Illustration : Veesse
Quoi que l’on pense des antennes de Radio France, ou de l’offre de programme de la télé publique, entre errements médiocres, complaisances politiques, lâcheté du management ou insuffisances créatives, il reste que l’audiovisuel public français ne revient qu’à 4,75 € par mois à chaque citoyen.
C’est moins qu’un demi-abonnement Netflix, deux fois moins qu’un abonnement téléphonique moyen, qu’un paquet de cigarettes, et pourtant, les droites martèlent qu’il s’agit d’une « gabegie » insupportable. Et c’est bien moins de ce que l’on verse au Royaume-Uni, en Allemagne, ou en Suisse notamment.

Alors que le député Charles Alloncle (UDR) a remis, le 27 avril 2026, les conclusions d’une commission d’enquête qu’il a pilotée comme un procureur, et qu’il aura abondamment commenté sur les médias du groupe Bolloré, dont il aura été l’invité providentiel, une contre-enquête de La Scam vient apporter un démenti aussi cinglant que documenté au barnum parlementaire à tournure maccarthiste, long de 6 mois assez misérables.
Il y apparait que la publication du rapport Alloncle (536 pages !) n’est pas une enquête ; c’est une exécution. Derrière les chiffres malmenés se cache une stratégie de sabotage délibérée, visant à dépecer l’audiovisuel public, et offrir les ondes publiques aux intérêts privés les plus radicaux.
Une opération « clé en main » inspirée par l’empire Bolloré
L’offensive ne doit rien au hasard. Elle a commencé par un piège : « l’affaire Legrand-Cohen ». Souvenez-vous de ces images de journalistes du service public filmés à leur insu dans un restaurant en juillet 2025. Ce que la contre-enquête révèle, c’est que cette vidéo a été conservée pendant deux mois comme une bombe à retardement, pour n’être dégoupillée qu’en septembre, pile au moment du lancement de la commission d’enquête.
L’opération de saturation qui a suivi est sans précédent : entre le 5 et le 19 septembre, CNews a assuré à elle seule 95,6 % de la couverture médiatique de cette affaire sur les chaînes info. Avec 287 mentions par jour lors du pic, les médias de Vincent Bolloré ont fabriqué de toutes pièces le climat de défiance nécessaire pour légitimer la mise au pilori du service public.

Pour la Scam : « On n’est pas devant un fait divers médiatique ordinaire. On est devant une opération de saturation orchestrée depuis les médias Bolloré, qui organisent la caisse de résonnance aux critiques du Service Public de l’Audiovisuel. »
Un « copier-coller » de la rhétorique trumpiste
Charles Alloncle ne parle pas français, il traduit l’américain. Le rapporteur de l’UDR n’a fait que plagier la partition de la « guerre culturelle » importée des États-Unis. On retrouve dans ses mots un mimétisme troublant avec le Project 2025 de la Heritage Foundation et l’ordre exécutif 14290 de Donald Trump.
Cette rhétorique n’est pas seulement sémantique, elle est logistique. Pour donner un vernis « scientifique » à ses attaques, Alloncle s’est appuyé sur un rapport de l’Institut Thomas More publié en février 2026, un think tank financé par les intérêts privés de Pierre-Edouard Stérin et proche de Marion Maréchal, intitulé : « Quel avenir pour l’audiovisuel public ? Modèles européens et pistes de réforme ».
Objectif ? Disqualifier le service public en le qualifiant de « woke » ou de « biaisé », suivant le modèle exact qui a conduit à la fermeture définitive de la CPB américaine en janvier 2026, avec des conséquences en chaine. Créés en 1967 par l’ancien président démocrate Lyndon B. Johnson, la Corporation for Public Broadcasting (coût 1,60 dollar par année et par habitant), avait pour mission d’« enrichir l’esprit de l’homme » en soutenant des médias qui aspirent à « prouver que l’éducatif peut aussi être passionnant ».
- Le « Biais idéologique » : Le « liberal disinformation machine » de Trump devient le « système verrouillé » d’Alloncle.
- Le « Woke » : Utilisé comme une insulte pour censurer des programmes comme France TV Slash (qui doit disparaitre selon le rapport).
- La « Gabegie » : Traduction littérale du « improper use of taxpayers’ money » utilisé par les Républicains.
Pourquoi s’emmerder à faire des études sérieuses ? L’étude a en effet utilisé une intelligence artificielle (basée sur Gemini de Google) pour analyser plus de 2 000 heures de programmes sur sept antennes (France 2, France 3, France Info TV, France Inter, France Culture, France Info radio) entre septembre et novembre 2025.
