L’Initiative Citoyen Alsacienne 2010 lance un « Appel aux élus alsaciens » dont nous publions des extraits. En effet, le gouvernement et sa majorité considèrent que la « réforme territoriale » est entérinée et on ne reviendra plus là-dessus. Il est méritoire que des associations s’élèvent contre cette forme d’oukase que des élus alsaciens semblent à présent accepter contre des « mesurettes » que M. Rottner, jadis opposant farouche du Grand Est, veut mettre en place pour faire passer la réforme… rejetée à près de 90% par les Alsaciens interrogés.

Pour ne pas tom­ber dans ce qui pour­rait être consi­dé­ré comme un « repli sur soi » (ce qui peut bien exis­ter dans cer­taines orga­ni­sa­tions), nous publions ci-des­sous une réflexion de Ber­nard Umbrecht qui per­met de pous­ser la réflexion au-delà des lieux com­muns et lui donne une vraie hau­teur de vue sur les enjeux démo­cra­tiques qui se posent dans le cadre d’une socié­té mon­dia­li­sée qui remet les anciennes struc­tures éta­tiques chaque jour en cause.

« L’Alsace est actuel­le­ment en quête d’une nou­velle manière de s’individuer. Cela s’exprime par une aspi­ra­tion à un retour à son ancienne exis­tence ins­ti­tu­tion­nelle. Cette région me paraît déte­nir un poten­tiel d’expérimentation de cet inter­na­tion contre le dogme natio­nal de l’unicité qui se résume dans le slo­gan absurde de un peuple, un Etat, une nation, une langue, qui empêche la pleine recon­nais­sance des langues régio­nales y com­pris l’allemand comme langues de France. Cette recon­nais­sance est une condi­tion néces­saire mais non suf­fi­sante. Les langues régio­nales ne peuvent se résu­mer – même si ce n’est pas négli­geable – à des faci­li­tés pour trou­ver des emplois chez nos voi­sins. Elles véhi­culent aus­si des cultures. D’autres chan­tiers doivent être ouverts si l’on veut évi­ter une simple res­tau­ra­tion du pas­sé pour une conti­nua­tion de la poli­tique telle qu’elle a été menée par les mêmes jusqu’à pré­sent. La ques­tion est : si retour aux anciennes ins­ti­tu­tions – et pour­quoi pas de nou­velles ?– ce serait pour faire quoi ? Au cours d’une récente ren­contre, l’on s’est deman­dé ce qui pour­rait mobi­li­ser dans un pro­jet com­mun, dans une même région, « alsa­ciens «  et « non-alsa­ciens », en fait dia­lec­to­phones et non dia­lec­to­phones et/ou anciens et nou­veaux arri­vants ? En dépla­çant la focale, on peut trou­ver des réponses. Dans le fait, par exemple, que nous par­ta­geons une même nappe phréa­tique de plus en plus pol­luée de nitrates et de pes­ti­cides ou dans le fait – autre optique – que nous avons en com­mun avec nos voi­sins suisses et du pays de Bade, sur le Rhin, une cen­trale nucléaire qu’il est temps de fer­mer. Nous avons en com­mun avec l’ensemble des habi­tants de la pla­nète la lutte contre les effets de l’anthropocène. D’autres pistes existent. Nous avons un remar­quable modèle de sécu­ri­té sociale, héri­té de Bis­marck, et qui fonc­tionne bien, à défendre, etc …etc.. . Il serait bon aus­si bien sûr pour faci­li­ter les rela­tions avec les autres que les « alsa­ciens » sortent de leur béate inno­cence à pro­pos de tout ce qu’il s’est pas­sé dans le siècle écou­lé, ils ont à prendre aus­si leur part de responsabilité. »

 Ber­nard Umbrecht

A lire le texte entier sur http://www.lesauterhin.eu/bernard-stiegler-1917–2017-et-apres/

 

Appel aux élus d’Alsace

L’Alsace se trouve à la croi­sée des che­mins. Soit elle dis­po­se­ra à l’avenir des pou­voirs et des moyens lui per­met­tant de défi­nir et de gérer ce qui lui est propre, tout en défi­nis­sant et gérant avec d’autres ce qui est com­mun, soit elle dis­pa­raî­tra dans les oubliettes de l’histoire, ali­gnée qu’elle serait sur l’uniformité jaco­bine qui se veut d’unir les mêmes et non les dif­fé­rents et qui ce fai­sant créé des « ter­ri­toires » neutres d’histoire, sans iden­ti­té, sans réel pou­voir et ayant tous les mêmes pro­prié­tés ou presque[1].

 Pour défi­nir ce qui est propre à l’Alsace, il faut rai­son­ner, en pre­mier lieu, en termes d’espace. La pre­mière iden­ti­té de l’Alsace est géo­gra­phique. L’Alsace, ce n‘est pas qu’une extré­mi­té orien­tale de la France. Elle n’est pas qu’une fin de France, un finis­tère. Elle est le début de la Mit­te­leu­ro­pa, son extré­mi­té occi­den­tale. Et c’est en pre­mier lieu de sa situa­tion géo­gra­phique que découlent ses par­ti­cu­la­rismes, ses besoins et ses inté­rêts propres, qu’il s’agisse en par­ti­cu­lier de bilin­guisme, de culture, d’économie, de trans­port ou de trans­fron­ta­lier. La dimen­sion trans­fron­ta­lière est dans l’ADN de l’Alsace[2].

