A une tren­taine de kilo­mètres de Col­mar, et une dizaine de Séles­tat, voi­ci Dam­bach-la-Ville. Le pit­to­resque bourg alsa­cien de 2000 âmes, héris­sé de portes médié­vales, et de mai­sons à pan de bois, risque de dis­pa­raitre quelque peu du par­cours obli­gé des tou­ristes, le long de la route des vins d’Alsace, pour inté­res­ser davan­tage les ama­teurs de pla­te­formes de com­merce électronique.

La mul­ti­na­tio­nale amé­ri­caine Ama­zon envi­sage en effet d’y implan­ter l’un de ses pro­chains maxi-dépôts, taillé à la déme­sure de ses ambi­tions : 150.000 m² sur 18 hectares.

L’investissement y est pro­por­tion­nel­le­ment consé­quent, de l’ordre de 240 mil­lions d’euros, et la pro­messe (fon­da­men­tale pour com­prendre le rap­port de force qui se joue), réside en la créa­tion d’un mil­lier d’emplois à terme.

L’entreprise devant s’implanter dans une zone inter­com­mu­nale située à proxi­mi­té de l’autoroute A35, en quête d’ac­qué­reurs pour sa deuxième tranche depuis quelques années, et où plu­sieurs dizaines d’hectares de terres agri­coles sont pro­po­sés à l’artificialisation et à la transformation.

Les polé­miques que sus­citent le pro­jet d’implantation d’Amazon ne sont que l’une par­mi d’autres. En 2018, un pro­jet de vil­lage de marques avait pro­vo­qué un tol­lé par­mi la popu­la­tion, et héris­sé le poil des élus au moins autant que la hau­teur des portes de Dam­bach. De sorte que la com­mu­nau­té de com­munes avait fina­le­ment déci­dé, au tra­vers de son plan local d’urbanisme inter­com­mu­nal (PLU) voté en décembre 2019, d’annuler toute objet com­mer­cial à la friche, dite « pla­te­forme d’activités d’Alsace cen­trale » (ou PAAC).

Le fait est que la com­mu­nau­té de com­munes du Pays de Barr effec­tue­rait la ces­sion du ter­rain à la pla­te­forme amé­ri­caine, dans une confi­gu­ra­tion poli­tique assez aber­rante, puisque Gil­bert Schol­ly, l’actuel pré­sident, ne gére­ra pas le dos­sier jusqu’à son terme.

Ce der­nier fait oppor­tu­né­ment valoir sa retraite poli­tique, et quit­te­ra la col­lec­ti­vi­té ter­ri­to­riale après les élec­tions pré­vues cet été. Une manière com­mode de n’avoir pas à assu­mer les consé­quences de ses choix.

Objec­tifs d’extension du maillage géo­gra­phique par l’Al­sace et le Grand-Est 

Un peu comme les quelques murailles médié­vales de Dam­bach-la-Ville, l’objectif ultime d’A­ma­zon semble être d’accroitre et cir­cons­crire tou­jours plus étroi­te­ment le maillage ter­ri­to­rial de son réseau de dis­tri­bu­tion, afin de sup­plan­ter pro­gres­si­ve­ment tout autre ser­vice de messagerie.

En matière de stra­té­gie de déve­lop­pe­ment, il s’a­git clai­re­ment de gérer et mai­tri­ser l’ensemble de la chaine logis­tique, et arri­ver à ser­vir en auto­no­mie le fameux der­nier kilo­mètre. Celui qui sépare les dépôts du client final.

Pour preuve, les consignes auto­ma­tiques, dites « Ama­zon Locker » poussent comme des cham­pi­gnons sur tout le ter­ri­toire natio­nal. Les hyper­mar­chés et super­mar­chés deve­nant désor­mais les nou­velles portes d’entrées phy­siques pour les clients et pros­pects de l’en­tre­prise américaine. 

Dans la même logique d’un maillage res­ser­ré, les points de dis­tri­bu­tion de proxi­mi­té des­ti­nés aux pro­fes­sion­nels de la livrai­son sont éga­le­ment pro­mis à s’étendre encore.

