Nous avons pu être sur­pris par les accents mar­tiaux et… sociaux d’Emmanuel Macron. 

Alors, met­tons les choses au point : non, nous ne sommes pas en guerre, nous lut­tons contre un virus, une épi­dé­mie, désor­mais une pan­dé­mie, pas contre une autre armée… Pas contre un autre peuple. Ce terme de guerre est tota­le­ment inap­pro­prié… à moins qu’il ait un but bien pré­cis. Inavoué, ce qui est bien la marque de fabrique de ce gouvernement.

En effet, il est bien com­mode de par­ler de « guerre », car cela peut jus­ti­fier l’appel à des mesures tota­le­ment inen­vi­sa­geable en période normale.

Enten­dons-nous : il est évident qu’il faut lut­ter contre une épi­dé­mie de ce type et cela mérite des moyens extra­or­di­naires. Mais il est aus­si de notre fonc­tion de veiller au res­pect des règles démo­cra­tiques de notre pays.

Car c’est est une vieille méthode des gou­ver­ne­ments en dif­fi­cul­té de faire appel à « l’Union sacrée » contre un enne­mi. Cela per­met d’étouffer bien des résis­tances car toute oppo­si­tion serait de fac­to « anti­pa­triote » ! Cela s’est déjà vu… et les peuples ont tou­jours payé après cet épisode.

Des son­dages com­plai­sants et des maga­zines inféo­dés (L’Obs, l’Express…) font état de spec­ta­cu­laires hausses de la popu­la­ri­té du Pré­sident, de tous les ministres… après avoir pris une bran­lée aux élec­tions muni­ci­pales… Voi­là un pre­mier effet, sûre­ment exa­gé­ré, de la parole « mar­tiale » élyséenne.

Des mesures anti­so­ciales en cours

L’opposition au Par­le­ment devient inau­dible dans ce contexte. Cou­rant après l’exécutif pour ne pas le lais­ser seul sur le ter­rain de la « mobi­li­sa­tion géné­rale », les timides pro­tes­ta­tions sur des abus de pou­voirs ne sortent pas de l’hémicycle du Palais Bour­bon. Pour­tant, il faut être vigi­lant plus que d’habitude, les appa­rentes bonnes inten­tions cachent de réelles et pro­fondes remises en causes.

On a très peu enten­du dans les médias que les dépu­tés com­mu­nistes et ceux de La France Insou­mise ont voté contre la loi pro­po­sée par le gou­ver­ne­ment du fait des déro­ga­tions sociales graves pour les salariés.

Ber­nard Umbrecht (lire https://www.lesauterhin.eu/allies-de-guerre-en-mode-preservatif/) attire notre atten­tion sur l’article 7 de la Loi d’urgence pour faire face à l’épidémie de covid-19 pré­sen­tée par le gou­ver­ne­ment au Parlement.

Cet article donne la pos­si­bi­li­té au gou­ver­ne­ment de prendre des ordon­nances en matière éco­no­mique, finan­cière et sociale pour : 

- Modi­fier les condi­tions d’acquisition de congés payés et per­mettre à tout employeur d’imposer ou de modi­fier uni­la­té­ra­le­ment les dates de prise d’une par­tie des congés payés, des jours de réduc­tion du temps de tra­vail et des jours de repos affec­tés sur le compte épargne-temps du sala­rié, en déro­geant aux délais de pré­ve­nance et aux moda­li­tés d’utilisation défi­nis par le livre 1er de la troi­sième par­tie du code du tra­vail, les conven­tions et accords col­lec­tifs ain­si que par le sta­tut géné­ral de la fonc­tion publique ;

– Per­mettre aux entre­prises de sec­teurs par­ti­cu­liè­re­ment néces­saires à la sécu­ri­té de la nation ou à la conti­nui­té de la vie éco­no­mique et sociale de déro­ger aux règles du code du tra­vail et aux sti­pu­la­tions conven­tion­nelles rela­tives à la durée du tra­vail, au repos heb­do­ma­daire et au repos dominical.

Ain­si, grâce à la crise, le Medef obtient ce qu’il réclame depuis des années : per­mettre aux direc­tions d’entreprise d’organiser le tra­vail comme bon leur semble, obli­ger ou inter­dire la prise de congés pays, sup­pri­mer toute négo­cia­tion à l’entreprise pour le chan­ge­ment d’horaire, le tra­vail du week-end, etc…

Toutes les mesures que les sala­riés avaient pu reje­ter grâce à leur mobi­li­sa­tion lors des diverses coupes dans le Code du Tra­vail sous la pré­si­dence de M. Hol­lande (loi El Khom­ri) puis celle de M. Macron, lui-même ins­pi­ra­teur de la pre­mière loi sous la pré­si­dence socialiste.

Et la pro­tec­tion des sala­riés ? Péni­caud botte en touche…

Rien par contre, dans aucun texte, sur l’obligation des employeurs de pro­té­ger leurs sala­riés. La contra­dic­tion du gou­ver­ne­ment est mani­feste : exi­ger un confi­ne­ment de plus en plus dras­tique, avec des sanc­tions à la clé… mais en même temps auto­ri­ser la conti­nui­té de la pro­duc­tion au bon vou­loir du patro­nat qui ne se voit impo­sé aucune règlementation.

