Extrait audio du témoi­gnage de la Kurde Zarife Terkiner 
Second extrait audio du témoi­gnage de Zarife Terkiner 

Le Roja­va (« l’ouest » en kurde) ou Kur­dis­tan occi­den­tal (en kurde : Roja­vayê Kur­dis­ta­nê) est l’objet d’une offen­sive armée consi­dé­rable de la part d’Erdogan, le pré­sident turc. Il s’agit d’une région auto­nome qui se situe dans le nord et le nord-est de la Syrie. Le 17 mars 2016, les Kurdes de Syrie pro­clament une enti­té « fédé­rale démo­cra­tique » dans ce qui était jus­qu’à pré­sent une zone d’« admi­nis­tra­tion autonome ». 

Il s’agit d’une expé­rience poli­tique tout à fait ori­gi­nale et révo­lu­tion­naire dans cette région : Kurdes et arabes tournent le dos aux divi­sions confes­sion­nelles (l’administration du Roja­va se déclare athée) et com­mu­nau­taires et tentent de mettre en place un pro­jet de socié­té laïque, démo­cra­tique, éga­li­taire.  Le « confé­dé­ra­lisme démo­cra­tique » mis en place, prône des assem­blées, com­mu­nales et can­to­nales, ouvertes à toutes les com­mu­nau­tés, avec repré­sen­ta­tion pari­taire obligatoire. 

Le pre­mier prin­cipe de cette orga­ni­sa­tion, est l’or­ga­ni­sa­tion sociale et socié­tale en « com­munes », com­mu­nau­tés réduites d’in­di­vi­dus s’ad­mi­nis­trant eux-mêmes et pro­mou­vant « le déve­lop­pe­ment de coopé­ra­tives auto­gé­rées au sein des muni­ci­pa­li­tés », le tout pour « mettre en place un modèle éco­no­mique dia­mé­tra­le­ment oppo­sé au pro­duc­ti­visme et au capi­ta­lisme mon­dia­li­sé », résume le poli­to­logue Oli­vier Gro­jean dans son ouvrage « La révo­lu­tion kurde, le PKK et la fabrique d’une utopie ».

La dimen­sion anti­ca­pi­ta­liste demeure fon­da­men­tale mais elle est asso­ciée à un rejet des struc­tures d’un État comme de celles d’une Nation. Il ne s’a­git donc pas de consti­tuer en Syrie un Kur­dis­tan auto­gé­ré sur le modèle de l’État-nation. D’ailleurs, les réfé­rences eth­niques kurdes dis­pa­raissent peu à peu du Roja­va. Celui-ci est rebap­ti­sé Fédé­ra­tion Démo­cra­tique de la Syrie du Nord (en kurde : Sîs­te­ma Fede­ra­liya Demo­kra­tî­ka Bakû­rê Sûriyê), laquelle se dote d’une Consti­tu­tion en décembre 2016. Fin 2017, les repré­sen­tants de plus de 3 000 « com­munes » y sont élus.

Les deux autres prin­cipes fon­da­men­taux de ce « com­mu­na­lisme démo­cra­tique » sont l’é­co­lo­gie et l’é­ga­li­té stricte de genre

L’ex­pé­rience poli­tique du « com­mu­na­lisme démo­cra­tique » est une petite révo­lu­tion dans ces terres moyen-orien­tales où l’on compte peu de régimes ou de tra­di­tions poli­tiques libé­rales… Et est sur­tout aux anti­podes de la poli­tique isla­mo-conser­va­trice d’Erdogan. Plus que des rai­sons de « sécu­ri­té », il s’agit pour le dic­ta­teur turque d’abattre une ten­ta­tive d’instaurer un autre régime, démo­cra­tique et laïque dans cette région. Et tour­nant le dos au libé­ra­lisme éco­no­mique qui est le choix de tous les gou­ver­ne­ments de la région. 

Est-ce là la rai­son pour­quoi les Kurdes, ardents com­bat­tants et com­bat­tantes de Daech, ne peuvent aujourd’hui que comp­ter sur des vagues dis­cours de com­pas­sion et de molles contes­ta­tions de l’intervention turque de la part du monde occidental.