Ain­si, le pro­jet d’installation de l’un de ces centres à Ensi­sheim (aux pro­por­tions plus modestes en com­pa­rai­son), res­te­rait tou­jours d’ac­tua­li­té, bien que les élus démentent ce qu’ils consi­dèrent comme une simple rumeur sans fon­de­ment. Un pro­jet tel qu’il en existe déjà à Stras­bourg, avec une sur­face de sto­ckage de 5000 m². 

Fort d’une crois­sance esti­mée à 19 % en France, Ama­zon cherche à den­si­fier sa pré­sence dans l’Est de la France, comme il le fait symé­tri­que­ment dans le reste du ter­ri­toire métropolitain.

Pour preuve en ce qui concerne la région Grand-Est : un centre logis­tique plus grand encore que celui de Dam­bach-la-Ville est pré­vu à Metz-Fres­ca­ty, sur une base aérienne à l’abandon. Il comp­te­ra quant à lui 185 000 m² de sur­face totale.

La région est d’ailleurs une zone stra­té­gique pour l’entreprise. Elle lui per­met­tra en outre de mieux rayon­ner sur les fron­tières alle­mandes et suisses, selon la logique de mutua­li­sa­tion inter­na­tio­nale des entre­pôts, capables de livrer d’un pays à l’autre par un sys­tème de navettes internes.

Oppo­si­tions fron­tales et inté­rêts contradictoires

Du côté des oppo­sants, on se place clai­re­ment sur le pied de guerre. Un col­lec­tif d’une soixan­taine d’associations et de com­mer­çants oppo­sés à ce pro­jet, vient d’en­voyer un cour­rier à la ving­taine de maires de la com­mu­nau­té de com­munes du pays de Barr, pour faire connaître leur posi­tion sur ce dossier.

Outre les condi­tions de tra­vail dans les entre­pôts, et l’adaptation du lean-mana­ge­ment à l’économie des pla­te­formes, le col­lec­tif dénonce notam­ment l’impact éco­lo­gique, et les nui­sances envi­ron­ne­men­tales, avec en pers­pec­tive un tra­fic rou­tier qui pour­rait explo­ser dans le centre Alsace.

Une situa­tion favo­ri­sée par le déport d’une par­tie du tra­fic alle­mand sur l’A35, alors que le flux de mar­chan­dise par camion y est taxé outre-Rhin. 

Pas­cal Lacombe, porte-parole du col­lec­tif, que nous aurons l’occasion d’interroger dans un pro­chain article à ce sujet, indique que « L’en­tre­pôt d’A­ma­zon va géné­rer un flux de véhi­cules consé­quent. Sur la base de la taille de l’en­tre­pôt, on a esti­mé que 4.500 véhi­cules uti­li­taires et 1.000 poids lourds par jour tran­si­te­ront par le site, c’est énorme. »

Le col­lec­tif allègue éga­le­ment que selon cer­taines études, l’implantation d’un centre Ama­zon indui­rait la perte de 2,2 emplois pour 1 emploi créé localement.

Mais Pas­cal Lacombe s’insurge aus­si contre « le sacri­fice de 18 hec­tares de terres agri­coles qui seraient béton­nées pour ce pro­jet, au mépris de l’urgence éco­lo­gique et de relo­ca­li­sa­tion de l’alimentation », dans des pro­pos rap­por­tés par nos confrères de France Bleu.

Le col­lec­tif estime d’ailleurs qu’il est temps de son­der les élus pour ten­ter de les faire chan­ger d’a­vis. Un col­lec­tif de citoyens de Dam­bach, oppo­sé au pro­jet, a éga­le­ment déjà recueilli plus de 10.000 signa­tures dans une péti­tion lan­cée par ses soins.

Le décor est ain­si plan­té : une logique capi­ta­liste fon­dée sur une crois­sance expo­nen­tielle, contre un modèle de déve­lop­pe­ment alter­na­tif voué au petit com­merce, à la proxi­mi­té des échanges et à la réduc­tion de l’empreinte humaine sur les éco­sys­tèmes, y com­pris agricoles.

