L’ex-président de la Répu­blique, Nico­las Sar­ko­zy, a été condam­né, lun­di 1er mars, à trois ans de pri­son dont un ferme pour cor­rup­tion active et tra­fic d’influence dans l’affaire « Paul Bis­muth », l’une des cas­se­roles judi­ciaires qu’il traine depuis quelques années, comme on peut le voir ci-dessous : 

L’ancien pré­sident de la Répu­blique est recon­nu cou­pable, après ins­truc­tion effec­tuée par le par­quet natio­nal finan­cier, d’avoir uti­li­sé son avo­cat et ami, Thier­ry Her­zog, et Gil­bert Azi­bert, ancien magis­trat de la Cour de cas­sa­tion, afin d’obtenir illé­ga­le­ment des infor­ma­tions sur des enquêtes judi­ciaires en cours (notam­ment à pro­pos de l’affaire Bet­ten­court), en échange de quoi il appuie­rait la can­di­da­ture d’Azibert pour un poste à Monaco.

Notre édi­to­ria­liste-en-maitre à L’Alsace, ce cher Laurent Bodin, en est tout tour­ne­bou­lé. Au point de s’être endor­mi en rédi­geant une syn­thèse de la situa­tion poli­tique née de ce pré­cé­dent. Le pauvre enchai­nant alors les phrases creuses et les conclu­sions erratiques :

« Le juge­ment condam­nant Nico­las Sar­ko­zy à trois ans d’emprisonnement, dont un ferme, pour cor­rup­tion et tra­fic d’influence, aux côtés de son avo­cat Thier­ry Her­zog et de l’ancien haut magis­trat Gil­bert Azi­bert, est une tache ».

Pour­rait-on même se ris­quer à dire que Nico­las Sar­ko­zy est à lui seul une tache indé­lé­bile dans l’histoire de France ? On ne le sau­ra pas. Bodin ne sau­rait récu­ser la défé­rence struc­tu­relle que son jour­nal accorde aux puissants. 

Il pour­suit alors : « Pour ces hommes comme pour la France. Peut-être est-elle pro­vi­soire. Le mal est fait en termes d’image de notre pays à l’étranger ». Cela est jus­te­ment dit. L’image de la France à l’étranger était pour­tant jusqu’ici écla­tante de res­plen­dis­sance. Et pata­tras ! Voi­là que l’appareil judi­ciaire vient faire de l’ombre au pays de la tache.

« La droite répu­bli­caine fran­çaise va devoir faire son deuil du per­pé­tuel sau­veur et se mettre en quête d’un nou­veau guide spi­ri­tuel ». Vous note­rez la pro­pen­sion de l’éditorialiste pour les contrastes anti­no­miques qui confinent à l’absurde : faire son deuil du sau­veur ET se mettre en quête d’un nou­veau guide spi­ri­tuel. C’est le « en même temps » Bodi­nesque. Une gym­nas­tique digne du Père Ubu. 

Enfin, « Comme le Par­ti socia­liste, Les Répu­bli­cains sont, au niveau natio­nal, au milieu d’un désert poli­tique et idéo­lo­gique. Est-ce un défi inat­tei­gnable ou une chance ? À ces deux for­ma­tions poli­tiques d’apporter la réponse ».

C’est là que Bodin atteint l’éther de la métem­psy­chose : il res­ti­tue le désert à l’œuvre dans ses ana­lyses afin de déga­ger le pay­sage idéo­lo­gique miné­ral qui dévore le per­son­nel poli­tique fran­çais. Et dont Sar­ko­zy est le syn­drome ultime. 

Amitiés miteuses

Pour preuve, la figure de Gérald Dar­ma­nin, ministre de l’Intérieur de la Répu­blique en voie de déli­ques­cence aggra­vée, lequel pré­pare notam­ment le déploie­ment de drones dans le cadre de la loi « sécu­ri­té glo­bale », un temps accu­sé de viol, et tou­jours accu­sé d’abus de fai­blesse, qui déclare que « Nico­las Sar­ko­zy a évi­dem­ment tout mon sou­tien ami­cal ».   

Un ministre de l’Intérieur qui condamne impli­ci­te­ment une déci­sion de jus­tice de son pays, ça ne manque pas de sel. Il est vrai qu’il a lui-même exclu de démis­sion­ner en rai­son des accu­sa­tions qui pèsent à son encontre, c’est dire le niveau d’avancée du désert bodinologique.

Mais la tem­pête de sable bat son plein, lorsque Jean Rott­ner, vice-maire de Mul­house et pré­sident de la Région Grand Est, label­li­sé LR à défaut d’avoir été reçu triom­pha­le­ment par LREM lors de la der­nière muni­ci­pale, passe le 38ème paral­lèle du jésui­tisme, qui fait de sa per­sonne une admi­rable syn­thèse entre le chien anthro­po­morphe Droo­py et un sacris­tain catho­lique en livrée suisse.

