Crédit image : Gilbert Long architectures

C’est un très mauvais film, dont la conclusion était plus que prévisible.

Des salles publiques de spectacle, qui assurent en outre une activité cinématographique, voient celle-ci décliner jusqu’à disparaitre progressivement, au plus grand profit du disrupteur commercial qui vient à peine de poser ses basques dans la zone de chalandise locale.    

Ici, le disrupteur s’y installe en 2021, et y fait percer son multiplexe de 7 salles et son parking géant, au milieu d’une ancienne friche industrielle, flanquée de deux franchises de restauration, et un parc de loisirs fréquenté par les jeunes.

Nous sommes au début de l’année 2021. Jean-Pierre Cholay, conseiller municipal d’opposition à Thann voit s’installer avec inquiétude le nouveau « cinéma de la croisière », complexe de 350 places, situé Place de l’étoile, à Cernay.

Claude Brasseur, son directeur, y possède déjà le multiplexe « Florival » de Guebwiller.  

Pensé pour être un lieu d’attractivité et de consommation familiale, Cholay redoute dès 2021, et non sans raison, l’assèchement à venir pour l’offre cinématographique des complexes publics.

La situation lui donnera rétrospectivement raison, et sans véritable suspense.

Ainsi, deux années après le démarrage du complexe, l’espace Grün de Cernay est resté ouvert, mais ne programme plus de films de cinéma.

Quant au relais culturel de Thann, son offre cinéma est devenue famélique, et seule la petite salle du Relais fonctionne encore (110 places contre plus de 500 dans la grande), en accueillant des films en 3e semaine d’exploitation…

Cela en dépit de la programmation commune de l’ensemble des salles publiques et privées, en vue de soutenir l’offre publique, conformément à la convention passée entre la communauté de communes, et l’exploitant de Ciné Croisière…

Les deux salles publiques étant placées sous la gestion de l’intercommunalité de Thann-Cernay, le résultat en a été un remarquable numéro de Tartuffe, auquel s’est livré Michel Sordi, maire de Cernay, 1er vice-président de la l’intercommunalité, ancien député, et élu multicarte, lequel déclarera, l’air faussement outré, à propos de la fréquentation moyenne du cinéma sis au relais culturel de Thann : « Cinq personnes par séance, c’est intenable » !

Allant même jusqu’à demander que la communauté de communes prenne à sa charge le coût du transport, si le cinéma scolaire s’installait définitivement au complexe… Ce qui ne saurait tarder !

François Horny, maire d’Aspach, et président de l’intercommunalité, ajoutant au diapason : « Nous sommes aussi face à une exigence de sobriété énergétique. Les habitants ne comprendraient pas qu’on laisse des salles ouvertes chauffées avec presque personne ».

Il faudrait donc sceller le sort du cinéma constitué depuis des décennies par le relais culturel de Thann, au prétexte du montant des factures de chauffage, quand les mêmes élus organisent délibérément l’assèchement de l’offre publique, en rendant possible l’installation d’un complexe cinématographique dédié au tout bagnole, dans une zone industrielle !

Pour Claude Brasseur, patron du multiplexe, pas le moindre scrupule à avoir à ce sujet. Bien au contraire. Sa logique restant celle d’un « plutôt moi que l’installation d’un mastodonte ».   

C’est que l’exploitant indépendant a sans doute encore en travers de la gorge la pétition mise en œuvre en 2021 par le même Jean-Pierre Cholay, au sujet de son cinéma, et qui fut signée par plus de 1200 personnes.

De là sa formule grinçante :

« Si les personnes qui ont signé la pétition allaient comme chaque Français trois fois au cinéma par an au relais culturel, Thann serait sauvée ».

Fort heureusement pour lui, les petits soldats de la consommation ont bien suivi les sentiers de (sa) gloire économique.

Pourtant, même « Les eaux glacées du calcul égoïste » ont leurs limites. Ainsi, sur les 7 millions d’euros qu’aura coûté le multiplexe, un million aura été apporté par des fonds publics. Les collectivités locales y contribuant pour 600 000 euros, et le Centre National du Cinéma pour 400 000 euros.

De sorte que plus de 14% du budget global du projet commercial aura été constitué d’aides publiques. Ce faisant, le multiplexe amputera alors progressivement les recettes cinéma des centres culturels de Cernay et de Thann… lesquels sont financés sur fonds publics.

Prends l’oseille et tire-toi ?

Ce qu’oublie toutefois de dire Claude Brasseur, le patron du multiplexe, est que Jean-Pierre Cholay réclamait dès 2021 dans sa pétition la restitution d’une somme de 150 000 euros. Une somme conséquente, que la communauté de communes de Thann-Cernay s’est, elle aussi, généreusement sentie obligée de lui attribuer, lors de son installation.

Et il se trouve que plus de deux années plus tard, le Tribunal administratif de Strasbourg vient juste de lui donner raison !

En effet, dans une décision du 9 novembre 2023, le Tribunal administratif de Strasbourg, s’appuyant sur l’article L. 2251-4 du code général des collectivités territoriales, invoqué par Cholay, annule la subvention, au motif qu’ « Une telle subvention ne peut […] être attribuée pour permettre la création, par une entreprise existante ayant pour objet l’exploitation de salles de spectacle cinématographique, d’un nouvel établissement de spectacle cinématographique que depuis l’adoption de l’article 148 de la loi n° 2022-217 du 21 février 2022 ».

Autrement dit, la loi prévoyait jusque février 2022, qu’une commune ne puisse attribuer de subvention qu’à un établissement de spectacle cinématographique qui réalise, à la date de la demande de la subvention, quel que soit le nombre de salles, moins de 7 500 entrées en moyenne hebdomadaire, ou qui a déjà fait l’objet, à la même date, d’un classement art et essai.

En 2021, la situation du ciné-croisière n’entrait dans aucune de ces catégories. Depuis lors, la loi a été révisée, mais le camouflet est sévère pour les élus locaux, à commencer par ce cher M. Sordi !

L’épilogue de ce très mauvais film au scénario cousu de fil blanc, fait ainsi apparaitre des acteurs publics comme autant de plumitifs au service de l’agenda de marchands divers et variés. Et peu importe que la venue du dernier parmi eux démembre le service public local de cinéma, lequel doit sans doute être vu par ces mêmes élus comme le parterre d’une certaine élite-culturelle-qui-n’aura-qu’à-prendre-sa-bagnole-comme-tout-le-monde.

Quant au peuple, le voici tel que le personnel politique local aimerait à le voir. Se précipitant par grappes véhiculées-individualisées vers le temple marchand, afin d’y célébrer le culte de la marchandise sur écran XXL, et y déposer en offrande ses derniers scrupules au nom du progrès, avant d’y grignoter en ruminant la guimauve du confort et l’attrait de la nouveauté glaciale que l’endroit lui suggérera peut-être.

Quant au temple, il est à l’image de ses promoteurs : informe et interchangeable, comme toute galerie marchande qui se voudrait désirable, si tant est que le personnel politique local ait conscience de l’indifférenciation généralisée qui gagne le monde à toute vitesse…  

Et tout porte à croire qu’il n’est est rien, puisque les élus de la communauté de communes se sont aussitôt résolus de faire appel de la décision du Tribunal administratif…