Galerie photos : Martin Wilhelm & Max-Emilien Silva

Samedi matin, Mulhouse s’est réveillée avec des gendarmes mobiles, des palissades de contreplaqué dans l’hypercentre, des musées et des bibliothèques sous clef, des voyageurs palpés en gare, des drones et un hélicoptère.
Tout cela pour « protéger » la ville du droit du risque de manifester un droit politique et constitutionnel. Revue de détails d’un cadenassage démocratique caractérisé, qui dit beaucoup sur l’état de droit (et du droit) tel qu’on le pratique désormais dans le pays, et singulièrement dans le Haut-Rhin.

A Mulhouse, le rassemblement déclaré par deux organisations syndicales, prévu en mode statique au square de la Bourse, pour ne pas risquer d’exposer les participants à un déchainement policier, a réuni près de 400 participants.

Crédit : M.E. Silva

Quelques tensions ont été contenues, car quelques dizaines de personnes ont tenté de forcer le passage pour rejoindre l’hyper-centre interdit. Les forces de l’ordre ont bloqué les accès, comme on le voit sur les photos prises par nos reporters.

Crédit : M.E. Silva
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Crédit : M.E. Silva

Quelques jets de pierres ont visé les policiers, mais aucun moyen de dispersion lourd (gaz ou lanceurs de balles de défense) n’a semble-t-il été engagé en masse. La dispersion principale s’est faite vers 17 h 00, suivie en début de soirée par quelques mouvements sporadiques d’une centaine d’individus autour de la Porte Jeune.

A Colmar, un rassemblement non déclaré a réuni environ 150 personnes. Le cortège a déambulé en dehors du périmètre d’interdiction du centre-ville, sans incident notable ni heurts avec les forces de l’ordre.

À Strasbourg, la journée du samedi 24 octobre a connu une tout autre ampleur, marquée par une très forte mobilisation et une fin d’après-midi particulièrement tendue. Entre 15 000 et 20 000 participants selon l’intersyndicale, avec débordements et cortèges sauvages.

Une ville sous scellés

Dès le matin, l’évidence saute aux yeux de qui traverse le centre : le centre-ville Mulhouse était claquemuré par des murailles en panneaux mélaminés. Devant les vitrines du centre-ville, des façades de contreplaqué ont été érigés, transformant une ville moyenne dont l’agitation sociale n’a jamais été fort redoutable, en décor de siège se préparant à une guerre civile.

Les commerçants, inquiets, ont fait le travail eux-mêmes : on ne leur a pas fourni de protection, mais on leur a prodigué des arrêtés. Le spectacle est saisissant : pour la première fois de mémoire récente, une préfecture et une mairie ont collectivement décidé que la meilleure façon d’entraver le libre exercice politique d’une ville, était de la cadenasser.

Boucler, d’ailleurs, a été le mot d’ordre. Le centre commercial Porte Jeune a tiré son rideau dès 13 heures. Le marché du Canal couvert a été clos. La Maison du patrimoine, le Musée historique, le Musée des beaux-arts, la Kunsthalle, le conservatoire, la bibliothèque Grand’Rue : tout ce qui fait d’une ville autre chose qu’un parking pour consommateurs en goguette a été mis sous clef pour la journée.

La culture, le savoir, le patrimoine, mais aussi le commerce, furent otages d’un samedi claquemuré dans la violation générale de l’Etat de droit, le tout au nom de la sécurité.

A ce sujet, rappelons-nous ce que fut l’appréciation d’un homme qui eut des responsabilités éminentes pendant 14 ans, et qui ne s’est pas laissé abuser par cette sorte de confusion. Il est vrai qu’il s’agissait d’un temps où les responsables publics disposaient encore de quelque boussole idéologique :

Interdire l’inexistant

Le cœur du dispositif, c’est l’arrêté préfectoral : de 6 heures à minuit, cortèges, défilés et rassemblements sont interdits dans tout l’hypercentre, du côté de Colmar également.

Le préfet Emmanuel Aubry a présenté la mesure comme une réponse « proportionnée » aux violences du 17 octobre.

Il faut décoder : par « proportionnée », on entend ce que l’on interdit à X centaines ou milliers de personnes comme exercice d’un droit politique en vertu des faits commis par une poignée d’autres (atteinte à l’article 8 de la Déclaration des Droits de L’Homme qui dispose du principe de personnalité des peines), et par une coïncidence remarquable, on bloque le périmètre où les manifestations ont coutume de passer.

La perversion est d’autant plus élégante qu’elle est circulaire. Aucune manifestation n’était donc déclarée au moment de signer l’arrêté, comme ose l’affirmer le préfet ? Normal : le délai de déclaration est de trois jours francs, et l’arrêté a été signé après l’expiration de ce délai.

On a donc interdit des rassemblements « non déclarés » à l’instant précis où il n’était plus juridiquement possible d’en déclarer. Le « défaut d’interlocuteur » que le préfet a déploré est un problème qu’il s’est fabriqué lui-même, avec date et horaire. C’est un déni de droit caractérisé.

