Mon vieux cama­rade Jean Zie­gler, le grand socio­logue et mili­tant alter­mon­dia­liste suisse, a l’engagement têtu des Alsa­ciens. For­cé­ment, sa grand-mère mater­nelle était de Rique­wihr. À 80 ans, il pour­suit inlas­sa­ble­ment, à tra­vers son ensei­gne­ment, ses écrits et son enga­ge­ment à l’ONU, son com­bat pour l’éradication de la faim dans le monde. 

Son der­nier ouvrage, Retour­nez les fusils ! Choi­sir son camp, qui vient de paraître au Seuil, est une nou­velle édi­tion refon­due et actua­li­sée d’une de ses grandes œuvres parue en 1980. Depuis les trois décen­nies et demie qui ont pas­sé, les choses n’ont fait qu’empirer en ce qui concerne la sur­vie, la digni­té et la jus­tice pour une très grande par­tie de l’humanité.
Le coup de gueule de Jean Zie­gler fait du bien en remet­tant à l’heure les pen­dules du monde. L’intellectuel qu’il est, dont il dit que c’est un métier par défi­ni­tion sub­ver­sif, en appelle à l’insurrection des consciences pour que « dans la fra­ter­ni­té de la nuit », en ces temps ter­ribles où « la pyra­mide des mar­tyrs » ne cesse de gran­dir, se lève le vent de la révolte pour bri­ser « l’ordre can­ni­bale absurde » qui domine les peuples de tous les continents.
Jean Zie­gler tra­duit cette injus­tice uni­ver­selle ain­si : aujourd’hui dans le monde un enfant meurt de faim toutes les cinq secondes, et la faim aura tué en 2014 plus d’êtres humains que toutes les guerres réunies dans la même année. Pour illus­trer « l’ordre can­ni­bale de la spé­cu­la­tion bour­sière » res­pon­sable de cette situa­tion, il nous fait mesu­rer que sur un jean ven­du ici en Europe un peu plus de 50 €, la cou­tu­rière du Ben­gla­desh qui le coud touche en moyenne 25 cen­times d’euro.
Mon­taigne avait déjà consta­té que « le bien public requiert qu’on tra­hisse et qu’on mente et qu’on mas­sacre ». Cette chose-là n’a fait que gran­dir et se mon­dia­li­ser depuis. Mais Jean Zie­gler a de l’optimisme et de l’espérance : face à la « dic­ta­ture pla­né­taire des oli­gar­chies du capi­tal finan­cier glo­ba­li­sé », des mou­ve­ments sociaux de résis­tance et de contes­ta­tions radi­cales sur­gissent et se coa­lisent sur les cinq conti­nents. « Il n’y a pas d’impuissance en démo­cra­tie », dit-il.

Jean-Marie Stoerkel

Retour­nez les fusils ! Choi­sir son camp, de Jean Zie­gler, Edi­tion du Seuil, 300 pages, 20 €.

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