Pour mieux com­prendre les enjeux autour du Roja­va, voi­ci un repor­tage dif­fu­sé récem­ment par Le Média :

La com­mu­nau­té Kurde est très impor­tante et mobi­li­sée en Alsace. Nous avons vou­lu nous entre­te­nir avec Zarife Ter­ki­ner, une des ani­ma­trices du col­lec­tif des femmes kurdes à Mul­house, sur les rai­sons et la dimen­sion de cette mobilisation.

Zarife Ter­ki­ner : « Evi­ter des massacres ! »

Alterpresse68 : Trois ras­sem­ble­ments de pro­tes­ta­tion contre l’intervention turque dans le Roja­va, dans le cadre d’une mobi­li­sa­tion à l’échelle inter­na­tio­nale. Et à pré­sent, la guerre s’est arrêtée…

Zarife Ter­ki­ner : On dit que la guerre s’est arrê­tée, mais elle se pour­suit autre­ment. Elle conti­nue d’être menée par des mer­ce­naires de Daech à la solde d’Erdogan. Nous avons appris de nos amis res­tés sur place, qu’ils entrent dans les vil­lages, enlèvent des enfants et des jeunes filles pour les vendre. Exac­te­ment ce qu’ils ont fait à Afrine et ils le font au nom de l’ « Armée libre ». Mais nous savons bien que la plu­part d’entre eux sont des émirs de Daech qui se sont éva­dés des camps

Ces choses là, on n’en parle pas : tout le monde se pré­oc­cupe ce que dira Trump, ce que fera Pou­tine. Il est vrai que les attaques par l’aviation ont ces­sé mais le peuple conti­nue de souf­frir. Moi, per­son­nel­le­ment en tant que femme kurde, ce qui me pré­oc­cupe c’est ce que va deve­nir notre peuple là-bas. Et ce ne sont pas que les Kurdes qui m’importent : les troupes de Daech sont déjà allées dans les vil­lages chré­tiens. Pour eux, ces der­niers sont des mécréants et les tuer, c’est les emme­ner au Paradis ! 

En 2018, cela se pas­sait ain­si à Afrine : aujourd’hui, c’est dans le Roja­va. Afrine est une ville kurde, à la fron­tière kurde que je connais. C’était le para­dis sur terre. Seuls les per­sonnes âgées sont res­tées car le plus jeunes sont par­tis. Il n’est pas pos­sible de vivre une vie nor­male sur­tout pour les femmes.

Ces per­sonnes âgées ne sortent plus de leur mai­son : elles nous disent que dès qu’elles sortent, elles sont humi­liées, on les traîne par terre… Pour faire leurs courses, il faut qu’elles le fassent en cachette. La per­sonne qui me le racon­tait était en pleurs. Par­fois je me demande si nous vivons tous dans le même monde. Vous voyez, nous vivons ici  très tran­quille­ment, alors que les per­sonnes là-bas, des kurdes qui se sont bat­tus pour cer­tains valeurs, ne méritent pas de sup­por­ter tout cela.

AP68 : Quels sont les objec­tifs de ces mobi­li­sa­tions à Mul­house et ailleurs ?

ZT : On ne peut pas lais­ser des per­sonnes comme Trump ou Pou­tine déci­der de notre ave­nir sans réagir. Il y a plu­sieurs orga­ni­sa­tions (voir au bas de l’ar­ticle) qui font par­tie du col­lec­tif qui a appe­lé à la mobilisation.

En tant que Kurde, je vou­drai remer­cier toutes ces asso­cia­tions. Et nous sou­hai­tons nous ouvrir à d’autres encore. De nom­breux  Kurdes ont quand même sacri­fié leur vie pour sau­ver un mode de socié­té : 11.000 com­bat­tantes et com­bat­tants vous trou­vez que c’est peu ? Les occi­den­taux pré­sents n’ont pas subi les pertes, ce sont les Kurdes et les forces démo­cra­tiques syriennes, le YPG !