Toute hal­le­barde twee­tante déployée, il décla­rait le 1er mars que « condam­ner une déci­sion de jus­tice pour­ra se faire à l’issue des recours. Adres­ser un mes­sage d’amitié à Nico­las Sar­ko­zy me parait nor­mal. Et sin­cère ».

Cette « sin­cé­ri­té » qui ne sera pas oubliée par ses obli­gés, de la part d’un homme poli­tique qui sup­porte mal d’être pris en défaut sur sa pro­bi­té (ain­si que cela est sur­ve­nu lors du der­nier conseil muni­ci­pal de Mul­house), est en quelque sorte le pen­dant des conclu­sions du tri­bu­nal cor­rec­tion­nel de Paris.

Et les conclu­sions de la juri­dic­tion sont éloquentes :

« Les délits dont les pré­ve­nus ont été décla­rés cou­pables ont por­té gra­ve­ment atteinte à la confiance publique en ins­til­lant dans l’opinion publique l’idée selon laquelle les pro­cé­dures devant la Cour de cas­sa­tion ne pro­cèdent pas tou­jours d’un débat contra­dic­toire devant des magis­trats indé­pen­dants mais peuvent faire l’objet d’arrangements occultes des­ti­nés à satis­faire des inté­rêts privés »

« Un tel com­por­te­ment ne peut que nuire gra­ve­ment à la légi­time confiance que chaque citoyen est en droit d’accorder à la jus­tice. Ce dévoie­ment por­tant lour­de­ment atteinte à l’État de droit et à la sécu­ri­té juri­dique exige une réponse pénale ferme sanc­tion­nant de manière adap­tée cette atteinte à la confiance publique. »

« Les faits dont s’est ren­du cou­pable M. Nico­las Sar­ko­zy sont d’une par­ti­cu­lière gra­vi­té ayant été com­mis par un ancien pré­sident de la Répu­blique qui a été le garant de l’indépendance de la justice ».

Le détail de l’affaire est dis­po­nible ici.

C’est la pre­mière fois qu’un ancien chef de l’État fran­çais est condam­né pour des faits aus­si graves.

Les deux autres incri­mi­nés, Thier­ry Her­zog, avo­cat de l’ancien chef de l’État, et le magis­trat à la Cour de cas­sa­tion Gil­bert Azi­bert, écopent de la même peine. L’avocat Her­zog est en outre condam­né à une inter­dic­tion d’exercice pro­fes­sion­nel d’une durée de cinq ans.

Paul Bismuth engeolé !

Com­ment aurait-on pu s’imaginer que dans la Répu­blique des grands bour­geois, l’un d’eux finisse un jour dans la même geôle que le pre­mier mil­lier de gilets jaunes venu ?

Mais, Dieu soit loué, aucun risque de voir le trio visi­ter pro­chai­ne­ment une « zon­zon » : la part de pri­son ferme sera en effet pur­gée à domi­cile, sous bra­ce­let électronique.

Dans son déli­bé­ré, le tri­bu­nal estime en effet qu’il « convient d’aménager la par­tie ferme de la peine ab ini­tio sous le régime de la déten­tion à domi­cile sous sur­veillance élec­tro­nique eu égard à sa situa­tion actuelle ». Une dis­po­si­tion du Code pro­cé­dure pénale pour les peines infé­rieures ou égales à 1 an.

La chose est d’autant plus piquante que Paul Bis­muth, Pré­sident de la Répu­blique, se disait abso­lu­ment réfrac­taire aux mesures d’aménagement de peine.  

Le résul­tat est sans sur­prise du côté de l’intéressé et de ses sec­ta­teurs, qui hurlent au com­plot et à l’injustice.

Le bras média­tique armé des pro­prié­taires du pou­voir qui appellent-coutumièrement-au-respect-de‑l’ordre-républicain, s’agissant de l’ap­pli­quer pour les autres, est évi­dem­ment hors d’haleine afin de secou­rir pres­te­ment l’un des siens.

Le Figa­ro a donc fait publier une entre­vue cir­cons­tan­ciée du condam­né, le len­de­main même du ver­dict scélérat.

Après les com­plai­santes bille­ve­sées intro­duc­tives, façon pre­mier jour du condam­né, on y apprend que « Mon Tri­ton » est prêt à pous­ser la mar­ty­ro­lo­gie jusqu’au Gol­go­tha du ridi­cule judiciaire : 

« Nico­las SARKOZY. – J’ai pas­sé la soi­rée avec ma famille, nous avons regar­dé la série The Killing. En colère ? Non. il y a long­temps qu’elle est pas­sée. Mais j’ai res­sen­ti l’injustice pro­fonde, cho­quante, des pro­cé­dures lan­cées contre moi depuis dix ans. J’ai aus­si conser­vé ma déter­mi­na­tion pour que triomphent le droit et la jus­tice, comme cela devrait se pro­duire dans un État de droit. À chaque fois que ces règles sont bafouées, comme c’est le cas dans cette affaire, mon indi­gna­tion et ma déter­mi­na­tion sont décu­plées. J’ai reçu de très nom­breux témoi­gnages de sou­tien d’observateurs fran­çais et étran­gers qui se disent effa­rés par ce qui est en train de se pas­ser. Je sais que nous sommes dans un com­bat de long terme. J’ai fait appel de la déci­sion, peut-être fau­dra-t-il que ce com­bat s’achève devant la Cour euro­péenne des droits de l’Homme (CEDH) ».

