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Vendredi 22 juillet, fin d’après-midi : on apprend qu’à Munich une fusillade vient de faire neuf victimes. Immédiatement, la presse française, dont L’Alsace, conclut qu’il s’agit d’une attaque terroriste. L’éditorialiste M. Bodin, le journaliste M. Fluckiger, savent déjà qu’il s’agit d’un attentat « islamiste » et publie des informations qui s’avèreront être fausses dès le lendemain. Les lecteurs de L’Alsace ont donc été floués… Mais aucune excuse ne leur est adressée le lendemain, aucun mea-culpa de ces deux rédacteurs… Ils sont bien le reflet de la « presse officielle » française, celle qu’on peut lire sans pour autant la croire…

Un de nos lec­teurs nous a fait part de son sen­ti­ment : « J’ai été très frap­pé par la dif­fé­rence de trai­te­ment des évé­ne­ment par la presse alle­mande qui s’est bien gar­dée de sau­ter sur l’hy­po­thèse ter­ro­riste (…) contrai­re­ment à Fran­çois Hol­lande qui, sans même attendre de savoir, a, dans son mes­sage de soli­da­ri­té à Ange­la Mer­kel, par­lé d’ « attaque ter­ro­riste », expres­sion que per­sonne n’a uti­li­sé en Alle­magne et qui a été mise entre guille­mets pour être attri­bué au seul pré­sident français. »

Deux jour­na­listes de L’Alsace était au dia­pa­son de leur pré­sident : Patrick Flu­cki­ger qui, tout en ne sachant rien, écrit sans ver­gogne dans l’édition du same­di 23 juillet : « DES tireurs sèment la mort… » « Une seule chose était acquise à l’heure où nous impri­mions : une attaque ter­ro­riste était en cours. » Or, non seule­ment tout cela n’était pas « acquis » à l’heure du bou­clage mais s’est avé­ré tota­le­ment faux après quelques heures. N’aurait-il pas été plus juste de faire comme la presse alle­mande : attendre d’avoir des confir­ma­tions avant de publier ? Erreur de jour­na­liste débu­tant ? Non, le rédac­teur en ques­tion a « de la bou­teille » comme on dit dans le cénacle. Il connaît les règles qu’on apprend à l’école de jour­na­lisme : ne publier une infor­ma­tion qu’après l’avoir véri­fié de pré­fé­rence plu­sieurs fois. Il ne s’agit donc pas d’erreur. De mensonge ?

Le len­de­main, le quo­ti­dien régio­nal essaie de répa­rer la bévue : un article réta­blit la véri­té mais pas signé du même auteur évidemment.

Un autre jour­na­liste, édi­to­ria­liste de sur­croît, Laurent Bodin, va encore plus loin dans les conclu­sions hâtives : « Paris, Bruxelles, Nice et, main­te­nant, Munich… la signa­ture du groupe État isla­mique est la pre­mière idée qui vient à l’esprit. Com­ment pour­rait-il en être autre­ment alors que les actions ter­ro­ristes, attri­buées ou com­mises au nom de Daech, sont de plus en plus nom­breuses et meurtrières ?

Ce n’est hélas pas une sur­prise, seule­ment une confir­ma­tion. Tan­dis que le groupe État isla­mique perd du ter­rain sur les fronts mili­taires d’Irak et de Syrie, les isla­mistes radi­ca­li­sés, ter­ro­ristes ayant tran­si­té par les camps d’entraînement dji­ha­distes ou « loups soli­taires », mul­ti­plient les attaques »

Il ne s’agit donc pas d’erreur mais bien d’une volon­té bien affir­mée de « faire de l’idéologie » à par­tir d’un fait tra­gique et dra­ma­tique. Rai­son de plus pour ne pas ins­tru­men­ta­li­ser la dou­leur des vic­times et leurs proches.

Là aus­si, le jour­nal tente, le len­de­main, de rec­ti­fier en confiant l’éditorial à une autre journaliste.

Créer un cli­mat pour jus­ti­fier « la guerre »

Dans la presse fran­çaise, sauf de rares excep­tions comme L’Humanité, la cam­pagne gou­ver­ne­men­tale sur l’état de « guerre » qui jus­ti­fie l’état d’urgence est une ligne rédac­tion­nelle intan­gible. Il faut donc mul­ti­plier compte ren­dus, ana­lyses, témoi­gnages… qui vont dans ce sens. Evi­dem­ment, pour que cela soit cré­dible, il faut qu’il y ait une base de réa­li­té. La bar­ba­rie de ceux qui se réclament de l’Etat isla­mique est suf­fi­sante pour ne pas en rajou­ter : les citoyens ont des yeux, des oreilles et une tête pour com­prendre et éprou­ver de la com­pas­sion pour ceux qui sont visés. Et prio­ri­tai­re­ment les habi­tants des pays du Moyen-Orient qui connaissent pra­ti­que­ment chaque jour des atten­tats avec des cen­taines de victimes.

On voit bien, en France, le « jeu » poli­ti­cien qui se joue dans la pers­pec­tive des « pri­maires » et de l’élection pré­si­den­tielle l’année pro­chaine. Si le pays a « peur », il sera prêt à accep­ter plus faci­le­ment des poli­tiques sécu­ri­taires et atten­ta­toires aux liber­tés. L’instrumentalisation de l’innommable atten­tat de Nice en est la preuve : qui aurait été « laxiste » en n’empêchant pas le camion de pas­ser ? Comme si on pou­vait pré­voir de tels actes !

Mais cela per­met de ne pas abor­der les vraies et pro­fondes rai­sons des ten­sions inter­na­tio­nales que nous connais­sons et dans les­quels notre gou­ver­ne­ment a une part de responsabilité.

Une presse « inté­grée » en France

Cela n’est pas nou­veau : la « grande » presse fran­çaise, écrite, radio­pho­nique et télé­vi­sée est aux « ordres ». Une quin­zaine d’éditorialistes donnent le ton au niveau natio­nal et tous les autres jour­na­listes n’ont pas d’autres choix que de suivre cette ligne édi­to­riale. Dans les confé­rences de rédac­tion, on pré­pare le jour­nal du len­de­main en repre­nant les thèmes du « 20 h » de TF1… et à TF1 on pré­pare le « 20 h » d’après les édi­tions de la presse écrite du jour…

Cette absence de plu­ra­lisme est la prin­ci­pale carac­té­ris­tique et le talon d’Achille de la presse en France : dès lors, la dif­fé­rence entre deux titres ne se fait pas dans la confron­ta­tion d’idées ou d’analyses dif­fé­rentes ou dis­tinctes mais dans la publi­ca­tion la plus rapide et des pro­pos les plus « édi­fiants » sur une thé­ma­tique qui sera décli­née dans tous les titres.

Ce qui explique la hâte de MM. Flu­cki­ger et Bodin : aller au plus vite et le plus fort quitte à publier des contre-vérités…

Les lec­teurs ont pour­tant droit à une infor­ma­tion exacte et véri­fiée quand ils achètent un jour­nal. Sinon, ils peuvent se conten­ter d’aller sur les réseaux sociaux qui, eux, ne sont tenus à aucune règle.

Rame­ner un quo­ti­dien régio­nal recon­nu à un simple blog d’internet, c’est mépri­ser le lec­teur qui achète son jour­nal. Ne pas s’excuser quand on publie des men­songes, c’est un mépris sup­plé­men­taire. Faut-il s’étonner que le nombre d’abonnés recule sans cesse ? Quand on scie la branche sur laquelle on est assis…

Michel Mul­ler