Mul­house-Bel­fort, mer­cre­di 18 décembre

Le réveil n’aura pas eu le temps de son­ner. Je l’ai devan­cé d’un bon quart d’heure pour empê­cher à temps l’insupportable son­ne­rie de reten­tir, pour­tant la moins pire des pos­si­bi­li­tés d’alarme pro­po­sées par mon télé­phone por­table chi­nois. Café vite ava­lé, toi­lette aus­si som­maire que la gui­tare de Bob­by Lapointe et direc­tion le par­king de la can­tine Sncf du bou­le­vard Wal­lach à Mul­house. La veille, nous fûmes des mil­liers à l’avoir arpen­té, éton­nam­ment inclus dans un par­cours aus­si inédit que le nombre de manifestants.

Avec trois cama­rades che­mi­nots, nous par­tons vers 6h en direc­tion de Bel­fort pour atteindre le péage de l’A36 à Fon­taine. Au vil­lage de La Grange, un impor­tant dis­po­si­tif de gen­darmes nous accueille, nous par­ve­nons néan­moins au par­king du per­son­nel du péage. Une escouade de la maré­chaus­sée s’avance vers nous, relève nos iden­ti­tés et la plaque de la voi­ture : la mani­fes­ta­tion est inter­dite, nous dit un aîné, plus ras­su­rant et amène que ses col­lègues qui ont l’air frais émou­lus de l’école de Gen­dar­me­rie et qui nous consi­dèrent comme de poten­tiels « ter­ro­ristes », selon le terme repris plus tard dans la journée.

La res­pon­sable du péage arrive sur ses entre­faites : elle s’étonne, elle aus­si, du déploie­ment poli­cier. Elle était dis­po­sée pour­tant à lais­ser s’effectuer l’action – même si la socié­té, l’APRR, allait, en ouvrant les bar­rières du péage pen­dant une bonne heure, perdre 10000 euros envi­ron – : les che­mi­nots avaient déjà mené une action simi­laire, notam­ment pen­dant la lutte du prin­temps 2018 pour leur statut.

L’opération consis­tait d’ailleurs davan­tage en une ini­tia­tive de séduc­tion (avec dis­tri­bu­tion de crois­sants!) qu’en une ten­ta­tive de blo­cage, his­toire de rec­ti­fier auprès des usa­gers l’image à nou­veau véhi­cu­lée par les médias d’une « méchante et vilaine » CGT. À noter que les poids lourds n’étaient pas cen­sés béné­fi­cier de la gra­tui­té du péage, bataille pour l’écologique fer­rou­tage oblige.

Nous rebrous­sons che­min, d’autant qu’à quatre, nous ne fai­sions pas vrai­ment le poids, et nous nous mîmes à la recherche de nos « com­plices ter­ro­ristes » : nous les retrou­vâmes plus loin dans le vil­lage, quelques Mul­hou­siens et les che­mi­nots venus en nombre de Bel­fort : eux avaient été refou­lés bien avant.

Il s’avéra alors que l’interdiction pré­fec­to­rale n’avait tout bon­ne­ment pas été com­mu­ni­quée. Ter­gi­ver­sa­tions, puis repli sur Bel­fort dans le local syn­di­cal atte­nant à la gare.

L’état du bâti­ment qui abrite les bureaux des syn­di­cats ain­si que la biblio­thèque du Comi­té d’entreprise n’est pas fameux : c’est la SNCF qui gère et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle n’a cure de son patri­moine immo­bi­lier. Si elle pou­vait vendre, elle ne tar­de­rait pas une seconde…

Débat autour d’un café : quelle action en sub­sti­tu­tion de celle pré­vue ? Des trois options pos­sibles, est fina­le­ment rete­nue une visite au pré­fet du ter­ri­toire de Bel­fort pour exi­ger des explications.

La pré­fec­ture est à quart d’heure à pied et on entre dans le hall avec une éton­nante faci­li­té incon­ce­vable à Stras­bourg, par exemple. Il faut attendre dans le hall, long­temps : le pré­fet reçoit les repré­sen­tants de l’Islam du coin. Quand ils sortent, un jeune cama­rade magh­ré­bin les inter­pelle un peu brus­que­ment : « qu’est-ce que vous avez dit là-dedans ? » Un des repré­sen­tants reli­gieux lui répond, fort jus­te­ment, que ça ne le regarde pas. Plus tard, je dirai à ce cama­rade que la CGT avait appe­lé à la récente Marche contre l’islamophobie, même que Mar­ti­nez y était : il me répond qu’il ne com­prend pas ce qu’ils font là, qu’il a en tête des petits arran­ge­ments pas nets de la com­mu­nau­té avec la mai­rie d’Audincourt. Je n’insiste pas, (j’ai lu Oli­vier Norek).

Je com­mence à avoir un tan­ti­net la dalle, il est près de 10 heures, la demie-tar­tine de 5 heures est déjà loin.