Et pour ne laisser aucun doute sur l’usage du dispositif, le préfet a été d’une franchise désarmante : l’interdiction en centre-ville, a-t-il expliqué, « offre des possibilités d’intervention et de verbalisation supplémentaires aux forces de l’ordre ».

Relisez la phrase. La police supplémentaire n’est pas là pour empêcher des violences (ou secondairement) ; elle est là parce que l’interdiction fabrique fatalement (et a minima) de la contravention.

On ne cache plus la finalité répressive, on la présente même comme un coup double. Pile tu perds, face je gagne. Six mois de prison et 7 500 euros d’amende pour les organisateurs éventuels, contravention de quatrième classe pour les « participants ».

Toutes ces catégories dont les contours sont laissés à la discrétion des agents, au cas par cas. Samedi, à Mulhouse, tout piéton du centre-ville était un manifestant qui s’ignore.

Le pendant municipal de cette brillante stratégie, c’est le couvre-feu pour mineurs signé par le maire Frédéric Marquet : du 23 au 30 octobre, de 21 heures à 6 heures, interdiction de circuler pour les moins de 18 ans non accompagnés dans le centre-ville.

Deux justifications ont circulé pour un seul texte : la protection de la jeunesse côté mairie, la tentative de vol d’un magasin de téléphonie côté préfecture, ce qui donne la mesure de la rigueur juridique des responsables publics.

« Il ne s’agit pas de stigmatiser la jeunesse », a assuré, la main sur le coeur, M. Marquet, en signant précisément un texte qui vise une catégorie d’âge.

« Nous ne remettons pas en cause le droit à manifester », s’est-il récrié, le jour où ce droit était interdit dans la moitié de la ville dont il est mandataire par la volonté du peuple.

La rhétorique paternaliste a ses classiques ; l’infographie sur l’état de droit (voir ci-dessous) établit ce à quoi Mulhouse s’est essayée hier après-midi.

« Ce n’est pas le moment » [de manifester], dit le pouvoir qui s’affranchit du peuple souverain en parlant au nom de sa protection. Et puis il y a ceux qui sont « légitimes » [à manifester] et ceux qui ne sont rien. Pardon, il y a ceux qui ne peuvent appeler à manifester. Ainsi que ne nous le dit pas du tout l’article 1 de la Déclaration des Droits de l’Homme.

Des classes de citoyens, définis par des droits à géométrie variable, peuvent ainsi agir et d’autres non.

Etat de droit : mode d’emploi détourné des 17 et 24 octobre

Tandis que des recours sont engagés au tribunal administratif et au Conseil d’Etat à travers toute la France, le professeur de droit Paul Cassia parle d’une « atteinte grave et manifestement illégale à la liberté de manifester en posant une interdiction générale de principe ».

La jurisprudence constante depuis l’arrêt Benjamin de 1933 exige qu’aucune mesure moins contraignante ne suffise ; à Mulhouse, on a commencé par la plus contraignante, par pure commodité.

De ce que personne ne conteste… aux personnalités contestables

Personne ne défend les pillages, les vitres brisées, la mairie défoncée. Personne ne conteste le droit des commerçants à la sécurité ni celui des habitants à la tranquillité. Mais entre rechercher une centaine de casseurs et interdire une ville, entre protéger des vitrines et cadenasser une population, il y a un écart qui s’appelle la proportionnalité, et qui n’a pas eu la chance de franchir les palissades de bois reconstitué placées dans l’hyper-centre.

La journée du 24 octobre a fait le reste — et a montré ce que devient un état de droit quand on le gouverne par arrêtés copiés-collés, des drones et du contreplaqué : il tient debout comme une palissade.

A l’égal de Maud Bregeon, porte-parole martienne du gouvernement, interrogée par notre confrère Cémil Sanli, incapable d’avoir le moindre mot de compassion pour les violences subies par les manifestants dans les cortèges, la Première adjointe de Mulhouse, supporter du candidat à la Présidentielle Gabriel Attal, celui-là même qui veut déployer l’armée contre les méchants manifestants, et interdire les réseaux sociaux aux jeunes (plateformes de réseautage dont il n’a pas du tout fait un instrument de communication privilégié), Lara Million s’est entichée de Facebook… où elle n’a pas eu un mot pour les manifestants.

En revanche, le phrasé martial ne manque pas à l’appel : « Nous restons pleinement mobilisés, avec les services de l’État et l’ensemble des forces engagées sur le terrain« . Espérons qu’il ne s’agisse pas des forces armées ! « Anticiper, agir et protéger : c’est notre responsabilité, au quotidien« .

Tandis qu’anticiper, agir et protéger celles et ceux qui doivent l’être, par des réponses politiques, non des oukases sécuritaires qui mettent au supplice les fondements même d’un Etat, semble être le cadet des soucis de nombre de ses représentants élus.

La macronie (et ses obligés), scelle ainsi définitivement son naufrage politique. Le Mozart de la Finance n’est plus que l’ectoplasme d’un Viktor Orbán. « C’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme« , comme le proclamait Joseph Kessel (et Renaud). Et qu’elle emporte son radeau politique, jusqu’à l’engloutir.