Crédit photos : Martin Wilhelm (avec l’accord de Thomas Lacoste)
Avec « Soulèvements », Thomas Lacoste signe un documentaire qui capte la force d’un mouvement écologique autant que sa puissance d’existence. Le film repose sur des témoignages incarnés, souvent bouleversants, et sur un choix de mise en scène qui refuse le didactisme pour privilégier la parole, les gestes et les paysages.
Au cinéma Bel-Air ce vendredi 3 avril, dans une salle comble, le réalisateur a défendu ce parti pris avec netteté : il ne voulait pas faire un film journalistique ou militant au sens classique, mais un film de cinéma capable de produire une rencontre sensible.
« On n’est pas du tout dans un film ni journalistique, ni didactique, ni pédagogique… on est dans un film de cinéma qui parie sur les forces du cinéma et particulièrement ses forces sensibles », a-t-il expliqué.
Cette ambition formelle donne au film une vraie singularité. Lacoste insiste sur une « esthétique profondément égalitaire » qui doit « redistribuer les places et les parts de chacune et de chacun », et qui refuse les récitatifs militants qu’il juge « purement mortels » au cinéma. Le résultat est un portrait choral très habité, où les voix ne commentent pas seulement une lutte, mais la rendent sensible dans ses contradictions, sa joie et sa densité humaine.
Un mouvement incarné
On faisait passer des militants pour des « éco-terroristes », alors même qu’ils défendent les communs, la terre et l’eau.
Thomas Lacoste
Le réalisateur a longuement raconté la genèse du film, née selon lui du printemps 2023, dans un moment de criminalisation brutale du mouvement. Il dit avoir été frappé par la violence de l’État, mais aussi par l’intelligence collective des Soulèvements de la Terre.
« C’est dans ce printemps 2023 que le projet prend sa source », a-t-il rappelé, avant d’ajouter qu’il souhaitait répondre à une situation où l’on faisait passer des militants pour des « éco-terroristes », alors même qu’ils défendent les communs, la terre et l’eau.
Son récit éclaire aussi la méthode du film : d’abord établir un « registre de confiance », puis construire les entretiens dans une logique de maïeutique, en laissant apparaître les trajectoires de vie, les savoir-faire et les liens au territoire.
Lacoste dit avoir voulu montrer « comment ces personnes habitent leur territoire, habitent leur savoir-faire, les mettent en partage au cœur du mouvement ». Il insiste sur un point qui traverse tout le débat : « Il y a un déjà-là, en fait », c’est-à-dire une politique de résistance déjà concrète, déjà organisée, déjà vécue.
La joie comme force politique
L’un des apports les plus forts du débat a été la manière dont Lacoste a articulé la lutte écologique à la joie et à la subsistance. Il a décrit ce qu’il appelle une « politique de subsistance », faite de greniers, de cantines, d’auto-construction, de mutualisation, de soin et de soutien matériel, capable de fournir « plus de 100 000 repas » en appui à des mobilisations.
Pour lui, cette infrastructure discrète mais essentielle n’est pas périphérique : elle est au cœur même de la puissance politique du mouvement. Car « il y a 10 000 manières de rentrer dans celui-ci« .
Dans le film comme dans le débat, le cinéaste relie cette dimension à une idée simple et très forte : ne pas être « hors sol ». Il raconte avoir été marqué par la phrase d’une militante qui rappelle qu’il ne faut jamais perdre le lien avec le territoire, les gestes, les animaux, les sols et les autres formes du vivant.
Il a aussi évoqué, avec émotion, le souvenir de Lucie Aubrac et l’idée que la question de la subsistance avait été un « impensé » du Conseil national de la Résistance, ce qui lui permet de relier les Soulèvements à une continuité historique plus large de la résistance.

Une réserve assumée
Le film, aussi convaincant soit-il, reste centré sur une écologie habitée par des jeunes militants, des paysans, des techniciens du vivant et des intellectuels engagés, tandis que la question sociale plus large demeure en arrière-plan.
Lacoste l’admet d’ailleurs en partie, lorsqu’il explique qu’il n’a pas pu montrer ce qui se passe en ville ou en zone périurbaine, et que ce point fera l’objet d’un prochain film.