On ne compte plus (car la presse n’en parle pas, tel­le­ment elle est obnu­bi­lée par « l’union sacrée ») les grèves et mou­ve­ments sociaux des tra­vailleurs qui ne veulent pas être conta­mi­né pour le bon vou­loir de leur patron ! Un de ces pro­fi­teurs de la crise, Ama­zon, acteur du com­merce en ligne, sym­bo­lise cet abus de pou­voir : l’entreprise refuse d’assurer la pro­tec­tion des sala­riés qu’elle embauche à tour de bras pour sur­fer sur le boom des com­mandes, comme le rap­pelle le jour­nal L’Humanité. Le dépôt de Saran (Loi­ret) et celui de Douai (Nord) sont en grève et les tra­vailleurs ont fait valoir le droit de retrait. 

Et que dit la ministre du tra­vail, Muriel Péni­caud ? Après que des sala­riés, notam­ment du Louvre ou dans les trans­ports, ont mena­cé de faire jouer le droit de retrait dans le cadre de la pan­dé­mie de coro­na­vi­rus en France, elle a esti­mé, le 8 mars 2020 : « il y a extrê­me­ment peu de cas où le droit de retrait est jus­ti­fié ». Pire encore, si je puis dire : alors que les patrons du bâti­ment de la CAPEB veulent pré­ser­ver leurs ouvriers en sus­pen­dant des chan­tiers, Mme Péni­caud a esti­mé que leur atti­tude était « antipatriote »…

La crise du coro­na­vi­rus, pour le gou­ver­ne­ment, n’est pas un de ces cas comme l’a pré­ci­sé l’inénarrable Sibeth Ndiaye, porte-parole du gou­ver­ne­ment : « la situa­tion sani­taire aujourd’hui ne jus­ti­fie pas l’exercice du droit de retrait ». Le dira-t-elle encore aujourd’hui ?

M. Macron redé­couvre-t-il le social ?

Les envo­lées lyriques du Pré­sident et de son Pre­mier Ministre pour saluer le for­mi­dable tra­vail des per­son­nels soi­gnants peut faire illu­sion. Peut-être bien que cela pour­rait être une sorte de mea-culpa pour le détri­co­tage sys­té­ma­tique des ser­vices publics entre­pris par M. Macron, d’abord en tant que conseiller de Hol­lande, puis en tant que Pré­sident de la République.

Peut-être cela pour­rait-il consti­tuer un regret devant le mépris qu’il a affi­ché, lui et son gou­ver­ne­ment, sa majo­ri­té au Par­le­ment, à l’égard des demandes des per­son­nels de la Fonc­tion publique et hospitalière ?

Il serait évi­dem­ment mal­ve­nu de contes­ter un fait : oui, la poli­tique de désen­ga­ge­ment de l’Etat, l’application d’une poli­tique libé­rale à la sauce Mil­ton Fried­mann, pen­sée et vou­lue par la droite et les sociaux-démo­crates depuis des décen­nies, a affai­bli nos capa­ci­tés à affron­ter une crise majeure.

Mais est-ce pour autant que toutes les lois qui ont impo­sées par le 49–3 sous Valls et E. Phi­lippe seront-elles remises en cause ?

La loi sur l’allocation chô­mage qui va jeter des dizaines de mil­liers de per­sonnes dans la misère, va-t-elle être abro­gée puisque la Ministre auteure de cette loi est obli­gée de dif­fé­rer son appli­ca­tion car elle serait désas­treuse sur le plan social ?

La loi sur la contre-réforme des retraites, pas­sée avec un déni de démo­cra­tie mani­feste, reje­tée par 60% des Fran­çais, sera-t-elle mise en œuvre alors qu’elle va encore affai­blir dras­ti­que­ment les moyens d’une popu­la­tion fragile ?

Une crise qui bou­le­verse tout azimut

Il est vrai que la crise que nous connais­sons est en train de bou­le­ver­ser bien des convic­tions. Par exemple sur la « mon­dia­li­sa­tion heu­reuse », sur le libé­ra­lisme comme seule poli­tique « sérieuse » et le capi­ta­lisme comme seule éco­no­mie pos­sible, à l’exclusion de toutes les autres, sont des concepts qui prennent du plomb dans l’aile. Même les si ser­vices com­men­ta­teurs télé et radio qui ont débi­té ces sor­nettes inlas­sa­ble­ment depuis des décen­nies com­mencent à perdre de leur superbe.

Oui, cette crise montre qu’il faut chan­ger de mode de déve­lop­pe­ment, de prio­ri­tés éco­no­miques, redon­ner au social sa place pré­pon­dé­rante en face des impé­ra­tifs éco­no­miques : mais est-ce que le pou­voir en place est en mesure de chan­ger radi­ca­le­ment ses pro­fondes convic­tions et les dogmes aux­quels il est vis­cé­ra­le­ment ancré ?

Après les applau­dis­se­ments de 20 h, il fau­dra bien que les citoyens fassent preuve de plus d’exigences et d’actions pour qu’après cette crise, faire en sorte que le natu­rel capi­ta­liste ne revienne pas au galop. Car les cen­taines de mil­liards injec­tés dans la sphère éco­no­mique affec­te­ront une fois encore les finances publiques, et les défi­cits explo­se­ront néces­sai­re­ment : la réponse natu­relle d’un macro­niste bon teint consis­te­ra donc à  ren­for­cer les poli­tiques aus­té­ri­taires. Il fau­dra bien que le peuple paie, une seconde fois, les consé­quences de l’incurie des gou­ver­ne­ments successifs…

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