Le pré­fet nous reçoit enfin (nous sommes une bonne ving­taine). Dans la salle où trône le por­trait de Den­fert-Roche­reau et celui de Macron, je choi­sis de m’asseoir dos à ce der­nier, ça évite de s’énerver.

Le bien jeune pré­fet, fraî­che­ment entré en fonc­tion, exhale l’énarque macro­nien à plein nez (il aurait joué un rôle dans les lois-tra­vail). Pro­tes­ta­tions des copains che­mi­nots : « on nous a trai­té comme des ter­ro­ristes » (je garde pour moi le sen­ti­ment qu’il s’agit plu­tôt d’une étape sup­plé­men­taire de cri­mi­na­li­sa­tion de l’action syndicale).

La direc­trice de cabi­net explique que l’interdiction de mani­fes­ter au péage a été prise en rai­son des der­niers évé­ne­ments (elle ne les cite pas, mais on devine qu’il s’agit des « gilets jaunes », moins atten­tifs sans doute aux ques­tions de sécurité).

Un cama­rade de Sud-rail devient mena­çant : « puisqu’on nous traite comme ça, vous allez voir ce que vous allez voir » ajou­tant « on va vous pour­rir la vie » ou quelque chose d’équivalent : rou­le­ment de méca­niques aus­si inutile que contre-pro­duc­tif. Le cama­rade quit­te­ra d’ailleurs la réunion avant son terme.

Le pré­fet annonce au bout d’un moment qu’il est prêt à auto­ri­ser l’action s’il a un inter­lo­cu­teur bien iden­ti­fié : il s’adresse tout d’abord au secré­taire de l’Union dépar­te­men­tale de Bel­fort, qui nous avait rejoint ; celui-ci lui répond que c’est aux che­mi­nots de déci­der. Le pré­fet se tourne alors vers le secré­taire du sec­teur des che­mi­nots Alsace qui, lui, répond que c’est à l’AG des che­mi­nots de déci­der. Le pré­fet demande ce qu’est une AG : il ne com­prend visi­ble­ment pas en quoi cela consiste. Est-il éton­nant que ce degré de démo­cra­tie lui échappe, lui pour qui elle doit se limi­ter à une élec­tion pré­si­den­tielle pério­dique, soi­gneu­se­ment pré­fa­bri­quée avec l’aide de médias, comme lui-même, aux ordres ?

Un creux per­sis­tant s’installe : la demie-tar­tine n’est plus qu’un loin­tain sou­ve­nir. J’essaie de pen­ser à autre chose, à Per­pi­gnan par exemple dont je viens d’apprendre que, ville la plus pauvre de France, elle est aus­si celle aux effec­tifs les plus impor­tants en poli­ciers muni­ci­paux : y aurait-il par hasard comme un vague rap­port de cause à effet ?

La réponse est si évi­dente que la diver­sion est de courte durée. À nou­veau, une pen­sée sus­ci­tée davan­tage par des gro­gne­ments sto­ma­caux que par la curio­si­té intel­lec­tuelle m’assaille : que sont les crois­sants deve­nus des­ti­nés à la dis­tri­bu­tion au péage ?

Après obten­tion de la levée de l’interdiction de l’action au péage, les che­mi­nots s’en retournent à la gare pour la tenue de l’AG du jour. Elle se tient sur le quai. Tour à tour s’expriment colère, fatigue, la néces­si­té pour l’un ou l’autre de sus­pendre la grève pour quelques jours, l’agacement de voir les col­lègues au tra­vail. De temps à autre, une rame passe :  « ils ne nous regardent même pas » dit un gré­viste, par­lant des conduc­teurs. « Ne faites pas atten­tion à eux » dit un autre. « On porte la grève tout seuls » déplore un cama­rade  ; je rap­pelle que Radio-France entame sa qua­trième semaine de grève. Il est vrai que c’est une grève inau­dible, sur­tout si on n’écoute pas les sta­tions publiques. L’AG est close sur le constat que la bagarre est dif­fi­cile, mais la déter­mi­na­tion à la pour­suivre est intacte.

J’ai l’estomac dans les talons. Il n’y a plus de can­tine SNCF à Bel­fort et même, vu l’heure, elle serait déjà fermée.

Retour sur Mul­house avec les trois che­mi­nots covoi­tu­rants du matin et dis­cus­sions : deux d’entre eux ont quelqu’un « dans le spec­tacle » par­mi leurs proches. La com­pagne du plus jeune tra­vaille à l’administration de la Comé­die de l’Est à Col­mar. Je leur parle du manque de démo­cra­tie dans les struc­tures cultu­relles, des patrons de droit divin, de l’envers du décor, des échanges de bons pro­cé­dés entre « créa­teurs-direc­teurs » : « c’est exac­te­ment ce que me raconte mon amie », dit le jeune cheminot.

De retour  à quinze heures pas­sées, même plus envie de man­ger tant la frin­gale a été forte : j’attendrai le dîner.

L’action envi­sa­gée au péage de Fon­taine sera fina­le­ment recon­duite le 24 décembre.

Bien sûr, avec des crois­sants frais.

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