Est-il nor­mal de sacri­fier tel­le­ment de vie et de subir après ce que nous subis­sons actuel­le­ment ? Qu’on nous prenne notre terre et on la donne aus­si faci­le­ment à Erdo­gan ! D’ailleurs cette terre appar­tient en réa­li­té à la Syrie, pas à la Tur­quie. Si on res­pecte les déci­sions de ceux qui ont tra­cé en leur temps les fron­tières (sans pour autant deman­der au peuple kurde ce qu’il en pen­sait), com­ment peut-on accep­ter de lais­ser venir Erdo­gan prendre pos­ses­sion d’une terre qui ne lui appar­tient pas.

En aucun moment, les Kurdes ont atta­qué la fron­tière turque, l’agression vient d’en face.

AP68 : Avec cette inter­ven­tion, l’expérience de ges­tion ori­gi­nale et révo­lu­tion­naire du Roja­va risque de s’effondrer ?

ZT : Ce sys­tème qui s’applique au Roja­va est inac­cep­table pour les pays impé­ria­listes. Vous ren­dez vous compte, un pays où c’est le peuple qui décide de son ave­nir ! Pour eux, c’est par­fait qu’Erdogan vienne détruire cela, car eux n’auraient pas pu le faire eux-mêmes.

AP68 : La guerre n’est donc pas finie. Quelle est pour vous l’acte poli­tique qui pour­rait ame­ner une vraie paix ?

ZT : Je ne sais pas à long terme, mais dans l’immédiat l’ONU doit inter­ve­nir. Pour­quoi n’intervient-elle pas ? On a l’impression que l’ONU appar­tient aux grandes puis­sances qui ne sont pas atta­chés à la paix ! La pre­mière décla­ra­tion de l’ONU fut de recom­man­der aux deux par­ties de ne pas faire souf­frir les peuples. Elle traite de la même manière l’agresseur et l’agressé : il n’y a qu’un côté qui a atta­qué la fron­tière, c’est la Turquie ! 

AP68 : L’argument d’Erdogan, c’est l’établissement d’un cou­loir de sécu­ri­té. Que répon­dez-vous à cette affirmation ?

ZT : Pour­quoi un cou­loir ? Il y aura tou­jours une fron­tière qui déli­mi­te­ra les deux pays. Plus Erdo­gan ira loin avec son «cou­loir de sécu­ri­té » et plus il recu­le­ra la fron­tière. Son but réel est d’élargir ses fron­tières, reve­nir à l’empire Otto­man, il le dit très sou­vent, y com­pris dans ses dis­cours en Tur­quie : pour lui, il faut aller d’Alep à Mos­soul ! Le cou­loir de sécu­ri­té n’est qu’un prétexte.

Si la Tur­quie se sent mena­cée, il faut ins­tal­ler une armée inter­na­tio­nale pour cal­mer le jeu en atten­dant de trou­ver une solu­tion poli­tique pour la Syrie. Il faut connaître cette région pour bien com­prendre l’absurdité des fron­tières : telles qu’elles sont tra­cées, des membres de la même famille habitent d’un côté ou de l’autre, la fron­tière passe entre les mai­sons de cer­tains villages ! 

Un appel aux femmes

ZT : Les femmes étaient en pre­mière ligne sur le front, elles sont allées là où des hommes refu­saient d’aller ! Erdo­gan et Daesch savent tout cela : on a déjà vu quelques vidéos où ils affirment « Nous sommes de retour, nous allons vous occu­pés de vous, vous vio­ler, vous revendre, vous serez nos esclaves… » Je n’ose m’imaginer ce qui se pas­se­ra pour elle si ces forces réus­sissent à contrô­ler tout le pays ! C’est pour­quoi je fais appel aux femmes de par­tout : les femmes kurdes risquent un sort ter­rible, elles risquent d’être mas­sa­crée : il ne faut pas que les femmes du Roja­va soient à la mer­ci d’Erdogan.

AP68 : Les Kurdes à Mul­house, quelle ori­gine de cette présence ?

