nouvelles !

Le gouvernement fédéral fait de grandes déclarations, Olaf Scholz (SPD), le chancelier, et Annalena Baerbock (Verts), ministre des Affaires Etrangères, participent même à la manifestation à Potsdam (circonscription dans laquelle ils ont été élu tous les deux).  Car plusieurs milliers de personnes se sont rassemblées dans plusieurs villes ce week-end pour protester contre l’AfD et réclamer sa dissolution. « Je suis ici comme l’un des milliers d’habitants de Potsdam qui défendent la démocratie et contre l’ancien et le nouveau fascisme », a déclaré Baerbock. 

Pourtant cette soudaine prise de conscience des dirigeants politiques de la coalition et de la CDU a des relents d’opportunisme et ne saurait masquer la « compréhension » qu’ils ont pour les thèses d’extrême-droite… Le tollé qui a accueilli Olaf Scholz mardi soir quand il est venu assister au match de handball Allemagne-France atteste du ressentiment qu’il suscite dans la population.

Comme en France, le double-langage ne passe plus car la presse révèle régulièrement qu’au sein des commissions parlementaires fédérales et des Länder, ainsi qu’au niveau local, ces partis concluent également des pactes avec l’AfD et ont adopté le programme inspiré de l’extrême droite, notamment en termes de politique des réfugiés.

Des exemples :

Environ un mois avant la réunion de Potsdam, le chancelier Scholz a fait la couverture de Der Spiegel avec une surprenante proposition: «Nous devons enfin procéder à des expulsions à grande échelle» des réfugiés. Textuellement : « Wir müssen endlich im grossen Stil abschieben ». Le verbe « abschieben » a été traduit par les défenseurs des droits allemands en « déporter »… Depuis lors, les hommes politiques de tous les partis se surpassent en lançant des appels de plus en plus violents pour expulser le plus grand nombre de réfugiés possible, le plus rapidement possible.

Quelques jours seulement après l’appel de M. Scholz à des expulsions massives, le vice-président de la CDU, Jens Spahn, a demandé que les «mouvements migratoires irréguliers» soient stoppés «par la force physique» si nécessaire, et que les réfugiés de la mer soient renvoyés «sur la côte nord-africaine».

Les Verts ont organisé un «débat sur l’asile» lors de la conférence de leur parti à Karlsruhe à la fin du mois de novembre, au cours duquel l’ensemble de la direction du parti a préconisé d’intensifier les attaques contre les réfugiés et les migrants, d’augmenter les expulsions et de réduire encore le droit d’asile.

Die Linke, le Parti de gauche met également en œuvre le programme anti-réfugiés partout où il partage la responsabilité gouvernementale au niveau des Länder. La Thuringe en particulier, gouvernée par Bodo Ramelow, le seul Ministre-président issu de Die Linke, est connue pour ses taux d’expulsion élevés.

Depuis le 1er janvier 2024, une scission est intervenue au sein de Die Linke. Une des fortes personnalités fondatrices du parti, Sarah Wagenknecht à créé sa propre formation, sobrement intitulée « Le mouvement Sarah Wagenknecht BSW » estimant que le parti de gauche se serait trop éloigné des attentes populaires sur les questions d’immigration.

Une crise politique latente

Un récent sondage réalisé régulièrement par la chaîne publique de télévision ZDF que nous publions ci-après fait état d’une situation politique en situation de crise. A la question « Est-ce que l’action du chancelier fédéral Scholz est positive ou négative (gut oder schlecht), 65% des sondés estiment que sont action est mauvaise et seuls 30% l’approuvent.

La situation est encore plus préoccupante au regard des votes si des élections législatives se tenaient ce week-end. La CDU arrive en tête avec 31% mais suivie de près (et de plus en plus près au fur et à mesure des sondages) de l’AfD avec 22%. L’extrême-droite dépasse bien les Verts (14%) et le SPD avec 13%, le score le plus bas depuis des dizaines d’années pour la social-démocratie.

L’autre parti de la coalition au pouvoir, le FDP (Libéraux) n’aurait plus aucun élu au Bundestag avec ses 4%, tout comme Die Linke et le BSW (nouveau dans le sondage) tous deux à 4% également. Les « Freie Wähler », autre formation d’extrême-droite, au pouvoir en Bavière avec la CSU, atteint également les 4% à l’échelle fédérale. Additionné aux voix de l’AfD, la droite extrême atteindrait donc les 26%…

Certes, le Rassemblement National en France fait des scores plus importants, mais il faut se rappeler qu’en Allemagne c’est la proportionnelle qui est appliquée pour répartir les sièges.


Comment les Allemands luttent contre le risque de l’extrême-droite ?

Dans un pays où l’histoire est particulièrement marquée par les horreurs nazies, cette montée de l’extrême-droite inquiète évidemment les organisations politiques, syndicales, associatives, culturelles…

La gauche réclame l’interdiction et la dissolution de l’AfD. L’actuelle ministre de l’Intérieur, Nancy Faeser (SPD) ne l’exclut pas tout en précisant : « Il ne faut pas donner l’impression qu’il y a une demande d’interdiction des partis parce que les politiciens ne font aucun progrès en termes d’argumentation ». Principe qu’elle devrait déjà appliquer à elle-même et à son parti.

Elle n’exclut toutefois pas une interdiction de « Junge Alternative », l’organisation de jeunesse de l’AfD. En l’occurrence cela ne mange pas de pain car il s’agit d’une « association » qui peut être interdite plus aisément par les pouvoirs publics.

Les réactions qu’on perçoit par exemple lors des manifestations n’est pas sans rappeler celles que nous avons connues en France contre le Front National et le Rassemblement National en brandissant le risque fasciste qui déboule et qui va tout écraser.

Assez habilement, les extrêmes-droites européennes, spécialement en Italie et en France, ont su déjouer cette menace en faisant profil bas sur des sujets lourds tels que l’antisémitisme, les restrictions aux libertés, les remises en cause sociales… Ils ont su transposer leur antisémitisme atavique sur les populations arabes en changeant de cibles !

Ces adaptations et surtout la prise en compte des problèmes politiques et sociaux des plus démunis, leur ont permis d’accéder au pouvoir dans de nombreux pays. Le chiffon rouge du fascisme agité par la gauche n’a permis de l’éviter.

Les partis de droite dite républicaine, voire centriste, ont aidé à cette « dédiabolisation » en s’alliant de plus en plus souvent à la droite extrême lui donnant ainsi un blanc-seing de respect de la démocratie…

La gauche, en s’alignant sur les thèmes économiques et sociales libérales, a perdu pied dans les milieux populaires : on constate la même chose en Allemagne, en tenant compte des différences fondamentales entre les deux pays. Ainsi, l’AfD a d’abord conquis l’est de l’Allemagne, la grande perdante socialement de la réunification, mais gagne de plus en plus de partisans dans l’Ouest du pays, dans les régions jadis prospères et qui connaissent à présent une crise économique et sociale remettant le statut social, le fameux « capitalisme bismarckien » en cause…

Ce sera le sujet du second volet. Pour conclure celui-ci, il est à craindre que les mobilisations actuelles contre l’extrême-droite en Allemagne pourraient déboucher sur les mêmes conséquences qu’en France et ailleurs : insuffisantes pour empêcher ses partis d’accéder au pouvoir…

https://correctiv.org/aktuelles/neue-rechte/2024/01/10/geheimplan-remigration-vertreibung-afd-rechtsextreme-november-treffen/