À chaque rentrée, le même cérémonial : des discours ministériels martelant la « priorité à l’école » et l’importance de la réussite pour tous. Mais dans le Haut-Rhin, pour l’année 2026, le vernis craque sous la pression d’une réalité comptable glaciale.
Avec 27 suppressions de postes actées à l’échelle départementale, le contraste entre la rhétorique politique et la violence des chiffres ne relève plus du simple décalage, mais du mirage, pour l’ensemble des agents.
Comment prétendre « réparer » l’ascenseur social tout en amputant le service public de ses ressources vitales ? Les circulaires administratives traduisent en effet une sorte de masochisme sociétal patiemment poursuivit, où la calculette aurait définitivement remplacé toute ambition sociale et pédagogique.
Mathématique de l’absurde : 94 fermetures pour 40 ouvertures
La froideur des statistiques de la carte scolaire révèle un déséquilibre flagrant : le département s’apprête à fermer 94 classes, contre seulement 40,5 ouvertures.
Certes, les projections démographiques des élèves en France indiquent une baisse significative des effectifs scolaires due à la chute des naissances depuis 2010. Selon la DEPP (service chargé des statistiques) du ministère de l’Éducation nationale, on prévoit une diminution de près de 1,7 million d’élèves d’ici 2035, soit -14,2% par rapport à 2025.
Ce ratio de plus de deux fermetures pour une seule création est toutefois le symptôme d’une gestion à courte vue. Dans une optique d’amélioration réelle du service public, on s’attendrait à ce que la baisse démographique serve à alléger les effectifs et à renforcer l’encadrement. Au lieu de cela, l’institution utilise chaque départ d’élève comme une opportunité de retrait comptable.
« Le choix politique est clair : ne pas donner à l’École les moyens de répondre aux besoins des élèves, des personnels et des territoires. »
FSU-SNUipp 68
Déclassement : fin de l’exception française
Si la France s’est longtemps targuée d’un système éducatif d’élite, les données sur le taux d’encadrement racontent une tout autre histoire. Le pays est désormais solidement installé en bout de peloton de queue européen.
En termes de nombre d’élèves par enseignant, la France joue désormais dans la même ligue statistique que des nations aux économies émergentes, loin du piédestal de l’excellence européenne. À l’exception toutefois de certains pays sud-américains ou un Royaume-Uni usé par des décennies de coupes budgétaires.
Etude Statista 2022-2023 :
| Rang | Pays | Élèves/enseignant |
|---|---|---|
| 1 | Grèce | 7,9 |
| 2 | Italie | 10,8 |
| 3 | Belgique | 11,8 |
| 4 | Espagne | 12,2 |
| … | Moyenne UE | 13,3 |
| 7 | Allemagne | 14,9 |
| 8 | Pays-Bas | 15,9 |
| 9 | France | 18,2 |
| 10 | Roumanie | 18,5 |
Classes à 12 élèves : une promesse évaporée
Le dédoublement des classes en éducation prioritaire était le totem de la « justice sociale » version Éducation nationale. Pourtant, sur le terrain haut-rhinois, la promesse des 12 élèves n’est déjà plus qu’un souvenir. La réalité oscille désormais entre 14 et 15 élèves par classe.
Ce glissement de deux ou trois unités peut sembler anecdotique à un technocrate, mais il est catastrophique pour le pédagogue. En franchissant ce seuil, on bascule de l’enseignement individualisé à la gestion de groupe classique. C’est une promesse non tenue qui fragilise précisément ceux qui avaient le plus besoin de ce coup de pouce institutionnel.
La « fusion » : masquer la désertification et sacrifier le pilotage
Sous le vocable lénifiant de « fusion » se cache une stratégie de rationalisation brutale. Fusionner des écoles, ce n’est pas seulement regrouper des bâtiments ; c’est supprimer des postes de direction et fragiliser le pilotage pédagogique.
Le tableau des mesures pour 2026 montre que ces fusions servent de « double tranchant » : on ferme des sites et on réduit les décharges de direction (le temps que les directeurs consacrent à la gestion de l’école plutôt qu’à la classe).
Fermetures de classes, suppressions de postes et fusions en 2026 dans le Haut-Rhin :
Fermetures totales d’écoles
Plusieurs communes voient la fermeture définitive d’un établissement, souvent dans le cadre de transferts vers une autre école ou de fusions de sites :
- Luemschwiller : Fermeture complète de l’école et de ses classes (maternelle et élémentaire), transférées vers le RPID de Tagolsheim/Walheim.
- Heimersdorf : Fermeture de l’école maternelle (transférée à Hirsingue) ; le site ne conserve que les classes de CE2 à CM2.
