Le nouveau conseil municipal de Mulhouse a offert une première séance assez acrimonieuse. Derrière les formules de conciliation, les appels au travail collectif et les promesses de méthode “plus ouverte”, les tensions ont vite affleuré, notamment sur la représentation des oppositions, la hausse des indemnités des élus et les premiers arbitrages budgétaires.

Dès l’ouverture, le maire a voulu installer un récit de rassemblement : écoute des oppositions, volonté d’efficacité, multiplication possible des conseils municipaux (une excellente idée, tant la mandature précédente utilisait le conseil comme chambre d’enregistrement bimestrielle, au cours duquel la moitié des points faisaient l’objet d’un vote unique), rendez-vous garantis sous 48 heures, et ambition affichée de “travailler ensemble” pour Mulhouse.

Sur le papier, tout est fluide, presque apaisé, presque évident. Dans la salle, pourtant, les interventions des oppositions ont rapidement montré que la confiance n’était pas exactement automatique, quand bien même Frédéric Marquet a préalablement reçu les élus des groupes d’opposition.

Chacun a salué la victoire du nouveau maire, mais à la condition expresse qu’elle se traduise surtout par des actes, plus que par de bienveillantes manifestations d’intention.

Une ville fracturée (pour tous)

Le constat qui traverse unanimement l’ensemble des prises de parole est celui d’une ville traversée par des fractures sociales, territoriales et politiques. L’abstention est citée comme un signal démocratique massif, révélateur d’une défiance profonde envers l’action publique. Ce qui paraît pour le moins évident.

Les groupes d’opposition ont insisté sur la nécessité de retisser le lien avec les habitants, de répondre aux besoins concrets du quotidien et de sortir d’une gestion perçue comme trop éloignée des quartiers. Le maire et sa majorité ont repris ce diagnostic (des mairies de quartier seront installées), mais en le réorientant vers un discours de proximité et d’action rapide.

Représentations disputées

Premier motif de crispation très concret : la répartition des sièges dans les organismes, commissions et instances diverses. Plusieurs élus d’opposition ont jugé la distribution insuffisamment équilibrée et ont demandé davantage de places, notamment dans des commissions où la présence de l’opposition est surtout un rôle de vigilance.

Le reproche revient plusieurs fois : la nouvelle majorité promet une méthode différente, mais les tableaux de représentation donnent encore le sentiment d’un partage très vertical du pouvoir. Même quand l’exécutif accepte de corriger certains points en séance (Frédéric Marquet a cédé aux oppositions après quelque flottement), l’impression générale reste encore celle d’un ajustement à la marge.

Les indemnités, premier hors-sol de la majorité

Le point le plus inflammable du conseil municipal a été la fixation des indemnités des élus. La majorité a fait le choix d’utiliser presque toute l’enveloppe maximale autorisée, annoncée en séance à 62 900 euros par an, en revalorisant les indemnités d’environ plus de 20% pour l’ensemble des élus.

Le maire a défendu cette hausse en expliquant qu’une équipe appelée à être très présente sur le terrain devait aussi être reconnue à la hauteur de la charge de travail (ce que Florian Colom, a pris, à juste titre, comme une attaque contre l’ancienne majorité), tout en rappelant que les montants restaient dans le cadre légal et que l’indemnité du maire demeurait équivalente à celle du mandat précédent.

Mais c’est surtout la situation de la première adjointe, Lara Millon, qui a concentré les critiques. Son indemnité passe, selon les chiffres cités en séance, d’un peu plus de 3 200 euros bruts à plus de 4 900 euros bruts mensuels, majoration comprise, soit une hausse de plus de 51% selon l’un des élus d’opposition.

Sans même compter ses indemnités de vice-présidente aux finances de la Collectivité européenne d’Alsace, vice-présidente de M2A et conseillère régionale Grand Est, vice-présidente du SDIS 68, et présidente de Citivia SEM.

Le même Florian Collomb, décidément endiablé, a dénoncé un signal inopportun dans une ville marquée par 36% de pauvreté et par une forte abstention, estimant qu’il aurait fallu commencer le mandat par davantage de sobriété.

L’opposition n’a pas contesté le principe d’une indemnisation des responsabilités exécutives, mais elle a jugé le moment mal choisi et le message politique désastreux.

Plusieurs élus ont pointé le contraste entre cette hausse et les urgences sociales de la ville, du pouvoir d’achat au logement, en passant par la jeunesse, le sport et le tissu associatif.

Léonie Hébert (groupe Mulhouse en commun) s’est faite piquante : « Là où la majorité précédente en utilisait nettement moins. Comme dirait votre première adjointe : “Faut que ça change.” Manifestement, sur ce point-là… ça a changé ».