(…)

Au moment même où au niveau natio­nal l’amitié fran­co-alle­mande est pro­cla­mée en per­ma­nence, l’Alsace peut-elle accom­plir son devoir his­to­rique et cultu­rel, celui d’être le trait d’union ? Sert-elle de champ d’expérimentation de la coopé­ra­tion fran­co-alle­mande au quo­ti­dien ? Est-elle un exemple et une réfé­rence pour les autres États membres de l’Union euro­péenne en la matière ?

La France n’a jamais conduit en Alsace une poli­tique à la hau­teur des enjeux, obsé­dée qu’elle est par l’égalitarisme et coin­cée qu’elle est dans son cen­tra­lisme, et l’Alsace n’a jamais dis­po­sé des pou­voirs et des moyens pour le faire.

Pour­tant ces par­ti­cu­la­rismes, ces besoins et inté­rêts propres sont aus­si, au tra­vers de l’Alsace, ceux de la France. Qu’aujourd’hui, la France ne l’oublie pas au moment où l’Alsace reven­dique une nou­velle ins­ti­tu­tion politique.

Tout en opé­rant des avan­cées consi­dé­rables en matière de droits, de liber­tés et de pro­grès social, la France n’a jamais entre­pris une véri­table prise en compte du fait régio­nal, les col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales ne consti­tuant, pour le mieux, que des moda­li­tés d’or­ga­ni­sa­tion admi­nis­tra­tive, même si des ouver­tures ont été obte­nues. La chose est bien connue et maintes fois dénon­cée, et pas par les moindres, mais jamais vrai­ment réformée.

 Nous appe­lons de nos vœux une nou­velle répar­ti­tion des pou­voirs et des com­pé­tences entre l’État et les Régions. Un nou­veau pacte devrait inter­ve­nir. Ces der­nières devraient pou­voir gérer ce qui ne relève pas expres­sé­ment de l’État, autre­ment dit, tout ce qui n’est pas réga­lien. La dua­li­té de l’organisation éta­tique ain­si créée repo­se­rait et se construi­rait sur une double loyau­té des citoyens : l’une à l’é­gard de l’État, l’autre à l’é­gard de la Région. Mais le grand soir du giron­disme n’est pas arrivé.

Pour l’heure, L’Alsace demande et néces­site pour exis­ter en tant que telle une ins­ti­tu­tion poli­tique propre béné­fi­ciant de vraies com­pé­tences, les unes trans­fé­rées par l’État, les autres par la Région Grand Est. Les plus impor­tantes, et les plus déter­mi­nantes, celles qui cor­res­pondent en pre­mier aux par­ti­cu­la­rismes, aux besoins et aux inté­rêts propres seraient celle de l’économie avec l’attractivité et le tou­risme, celle de la ges­tion de la langue et de la culture régio­nales (bilin­guisme fran­çais-alle­mand stan­dard et dia­lec­tal, sco­laire et socié­tal, for­ma­tion des ensei­gnants et des com­mu­ni­cants, ensei­gne­ment de l’histoire et de la culture d’Alsace, poli­tique cultu­relle…), celle aus­si de la ges­tion de la coopé­ra­tion trans­fron­ta­lière per­met­tant de tra­vailler à hau­teur de pou­voir avec nos par­te­naires du Rhin supérieur.

Au-delà du conte­nu, il s’agit aus­si de don­ner une struc­ture et un mode gou­ver­nance à la nou­velle ins­ti­tu­tion. L’Alsace est par elle-même une métro­pole, tant tout y est proche et lié, une métro­pole qui res­te­rait à ins­ti­tuer et qui fédè­re­rait les pays qui la composent.

Le temps n’est plus aux demi-mesures. Il est à la recons­truc­tion, tant l’Alsace a per­du en sub­stances éco­no­mique, lin­guis­tique, cultu­relle… ces der­nières décen­nies. Le temps n’est plus aux ter­gi­ver­sa­tions, aux conflits de per­sonne ou aux inté­rêts par­ti­sans. Le temps est à la démo­cra­tie[3]. Le temps est à la prise de res­pon­sa­bi­li­té et à l’unité.

[1] Il existe en effet des sta­tuts par­ti­cu­liers en Nou­velle-Calé­do­nie, en Poly­né­sie fran­çaise, aux Antilles, en Corse, à Paris…

2L’Alsacianitude est une confluence et une synthèse.

3 C’est-à-dire dans ce cas au «  droit et [à] la capa­ci­té effec­tive pour les col­lec­ti­vi­tés locales de régler et de gérer, dans le cadre de la loi, sous leur propre res­pon­sa­bi­li­té et au pro­fit de leurs popu­la­tions, une part impor­tante des affaires publiques ». cf.  Charte de l’autonomie locale rati­fiée par la France le 17 jan­vier 2007.

 

 

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