Une logique de long terme qui semble n’avoir pas trou­vé les oreilles de ces spé­cia­listes du court-ter­misme que sont les élus.

La seule contre­par­tie empoi­son­née au lais­ser-faire capi­ta­liste étant l’emploi sala­rié, ils ne sau­raient y oppo­ser, ni même envi­sa­ger, d’autre logique que celle de céder devant un chan­tage éco­no­mique et social. 

Si ce n’est pas chez nous, c’est chez les autres

Nous pré­fè­re­rions ne pas vou­loir d’Amazon. Mais si nous le reje­tons, d’autres en pro­fi­te­ront néces­sai­re­ment. Donc nous en voulons.

Tel un syl­lo­gisme éco­no­mique de cet aca­bit, les élus peuvent être tout à fait conscients des nui­sances glo­bales qu’apporte l’implantation d’un centre de dis­tri­bu­tion Ama­zon dans un ter­ri­toire, et pour­tant se sen­tir en devoir de le défendre. 

Ce sont les termes même de l’énoncé de Gil­bert Schol­ly, favo­rable au pro­jet, tout en se disant conscient de ses nui­sances. A l’instar des élus de la col­lec­ti­vi­té ter­ri­to­riale, eux aus­si majo­ri­tai­re­ment favorables :

« Même si ça n’est pas facile d’ac­cueillir une telle entre­prise sur notre ter­ri­toire, il ne faut pas for­cé­ment faire la fine bouche pour une plate-forme qui est en som­meil depuis des années, c’est un ter­rain qu’on va céder pour plu­sieurs mil­lions d’eu­ros. On nous annonce la créa­tion de plus d’un mil­lier d’emplois, même si on peut tou­jours mettre en cause ce qui est avan­cé. C’est un inves­tis­se­ment colos­sal de 240 mil­lions d’eu­ros sur le ter­ri­toire. Et puis un tel site de dis­tri­bu­tion touche très peu le com­merce de proxi­mi­té, sinon je n’y serai cer­tai­ne­ment pas favo­rable. Le risque aus­si c’est qu’il s’ins­talle pas trop loin de chez nous, par exemple de l’autre côté du Rhin et qu’on en subit toutes les incon­vé­nients et les nui­sances, sans en avoir les retom­bées, en termes de fis­ca­li­té et d’emplois ».

Le maire de Dam­bach-la-Ville, Claude Haul­ler, qui devrait suc­cé­de­ra à Gil­bert Schol­ly à la tête de la com­mu­nau­té de com­munes du Pays de Barr, ne s’exprime pas ouver­te­ment sur le sujet, mais fait savoir qu’il est bien favo­rable à l’implantation d’Amazon.

Le fait est que, plu­tôt que de se posi­tion­ner poli­ti­que­ment sur le sujet, alors qu’il quitte pro­chai­ne­ment ses fonc­tions de pré­sident de la Com­mu­nau­té de com­munes, Schol­ly pré­fère en outre s’en défaus­ser sur le consom­ma­teur, dans des pro­pos rela­tés par France Bleu :

« Le fond du pro­blème, ce sont les gens qui achètent sur Ama­zon. C’est plus facile de s’op­po­ser à un tel pro­jet que de le sou­te­nir. Parce que le fond du pro­blème, c’est ceux qui achètent sur Ama­zon. Si tous ceux qui achètent sur Ama­zon ache­taient de nou­veau dans nos com­merces de proxi­mi­té, le pro­blème ne se pose­rait pas. Il n’y aurait pas de tra­fic, et nos com­merces iraient mieux. Mais sou­vent ce sont les mêmes per­sonnes qui achètent sur Ama­zon et qui cri­tiquent les élus parce que les com­merces de proxi­mi­té ferment les uns après les autres et que les bourgs centres se vident ».

Une manière cari­ca­tu­rale de céder piteu­se­ment devant la pres­sion éco­no­mique, qui ne risque certes pas d’entraver le déve­lop­pe­ment conti­nu de l’économie des pla­te­formes, ici et ailleurs… 

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