- Sainte-Croix-en-Plaine : Fermeture de l’école maternelle « Les Bleuets », dont les classes (monolingues et bilingues) sont transférées vers l’école élémentaire « Les Bosquets ».
- Baldersheim : Fermeture de l’école maternelle, transférée vers l’école élémentaire qui devient une école primaire unique.
- Wintzenheim/Logelbach : Fermeture de l’école maternelle « Les Nénuphars », transférée vers l’école « Les Cèdres ».
- Hochstatt : Fermeture de l’école maternelle et transfert de ses 3 classes vers l’école élémentaire.
- Niederhergheim : Fermeture de l’école maternelle et transfert des classes vers l’élémentaire.
Fusions de directions et réorganisations majeures
Ces mesures entraînent souvent la disparition d’un poste de direction et une augmentation de la charge de travail pour la direction restante :
- Dannemarie / Ballersdorf : Fusion des directions pour créer une direction unique de 14 classes à Dannemarie.
- Dessenheim : Fusion de la maternelle « Les Tilleuls » et de l’élémentaire.
- Sausheim : Fusion des directions des écoles « Nord » (maternelle et élémentaire).
- Wittenheim : Fusion des écoles « Fernand Anna ».
Suppressions de postes de soutien et dispositifs spécifiques
Certaines coupes touchent des publics fragiles ou des dispositifs d’aide :
- Colmar (École Jean Macé) : Fermeture du demi-poste UPE2A (Unité Pédagogique pour Élèves Allophones Arrivants), transféré vers l’école Maurice Barrès.
- Mulhouse (École Hélène Burger) : Fermeture d’un demi-poste d’UPS (Unité Pédagogique Spécifique) itinérante et d’un poste de médiateur scolaire.
- Wittenheim (La Fontaine) : Fin de la décharge complète de direction qui était accordée pour la gestion du PIAL (Pôle inclusif d’accompagnement localisé).
Impact sur l’éducation prioritaire (REP/REP+)
À Mulhouse et Colmar, on note un mouvement de « chaises musicales » sur les classes dédoublées (Grande Section de maternelle, CP, CE1). Si des ouvertures ont lieu, elles sont compensées par de nombreuses fermetures de classes « dédoublées » ou ordinaires dans les mêmes secteurs (ex: Claire Roman, Brossolette, Jean Wagner, Drouot à Mulhouse).
Le syndicat FSU-Snuipp souligne d’ailleurs que ces classes se retrouvent souvent avec 14 ou 15 élèves au lieu des 12 promis.
Filières bilingues
Il y a loin de la coupe aux lèvres. Les collectivités pourront continuer de promouvoir le bilinguisme pour amuser la galerie des crédules, rien n’y fait. Face à un démembrement de l’école, et à des niveaux de rémunération aussi désolants, ce ne sont certes pas les enseignants allemands ou suisses qui viendront compenser le délitement du service public d’éducation français bilingue.
Ainsi, plusieurs fermetures de classes bilingues sont actées, notamment à Dannemarie, Colmar (écoles Jean Macé et Georges Wickram), Ungersheim, Rixheim (Les Romains) et Wittenheim (La Fontaine).
Remplacement et formation : un service en soins palliatifs
Le service de remplacement est aujourd’hui dans un état de déliquescence avancée. La « despécialisation » (concernant notamment les enseignants en RASED ou ULIS pour les élèves en grande difficulté scolaire ou relationnelle).
Ces postes de remplacement ne sont que le cache-sexe d’une pénurie généralisée. Mais le mal est plus profond : la « mise sous tension » touche désormais les formateurs. En alourdissant leur charge de travail et en réorganisant leurs missions, l’institution sacrifie ceux qui sont censés former la relève.
C’est le signe ultime d’une institution qui se dévore elle-même, incapable de garantir la continuité des cours et encore moins la qualité de la formation initiale.
L’école de demain : une dualité subventionnée ?
Le constat du syndicat FSU-SNUipp68 est cinglant : l’affaiblissement systématique de l’école publique fait mécaniquement le jeu du secteur privé. Ce dernier, malgré la baisse démographique, continue de gagner des parts de marché grâce à des logiques d’évitement que l’État semble encourager par défaut de moyens dans le public.
En sacrifiant les taux d’encadrement, en surchargeant les directeurs et en multipliant les fermetures de classes, l’État ne se contente pas de gérer une baisse d’effectifs : il subventionne le déclin de son propre service public.
Le risque est de se diriger à grands pas vers une école à deux vitesses, où la réussite dépendra de la capacité des parents à fuir un système public mis en liquidation.
De toute évidence, dans le Haut-Rhin, l’égalité des chances n’est déjà plus un objectif, c’est manifestement une variable d’ajustement comptable.

