La Cinquième République, sans fleurs ni couronnes démocratiques 

Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des régimes poli­tiques. Avec la meilleure conscience du monde, les com­men­ta­teurs du royaume rati­fient, toute honte bue, l’i­dée que la France est bien tou­jours « le pays des Droits de l’Homme », tan­dis que ses voi­sins en sont encore à la caverne de Pla­ton.

Un pays où tou­te­fois le per­son­nel poli­tique se rai­dit d’horreur à se savoir sou­mis à la loi ordi­naire, lui qui se per­suade d’être sujet à pré­ro­ga­tives supra orbi­taires. La Cin­quième Répu­blique ren­dant pos­sible toute forme d’ex­cès et d’a­bus de pouvoir. 

Peut-être est-ce en lien avec une cer­taine culture de l’im­pu­ni­té de tra­di­tion catho­lique, laquelle irrigue les pays les plus sujets à dépré­cia­tion démo­cra­tique et sociale ?

Tou­jours est-il que les clas­se­ments inter­na­tio­naux sont élo­quents à ce titre : en Europe, les pays de tête sont clai­re­ment ceux du nord protestant.

Que ce soit en matière de liber­té de la presse : 

En termes d’indice démocratique :

D’in­dice de corruption :

De pro­grès social :

Dans ces pays d’Eu­rope du nord, l’exem­pla­ri­té du per­son­nel poli­tique fait encore l’ob­jet d’un exa­men sour­cilleux de la part du citoyen. De sorte qu’un Dar­ma­nin, ou un Rott­ner, et tous ceux qui ont trou­vé « nor­mal » et « sin­cère » d’ap­por­ter publi­que­ment récon­fort et ami­tié à un homme condam­né pour cor­rup­tion et tra­fic d’in­fluence, a for­tio­ri ancien Pré­sident de la Répu­blique, auraient à en payer le prix poli­tique qui s’im­po­se­rait illi­co : la radia­tion défi­ni­tive des affaires publiques. 

Les magis­trats du tri­bu­nal cor­rec­tion­nel de Paris le for­mulent encore ainsi :

« Il [Sar­ko­zy] s’est ser­vi de son sta­tut d’ancien pré­sident de la Répu­blique et des rela­tions poli­tiques et diplo­ma­tiques qu’il a tis­sées alors qu’il était en exer­cice pour gra­ti­fier un magis­trat ayant ser­vi son inté­rêt per­son­nel. Au sur­plus, M. Nico­las Sar­ko­zy a la qua­li­té d’avocat et était donc par­fai­te­ment infor­mé des obli­ga­tions déon­to­lo­giques de cette profession. »

« La gra­vi­té des infrac­tions com­mises ayant lour­de­ment por­té atteinte à la confiance publique et la per­son­na­li­té de leur auteur rendent le pro­non­cé d’une peine ferme indis­pen­sable et toute autre sanc­tion pénale mani­fes­te­ment inadéquate.»

Ils sont, hélas, bien seuls à défendre la jus­tice et le droit. La culture de l’im­pu­ni­té dans un cer­tain per­son­nel poli­tique relève de l’im­pu­ni­té cultu­relle : elle s’ins­crit dans un pas­sif natio­nal, des proxi­mi­tés per­son­nelles, sociales et éco­no­miques contre-nature, et sur­tout un rap­port à la chose publique, (la res publi­ca), qui tend à la confis­ca­tion cla­nique du pouvoir. 

Un ministre d’E­tat ou le chef d’un exé­cu­tif régio­nal n’hé­sitent donc pas à sou­te­nir un indi­vi­du (fut-il ancien chef d’E­tat) qui s’est ouver­te­ment essuyé les pieds sur les règles de droit les plus élé­men­taires, au pré­texte de leur lien per­son­nel avec lui. Cela alors que le pre­mier flic de France et le vicaire de Mul­house auraient évi­dem­ment ren­voyé le cor­rup­teur à son sort, s’il s’é­tait agi du pre­mier péquin venu, voire d’un oppo­sant politique !

Quant au légis­la­teur, s’il ne se fait pas le com­plice objec­tif de ce régime de concus­sion et de cor­rup­tion (Sar­ko­zy n’é­tant que l’arbre cachant la forêt), il pré­fère exé­cu­ter son agen­da néo­li­bé­ral comme on com­pulse un mis­sel d’é­co­no­mie pré­da­trice, en se pres­sant de pri­ver les chô­meurs de leur droits, et en assu­rant l’avè­ne­ment d’une socié­té vio­lente et ultra­sé­cu­ri­taire.

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