Le rapport conclut ainsi à un « biais éditorial de centre-gauche ». Selon l’IA, 57 % des programmes analysés présenteraient une orientation marquée à gauche, contre 16 % à droite. Sans compter l’ironie, et toutes les 1001 nuances de ton, dont l’IA de Google est évidemment une spécialiste infaillible…
Quant à ce que l’Institut Thomas More qualifie de “radicaux de gauche et de droite“, ils sont sous-représentés médiatiquement, et reçoivent les traitements les plus hostiles. La gauche modérée et les écologistes bénéficient pour leur part d’un traitement plus indulgent.
En somme, faut-il en conclure que le traitement éditorial de l’audiovisuel public relève de présupposés humanistes à hauteur de 57% ? C’est en effet intolérable !
Le mythe de la « faillite »
C’est l’épouvantail favori du rapporteur : un « déficit cumulé » de 81 millions d’euros. Présenté ainsi, cela semble abyssal. Dans la réalité, c’est une erreur de calcul. Ces 81 millions ne représentent que 0,34 % du budget cumulé du groupe sur huit ans (24 milliards d’euros).
Si France Télévisions affiche ce solde négatif, c’est à cause de « L’effet ciseau » : d’un côté, l’État a brutalement coupé 161 millions d’euros de dotations entre 2018 et 2022 ; de l’autre, l’entreprise a réalisé un effort colossal de 386 millions d’euros d’économies. Le rapport Alloncle brandit même la menace d’une « dissolution » en citant l’article L.225-248 du Code de commerce. Pure manipulation.
Cette procédure comptable, commune à des groupes comme la SNCF ou Air France, n’est qu’une étape de gestion que l’État actionnaire règle d’un simple trait de plume. Ce n’est pas une faillite de l’entreprise, c’est une démission de la tutelle.
Un investissement rentable : 1 € public en génère 6 pour l’économie
Contrairement au narratif du « gouffre financier », l’audiovisuel public est un moteur industriel. Pour chaque euro investi dans le secteur, l’économie globale en récupère six. Pour France Télévisions seule, le coefficient multiplicateur est de 3,4, générant une contribution de 4,4 milliards d’euros au PIB français et soutenant 62 000 emplois.
L’exemple des studios de Vendargues en Occitanie, inaugurés en début d’année 2026, est une preuve éclatante de ce succès. Avec 2 500 collaborateurs, ce pôle a transformé la région en terre de « ciné-tourisme ». Aujourd’hui, 65 % des Français choisissent leur destination de voyage en fonction des lieux de tournage de leurs fictions préférées. Privatiser, c’est saborder une filière créative entière au profit de plateformes étrangères qui ne réinvestissent rien sur nos territoires.
L’avertissement international : La leçon suisse et le spectre italien
L’histoire récente nous montre ce qui arrive quand on cède aux sirènes du démantèlement. En Suisse, pays pourtant frugal, les citoyens ont tranché : en mars 2026, ils ont balayé à 61,9 % une initiative visant à réduire la redevance. Ils ont compris qu’une information vérifiée est un service public essentiel, au même titre que l’eau ou l’électricité.
À l’inverse, l’Italie de Meloni nous montre le visage hideux de la « reprise en main ». Depuis 2023, la RAI a été transformée en haut-parleur gouvernemental. L’annulation des émissions de Roberto Saviano sur la mafia en est le symbole le plus sombre. Résultat : l’Italie s’effondre au classement de la liberté de la presse. Est-ce vraiment ce modèle de servilité que nous voulons pour la France ?
« La décision prise aujourd’hui est un engagement clair des électrices et électeurs en faveur de médias indépendants. » — Cédric Wermuth, coprésident du PS suisse, le 8 mars 2026, au terme de la votation sur le financement de l’audiovisuel public helvétique.
Le prix de la liberté de savoir
Ce que Charles Alloncle et ses alliés proposent, ce n’est pas une réforme comptable, c’est une capitulation culturelle. Le service public n’est pas un luxe ; c’est le dernier bastion contre l’algorithme roi et l’information partisane.
En sacrifiant ce pilier pour économiser 4,75 € par mois, nous ne gagnerons pas de pouvoir d’achat. Nous perdrons notre souveraineté, notre pluralisme et notre droit à une réalité commune. Sommes-nous vraiment prêts à brader notre démocratie pour le prix d’un café et d’un croissant ?











