Le suicide d’Alexandre Heck, directeur de la Direction du numérique (DNUM) de l’Université de Haute-Alsace (UHA), survenu le 17 mars dernier, a mis en lumière des tensions profondes au sein de l’institution. Ce drame, qualifié par les syndicats de « symptôme d’un mal-être collectif », a révélé des dysfonctionnements managériaux et une gouvernance contestée, exacerbant les critiques sur le fonctionnement interne de l’université.
Un suicide qui interroge les conditions de travail
Alexandre Heck, unanimement apprécié pour sa diligence et son engagement, avait confié à plusieurs collègues son mal-être au travail. Selon les syndicats UNSA et FSU, il se sentait isolé dans ses responsabilités, un poste qu’il occupait seul alors qu’il aurait dû être épaulé par deux autres directeurs. « Il m’avait dit que son travail n’avait plus de sens », témoigne un proche. Ce contexte aurait été aggravé par une surcharge structurelle de travail, et une absence de soutien institutionnel.
Les syndicats pointent également une gestion managériale déficiente. Son prédécesseur ayant lui-même été victime d’un burn-out, apprend-t-on par ailleurs. Malgré ces signaux d’alerte, aucune mesure corrective n’a été mise en place avant le drame.
Une gouvernance jugée sourde et autoritaire
Dans les jours suivant le drame, les représentants du personnel ont demandé une réunion exceptionnelle de la Formation spécialisée santé, sécurité et conditions de travail (F3SCT). Cette demande a été rejetée par le président actuel de l’institution, Pierre-Alain Muller, qui a invoqué l’absence d’éléments justifiant une telle démarche au regard du Code général de la Fonction publique.
Une réponse perçue comme un refus de dialogue par les syndicats.
Le 24 mars, une motion demandant une enquête externe sur les conditions de travail a été adoptée lors du Conseil d’administration (CA). Cependant, le texte initialement proposé par les représentants syndicaux a été réduit à deux lignes évoquant un audit indépendant diligenté par le recteur académique. Cette modification a suscité des critiques : « On édulcore systématiquement les revendications pour éviter d’aborder les vrais problèmes », déplore un représentant du personnel.
Un climat démocratique sous tension
Ce drame s’inscrit dans un contexte plus large de critiques sur la gouvernance de l’UHA. Lors du Conseil d’administration du 3 février dernier, deux points avaient déjà cristallisé les tensions :
- Une composition monolithique du bureau : les syndicats avaient dénoncé l’absence d’ouverture et de pluralisme dans la composition finale du bureau du CA. Citant Pierre Mendès France et Albert Camus, ils avaient rappelé que « la démocratie n’est pas la loi de la majorité mais la protection des minorités ».
- Un non-respect des délais statutaires : une convention budgétaire transférant l’intendance financière de deux laboratoires au CNRS Strasbourg avait été approuvée malgré des délais jugés « indécents » pour l’analyse des documents. Les membres du CA n’avaient reçu le projet que le vendredi après-midi précédant le vote programmé pour le lundi suivant.
Ces pratiques sont perçues comme des signes d’un déficit démocratique au sein de l’institution, où les voix divergentes peinent à se faire entendre.
Une plainte déposée auprès de la CNIL
En parallèle, une plainte déposée auprès de la CNIL met en lumière des manquements graves dans la gestion des systèmes d’information à l’UHA. La plainte dénonce notamment :
- L’absence d’une charte informatique à jour, pourtant obligatoire pour encadrer l’usage des outils numériques.
- Des interrogations sur la conformité au RGPD concernant l’implémentation prochaine d’Office 365.
- L’absence d’authentification à plusieurs facteurs (MFA) pour sécuriser les accès aux systèmes numériques.
- Des inquiétudes sur l’utilisation d’un logiciel EDR (Endpoint Detection and Response) jugé intrusif et potentiellement non conforme aux normes européennes en matière de protection des données.
Ces lacunes soulèvent des questions quant à la capacité de l’UHA à garantir la sécurité des données personnelles et à se conformer aux obligations légales en matière numérique.
Un climat délétère confirmé par des témoignages
Plusieurs témoignages recueillis auprès du personnel confirment notamment une ambiance pesante au sein de l’UHA. « Beaucoup ressentent un manque de considération et un mépris pour le travail réalisé », confie un salarié en poste. Ces ressentis sont corroborés par des commentaires issus d’une pétition en ligne dénonçant la gouvernance actuelle : « Cette gouvernance n’a fait que semer la division et entretenir le mal-être depuis quatre ans », écrit un signataire. D’autres évoquent une « transparence inexistante », des « pratiques autoritaires » et une « absence totale d’écoute ».
Au titre de l’absence de transparence, on apprendra en outre la création de postes de travail discrétionnaires par la direction, dont aurait bénéficié au moins un représentant étudiant, avant que l’information ne soit éventée et suscite l’indignation, provoquant le recul de la direction.
Une perte de sens au travail dénoncée
Le sentiment de perte de sens au travail ne se limite pas au cas d’Alexandre Heck. Après recueil de multiples témoignages, on sait que le malaise est partagé par plusieurs membres du personnel. Tous soulignent le manque flagrant de reconnaissance des efforts individuels et collectifs, ainsi qu’une gestion perçue comme déconnectée des réalités du terrain. « Beaucoup d’agents expriment un sentiment d’inutilité face à des décisions prises sans concertation ni considération pour leur expertise ». Ce climat engendre une démotivation croissante et une détérioration des relations professionnelles, accentuant le mal-être collectif.
Un hommage collectif à Alexandre Heck
Malgré ce climat tendu, la communauté universitaire s’est rassemblée le lundi 24 mars 2025 pour rendre hommage à Alexandre Heck. Devant l’ENSISA, anciens locaux de la DNUM, collègues et amis ont observé une minute de silence en mémoire d’un homme décrit comme « avenant » et « toujours prêt à soutenir ses équipes ».
Deux moments de recueillement ont été organisés ce jour-là : une minute de silence à 12 h, annoncée par la présidence de l’Université de Haute-Alsace, et une autre à 14 h 15, avant le Conseil d’administration, à l’initiative des syndicats et des représentants du personnel élus. Ces rassemblements ont permis à la communauté universitaire de saluer la mémoire du directeur de la Direction du numérique, dont les conditions de travail avaient été dénoncées comme insupportables par plusieurs témoins.
Pour beaucoup, ce drame est devenu le symbole d’un malaise institutionnel plus large. Les attentes envers l’enquête externe sont grandes, mais nombreux sont ceux qui doutent qu’elle puisse réellement changer les choses. Un commentaire résume ce sentiment partagé : « Dire que ça ne va pas, c’est bien ; agir pour que ça change, c’est mieux ».














Trackbacks/Pingbacks