Autrement dit, « Soulèvements » filme très bien l’énergie d’un mouvement et la beauté de ses alliances, mais il laisse moins visible la manière dont cette dynamique pourrait rencontrer d’autres milieux sociaux, d’autres classes populaires, d’autres formes d’expérience du déclassement ou de la précarité.
Le débat de Bel-Air le montre bien : le cinéaste parle d’un film qui ouvre des portes, mais son cadre reste pour l’instant celui d’un monde déjà fortement politisé, déjà familier des codes de l’engagement radical et territorial.
Les liens sociaux avec d’autres organisations existent. Avec la Confédération paysanne, bien sûr, mais plus modestement avec « Solidaires », ou même la CGT (sur l’A69), sans être toutefois programmatiques.
De sorte que s’en prendre aux chantiers de Lafarge, ce n’est pas forcément perçu avec la même satisfaction si l’on est simple ouvrier du bâtiment !
Dans la salle, un homme a maladroitement signifié son trouble de n’être pas audible dans les milieux populaires, où d’une certaine manière les actions directes écologistes passent aisément pour du « terrorisme » dans les familles où les seuls échos de l’actualité relèvent souvent des médias mainstream, et les nécessités de la survie se bornent à ne se préoccuper du très court terme.
Ce à quoi Thomas Lacoste répondra en susbtance, sans bien comprendre la portée de l’interrogation : « ce sont des visages de terroristes ? » En évoquant les témoins de son film.
La Larzac en miroir inversé
Comme une boucle temporelle, on ne peut toutefois s’empêcher de faire l’analogie avec le film « Tous au Larzac » de Christian Rouaud. Autres temps militants, et autres moeurs sociétales. Ici le combat est amorcé par des fermiers, plutôt conservateurs, et « catho », défendant leur outil de travail devant la raison d’État de l’époque : l’accaparement de terres agricoles au profit de l’armée, sur proposition du sinistre ministre de la Défense, Michel Debré.
Au cours de leur bataille homérique, les paysans du plateau agrègent autour d’eux (notamment grâce à Guy Tarlier), tout ce qui se fait de plus militant, y compris les franges les plus sectaires (maoïstes…), mais ils tiennent mordicus les rênes de leur lutte jusqu’au bout, pendant 10 longues années.
Celle-ci les transfigure à jamais en les ouvrant au monde. Ils réussiront même l’impensable : fusionner le Larzac avec les ouvriers de Lip. Près de 100 000 personnes « ouvriers et paysans qui vont à un mariage », se massent sur le plateau en 1973…
Et le même « grognard » enhardi qui s’exprime, verbe haut, accents lyriques en devanture, pour festoyer la mémorable journée : « Jamais plus les paysans ne seront des Versaillais. C’est pourquoi nous sommes ici pour fêter le mariage des Lip et du Larzac. ».
Un certain Bernard Lambert, qui deviendra avec José Bové, l’un des fondateurs de la Confédération nationale des syndicats de travailleurs paysans en 1981, qui donnera naissance à la Confédération paysanne en 1987…
Haut les coeurs ! Il restera encore 8 ans de lutte avant l’élection de François Mitterrand, et donc la fin du projet d’extension du camp militaire…
Un film de « cinéma »
« Mes films ne sont pas des films militants. Mais pas du tout. Ce sont des films qui parient sur les puissances pures du cinéma »
Thomas Lacoste
Mais le point le plus intéressant de l’échange, sans doute, est la manière dont Thomas Lacoste refuse de dissocier cinéma et politique. Il martèle que ses films ne sont pas des films militants au sens réducteur du terme :
« Mes films ne sont pas des films militants. Mais pas du tout. Ce sont des films qui parient sur les puissances pures du cinéma », dit-il. Cette affirmation résume assez bien la réussite de « Soulèvements » : ne pas expliquer seulement, mais faire éprouver ; ne pas imposer un discours, mais créer une disponibilité au monde.
Le film trouve ainsi sa force dans ce paradoxe : il est à la fois un outil de lutte et une œuvre de cinéma, un objet de protection et une proposition sensible. C’est ce qui le rend précieux.




















