ZT : Les Kurdes sont par­tout ! Récem­ment cer­tains sont arri­vés d’Afrine et du reste du Roja­va. A Stras­bourg, à Bâle, à Paris sur­tout, les Kurdes se sont réfu­giés en masse. Ils ne s’affirment pas tou­jours en tant que Kurdes car la peur règne. Cer­tains pré­fèrent se faire pas­ser pour des Turcs tel­le­ment la crainte est grande. 

Les Turcs sont plus nom­breux sur Mul­house et sont très natio­na­listes ici, pro-Erdo­gan et ne manquent pas de faire subir des pres­sions et de pro­vo­quer comme nous l’avons vu lors des ras­sem­ble­ments paci­fiques que nous avons orga­ni­sés. Des Kurdes ont peur car ils ont leur famille encore en Tur­quie et ils veulent pou­voir y retour­ner sans craintes. Cer­tains, y com­pris de Mul­house, ont été empri­son­nés à leur arri­vée en Tur­quie et libé­ré au bout de deux mois contre de l’argent. Un impor­tant réseau de sur­veillance a été déployé par Erdo­gan pour sur­veiller les kurdes par­tout où ils sont, y com­pris en scru­tant sys­té­ma­ti­que­ment les réseaux sociaux.

Nous avons créé un Col­lec­tif fémi­niste 68 ouvert à toutes les femmes, kurdes, turques, de toutes ori­gines, y par­ti­cipent. Nous vou­lons reje­ter cette vision patriar­cale du monde. Nous orga­ni­sons le 23 novembre une grande mani­fes­ta­tion  à Stras­bourg. Nous vou­lons aus­si orga­ni­ser des sémi­naires sur tous les sujets qui peuvent aider, édu­quer les femmes.

AP68 : Qu’attendez-vous d’un pays comme la France ?

ZT : Déjà que M. Macron réagisse. Les Fran­çais ont du mal à agir sur place en Syrie car ils n’ont plus aucun moyen logis­tique depuis le départ de l’armée US.

D’autre part, la France consi­dère le PKK comme « ter­ro­riste » comme tous les pays euro­péens. C’est un pro­blème fon­da­men­tal  car Erdo­gan joue sur ce point pour jus­ti­fier toutes les exac­tions. Si on enle­vait le PKK de la liste des orga­ni­sa­tions ter­ro­ristes, car il ne s’agit pas d’une orga­ni­sa­tion ter­ro­riste il faut l’affirmer haut et fort, Erdo­gan n’aurait plus d’argument pour aller détruire faci­le­ment les vil­lages, pour cou­vrir des mas­sacres hor­ribles y com­pris d’enfants.

AP68 : L’expérience démo­cra­tique exem­plaire du Roja­va c’est bien à l’initiative du PKK ?

ZT : Bien sûr, le PKK n’est pas un par­ti ter­ro­riste, il a été créé légi­ti­me­ment contre la bar­ba­rie de l’Etat turc parce qu’avant que ce par­ti existe, les Kurdes ont ten­té d’agir pour défendre leur culture, leur art de vivre. Ils n’ont pas trou­vé d’interlocuteur du côté turc, ils ont été empri­son­nés, tor­tu­rés, tués… En 1980, à la pri­son de Diyar­bakır  des mili­tants kurdes ont été tor­tu­rés atro­ce­ment, la plu­part sont res­té en pri­son de 15 à 20 ans… C’est à cela qu’a répon­du la créa­tion du PKK…

A lire éga­le­ment : « Syrie: Afrine, ville mar­tyre » (Le Point, 28 mai 2018)

Le col­lec­tif d’as­so­cia­tions de sou­tien aux kurdes dans le Haut-Rhin : ADHK, ATIK, Aveg-Kon, Centre cultu­rel des Alé­vis, Centre cultu­rel kurde, Col­lec­tif fémi­niste du 68, DIDIF, Mou­ve­ment des femmes kurdes, EELV, Génération.s, Ligue des droits de l’Homme (LDH), NPA, PCF, SYKP, Action anti­fas­ciste Mul­house Haut-Rhin, Plan­ning fami­lial 68…

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