Morts à 2 balles

Le chiffre, ahurissant, illustre combien les inégalités sociales peuvent vous poursuivre jusque dans la mort : les obsèques des indigents ou pauvres, pris en charge par la ville de Mulhouse, sont en constante augmentation. Elles ont atteint un pic de + 95 % au cours de la période 2012-2016, selon la Cour régionale des comptes, laquelle s’est penchée en 2018 sur la gestion des opérations funéraires de Mulhouse.

Selon les magistrats financiers, les services de la ville ne seraient pas en mesure d’expliquer l’origine du phénomène. Gageons que l’accroissement spectaculaire de 117% du coût des obsèques, au cours de la même période, n’y a pas été totalement étranger ! 

Depuis la fin du monopole de service public des pompes funèbres, introduit par la loi Sueur en 1993, les cérémonies et dispositions mortuaires sont devenues un luxe pour de nombreuses familles. Mulhouse, ville pauvre de sociologie ouvrière, ne risquait pas d’échapper à cette réalité sociale qui ajoute au tragique de la situation.

Mais le sort n’aura pas été si cruel avec ces 144 pauvres défunts mulhousiens. En effet, les voies pénétrables de la législation ont conçu l’article L. 2223-27 du Code des collectivités territoriales, qui prévoit que le service public des pompes funèbres est gratuit pour les personnes dépourvues de ressources suffisantes. 

La ville effectue systématiquement des recherches d’héritiers via le service d’action sociale, mais en cas d’échec, elle a pour obligation de prendre le relais, quand bien même ce que l’on appelle le « service extérieur de pompes funèbres » (soit l’ensemble des prestations préparatoires et nécessaires aux déroulements des obsèques) n’est pas assuré directement par la commune elle-même.

En ce cas, la municipalité aura délégué à un ou des prestataires privés, le soin d’organiser les cérémonies, hors relations avec des temples et lieux de culte religieux, en vertu des lois de séparation entre les églises et l’État.  

Le marché de la mort fait déjà ici sa spectrale apparition, puisque les enterrements d’indigents sont réalisés dans le cadre d’un marché public. D’une durée de trois ans, il est conclu avec un opérateur privé de pompes funèbres. En revanche, la levée, le transport des corps, les astreintes et frais de morgue journaliers sont pris en charge par les services municipaux.

La loi de la vie et de la mort: le marché

Pour le reste des mortels, c’est bien la loi du marché qui tient lieu de voie vers l’enfer… pour les familles endeuillées !

Car les perspectives traversées par celles-ci se nomment manque de transparence, concentration du marché et augmentation des prix par les sociétés privées de pompes funèbres.

Le rapport 2019 de la Cour des comptes fustige en effet la hausse des frais funéraires, sachant que l’indice de prix des obsèques a progressé deux fois plus vite que l’inflation. La libéralisation des services funéraires, initiée en 1993, qui mit fin au monopole des communes, a donc, sans surprise, bénéficié aux professionnels plutôt qu’aux « consommateurs ».

Dans l’agglomération mulhousienne, certaines affaires de famille dédiées à la pompe funèbre s’en trouve d’autant plus florissantes que les techniques de ventes se sont adaptées à la dynamique concurrentielle, s’inspirant désormais du marketing de la personnalisation, des services de prévoyance, voire du bling-bling. La pompe funèbre n’aura jamais été une aussi joyeuse suceuse de fric.  

Pas de coup de pompe pour Hoffarth

En la matière, le croque-mort local le plus farouchement pompeux commercialement, nous semble être Alain Hoffarth. Dont les panneaux publicitaires 4×3 inondent toute la place de Mulhouse depuis plusieurs mois.

Celui qui déclarait en 2013 dans Le Périscope, journal local de professionnels du 68 : « L’univers du funéraire a totalement changé en 30 ans. Finis les croquemorts qui profitent du chagrin des familles », semble croquer la vie des affaires à pleines dents.

Aujourd’hui, le chagrin des familles, dont il ne profite certes pas, a transformé la petite entreprise de 2 personnes en un « groupe funéraire » constitué de 17 établissements, situés en Alsace, en Franche-Comté et dans les Vosges, dont un siège social installé à Sausheim. Trois sociétés indépendantes ont encore été rachetées par le groupe cette année, à Cernay, Thann et Soultz. L’entreprise compte aujourd’hui plus d’une soixantaine d’employés, dont plusieurs en cours de recrutement, et réalisait près de 4 800 000 euros de chiffre d’affaires en 2018.