Madame Ritz a parlé d’un choix politiquement discutable (ce à quoi Mme Million a rappelé que Mme Ritz perçoit 2000 euros par mois en ne se montrant qu’en séance plénière du Conseil régional…), tandis que Madame Legouge (groupe « Nous sommes Mulhouse ») a demandé quelle rationalité économique pouvait justifier une décision aussi rapide et aussi conséquente.

Le maire et sa première adjointe ont assumé pleinement leur choix. Frédéric marquet s’est toutefois empressé de rappeler qu’il n’avait pas augmenté son indemnité (par rapport à Michèle Lutz), un peu comme s’il avait cédé à la demande de Lara Million. Selon elle, il ne s’agit ni d’un privilège ni d’un écart illégal, mais d’une manière de donner aux élus les moyens d’exercer une présence accrue dans les quartiers et auprès des habitants.

Elle a aussi rappelé que la hausse ne concernait pas seulement la première adjointe, mais l’ensemble des conseillers municipaux délégués, et que la ville restait dans les plafonds fixés par le Code général des collectivités territoriales. « Il y a un niveau d’écrêtement maximum pour les indemnités », espère rassurer M. Marquet face aux oppositions.

L’information selon laquelle Lara Million aurait demandé un véhicule avec chauffeur, colportée par Mme Ritz, a été démentie.

En clair, la décence, ou cohérence, resterait tributaire de son statut d’élu : l’opposition s’oppose aux augmentations au nom de l’exemplarité, la majorité au nom de l’efficacité.

Le pouvoir d’achat comme promesse centrale

Le maire a placé le pouvoir d’achat au cœur de son propos, avec l’idée d’un “office du pouvoir d’achat” et d’une réflexion sur la gratuité des transports le samedi, et les moins de 18 ans. L’intention est claire : parler concret, facture, fin de mois, à des habitants qui attendent des économies tangibles.

L’opposition de gauche a accueilli ces annonces en demandant des garanties et en réclamant une politique plus ambitieuse, notamment sur la gratuité des transports pour les jeunes, la tarification sociale et les mobilités alternatives.

En face, la majorité veut avancer par étapes, au risque de donner l’image d’une prudence excessive, pour une équipe pourtant élue sur l’idée de renouveau.

Sport, jeunesse, culture : l’arbitrage impossible

Le sport a occupé une place importante dans le débat, avec des promesses de hausse budgétaire et un engagement fort autour des clubs, du sport santé et des équipements. Là encore, le principe est accueilli favorablement, mais les oppositions demandent du calendrier, des moyens et des preuves.

Le même schéma se retrouve sur la jeunesse, la culture, les cantines, la réussite éducative et les services de proximité : beaucoup d’annonces, beaucoup d’attentes, peu de marges immédiates. La majorité explique qu’elle doit revoir la trajectoire des investissements, tandis que l’opposition redoute que les promesses sociales soient renvoyées à plus tard au nom de la rigueur. Et puis une nouvelle école d’horlogerie alsacienne est annoncée au sein de la demeure Jaquet (porte du Miroir), mise en vente par la ville…

Finances publiques sous tension

Le rapport de la Chambre régionale des comptes a servi de toile de fond à une grande partie des débats. Plusieurs élus, dont Joseph Simeoni (groupe Mulhouse en commun), ont souligné le risque d’un effet de ciseaux entre dépenses et recettes, l’endettement encore élevé, la faiblesse des réserves et la nécessité de revoir le programme d’investissement. Notamment en matière sociale et environnementale.

Le nouveau pouvoir municipal assume le diagnostic, tout en mettant en avant le poids des décisions nationales, la pression sur les dotations, le coût de l’énergie et les héritages du mandat précédent. Bref, chacun s’accorde à dire que la situation est tendue, mais personne ne s’accorde sur l’ordre des priorités, a fortiori pour tenter de résorber la fracture sociale structurelle de la ville.

Une première séance entre postures et rapports de force

Au fil de la séance, une ligne de crête s’est dessinée. Les majoritaires parlant de transformation, de proximité, de visibilité des élus ; les autres de cohérence, d’exemplarité et de priorités sociales. La nouvelle équipe promet de faire différemment, mais se retrouve déjà à justifier des choix qui ressemblent parfois à des continuités qu’elle jurait pourtant corriger. L’opposition, elle, se dit prête à coopérer, tout en annonçant qu’elle restera vigilante et qu’elle n’hésitera pas à dénoncer les renoncements.

Ce premier conseil municipal n’a pas seulement servi à installer les commissions, voter les délégations ou fixer les indemnités. Il a surtout montré que la nouvelle mandature débute dans l’expectative, dans un jeu de patience et d’observation sourdement armé, avec une majorité qui veut prouver qu’elle a changé de méthodes, et des oppositions qui cherchent à vérifier qu’il ne s’agit pas de renouer, encore et toujours, avec le lancinant et si désolant propos élaboré par le Prince de Lampedusa, dans son unique ouvrage « Le Guépard » : « pour que tout reste comme avant, il faut que tout change »…