La société, au dynamisme commercial grandissant, est l’une des rares à publier ouvertement ses comptes, ce qui est assez inédit, notamment dans le milieu funéraire.

L’expansion commerciale continue d’ailleurs de plus belle, avec des projets d’implantation dans le Bas-Rhin. Dans une vidéo publiée récemment par Le Périscope, on l’entend confesser que le métier vieillit, et que les anciens ont quelques soucis à se mettre aux normes…

Sa langue finira par fourcher curieusement en évoquant une profession “à temps pl… à part entière”. C’est que le mot vente est absolument prohibé du vocabulaire funéraire. Il n’y est question que de « prestations » ou « d’accompagnement » des familles.

Cela n’empêche pas le groupe de se targuer de ses performances infrastructurelles: Hoffarth annonce en effet posséder les deux plus grands crématoriums de France, avec plus de 5000 opérations par an, soit près de 14 par jour ! Un rendement mortel.

Voyez-le en faire état dans la vidéo ci-dessous:

Mais les prestations répondent également à un standing social de choix. Ainsi, un espace « information » a été ouvert dans le quartier du Rebberg, à Mulhouse, où les morts-vivants de la classe favorisée sont accueillis en un lieu qui « se veut convivial », et « en toute simplicité ». « Les discussions sont ouvertes, et les réponses justes et personnalisées. Il s’agit d’un lieu avant tout d’information ». Garanti satisfait ou inhumé.  

Et pour votre dernier voyage avant le retour aux sources, quoi de mieux qu’un corbillard siglé Jaguar (une offre unique en France comme l’affirme le croque-en-chef dans la vidéo ci-dessus), pour signifier votre hauteur céleste ?

Vous montez ? Dernier voyage classieux garanti !

Mais les bonnes affaires ne s’arrêtent pas là. Les prévoyances obsèques sont devenus des produits d’assurance volontaire permettant de garnir avantageusement le panier du mort. Ainsi, Hoffarth s’est adjoint les services de la société d’assurance Generali pour y pourvoir au mieux.

Pour autant, le croque-mort semble saisi, par intervalles, de bienfaisance envers les non-morts. Car tout est recyclable dans le post-vivant, surtout sa ferraille !

L’affaire est mal connue, voire même scabreuse, mais les crémations donnent lieu à la production de résidus, dits « déchets ultimes » qui sont récupérés et recyclés sans que les familles le sachent réellement. Certes, les crématoriums le précisent en général dans leurs dispositions réglementaires, mais quelle famille se charge de les consulter en détail ?

Il peut s’agir aussi bien de dents en or, couronnes, ou même de prothèses ! Les matériaux peuvent aussi être récupérés directement sur le cercueil, avant placement dans le four de crémation. Les prix payés par les récupérateurs aux opérateurs de pompes funèbres augmentent chaque année, car les métaux précieux y sont abondants: aluminium, or, argent, zirconium, titane…

Voyez ce petit reportage réalisé à ce sujet par la télévision publique belge:

Alain Hoffarth récupère bien entendu tous ces matériaux. Pour que cela ne donne pas lieu à d’inutiles polémiques embarrassantes, il fait don du produit de leur vente à des associations. Du moins en 2013 et 2015. Relayé comme il se doit, avec tambours et trompettes, par la presse locale.

Ainsi, le 18 décembre 2015, un article de l’Alsace intitulé un « généreux donateur » détaillait le produit de la vente tirée de ce recyclage, par Alain Hoffarth, pour une somme totale de 15 000 euros, « qu’il se refuse d’accepter pour son entreprise », et remet par divers chèques à quelques associations, dont la banque alimentaire du Haut-Rhin. Une précédente distribution avait eu lieu pour Noël 2013.

A suivre dans la seconde partie: la situation et le fonctionnement du service à Mulhouse, dans le contexte concurrentiel.

Cet article vous a intéressé ? Alors sachez qu’un journal d’information “gratuit” ne peut pas exister. Sauf s’il était financé par la publicité, ou encore… s’il exploitait vos données personnelles ! En tant que média indépendant d’information locale, sans publicité, nous ne pouvons compter que sur votre don pour poursuivre notre tâche en toute liberté. Merci par avance.