Le troisième tour de la municipale s’est joué sur la scène de la communauté d’agglomération mulhousienne, dont la réunion d’installation s’est tenue samedi 11 juillet au Parc des expositions de Mulhouse.

A contrario du modeste théâtre politique de l’agglo colmarienne, où Éric Straumann, maire de Colmar, fut également élu à la tête de l’institution communautaire, le bucher des vanités mulhousien n’a décidément pas fini de vaporiser ses aigreurs, pour la plus grande affliction des 275 000 habitants de la collectivité sud-alsacienne, soit le tiers de la population haut-rhinoise.

Retour sur la scène de frime

Fabian Jordan (maire de Berrwiller) a donc été réélu ce samedi 11 juillet, avec 61,7% des voix à la tête de Mulhouse Alsace Agglomération (M2A).

Une élection où deux candidats étaient en lice, et qui aurait pu être expédiée comme une lettre à la poste, n’était la guerre de tranchée ouverte depuis 2017 par des belligérants qui semblent s’être égarés eux-mêmes, submergés par la marée de haines recuites sur laquelle voguent fièrement deux capitaines de pédalo.

Avec d’un côté les « conjurés » constitués par les maires des villes de l’agglomération, et de l’autre les représentants présomptifs de la ville-centre.

Les conjurateurs se sont entendus en 2017 pour entraver l’élection de Jean Rottner, alors maire de Mulhouse, ville centre, persuadé qu’il allait être nommé calife à la place de Bockel, son prédécesseur à la mairie, comme à M2A.

Conspuant l’hégémonisme mulhousien, sa gouvernance écrasante, ses outrances dispendieuses, sa population loqueteuse, voire un brin hétérogène à leur gout, et dont la seule disposition centrale semble être de créer de l’endettement à leur détriment, les vertueuses voisines, peuplées d’aimables ruminants, guidés par des gestionnaires avisés et vertueux, ont alors réussi à bouter le raseur en chef avant qu’il ne tonde le périmètre.

C’est ainsi que lors de cette soirée de samedi, comme par déni, les conseillers communautaires se sont évertués à temporiser l’inéluctable reprise des hostilités entre le centre et sa périphérie, en jouant pendant une heure et demie les examinateurs auprès des deux candidats en lice, dont le second (Thierry Engasser, maire de Hombourg), sollicita la charge 11 jours plus tôt à peine.

Les aspirants chefs d’agglo durent ainsi plancher devant l’assistance sur leurs objectifs en matière d’économie, d’écologie, de stimulation commerciale ou de mutualisation des moyens.

C’était là le prélude au redémarrage de la machine à baffe, laquelle allait subitement accélérer son rendement au prétexte du débat, dont l’une des intentions paradoxales, portées par le candidat Engasser, était d’apaiser le niveau de tension entre les adversaires.

Une situation inédite en France pour une communauté urbaine de cette importance, que certains maires commencent d’ailleurs à trouver détestable et dispensable, sans oser le formuler explicitement.

A cet effet, l’outsider Engasser avait cette fois le soutien d’une minorité parmi eux.

De sorte qu’à la suite de quelques intercessions, conciliabules et suspensions de séance, Michèle Lutz (maire de Mulhouse) refusa ce samedi matin de siéger au sein de l’exécutif de l’agglomération, au motif qu’un seul poste de vice-président était réservé à la majorité mulhousienne.

Le spectacle ajouta à la désolance du moment : Michèle Lutz, une fois encore, ne put se départir du besoin de se raccrocher à un texte spécialement rédigé à cet effet, au ton bassement misérabiliste, qu’elle lira avec soin, au lieu de répondre par ses propres moyens.

C’est à se demander ce que cette femme est capable d’endurer de tortures psychologiques et de dignité bafouée, afin de faire illusion en public.  

Elle énonce ainsi dans une déclaration qui se voudrait outragée :  

“Considérer que la place de Mulhouse est de 1 sur 39, c’est considérer que les habitants de Mulhouse valent deux fois moins à vos yeux que les autres habitants du territoire. C’est sans doute pour cela que vous parlez de la pauvreté de Mulhouse dans vos textes de candidature en considérant que vous avez été solidaire en nous offrant l’aumône.”

Moralité : Fabian Jordan poursuit et déroule sa distribution de places en toute indifférence. Arrivé à la 15ème place protocolaire, Jordan toise l’opposition mulhousienne : la centriste Lara Million et l’écologiste Loïc Minery, élus d’opposition au conseil municipal de Mulhouse, lèvent la main, surpris  de l’opportunité qui leur est faite. L’assemblée élira le candidat écologiste avec 5 points d’écart sur Million.

Un renversement de situation digne d’un “twist” à l’américaine, qui provoquera au demeurant un effet pervers lié à la sous-représentation féminine au sein de l’exécutif.

Une double anomalie que Jordan préfère relativiser, évoquant une « période difficile », et espérant officiellement « travailler avec la ville centre », tandis que la réciproque n’est pas près de se réaliser… 

Le député Olivier Becht, s’en désole et propose, afin de refroidir les ardeurs et les aigreurs, de mettre au frais cinq postes de conseillers délégués, destinés aux mulhousiens, dans l’espoir (improbable) d’une reprise du dialogue.

Un antagoniste qui agglomère la défiance

Dans ce semblant de théâtre, entre vaudeville et psychodrame, les acteurs en lice endossent tous et toutes un rôle qui dessert délibérément l’intérêt public, et favorise l’opportunisme politique.

Il y a les personnages antagonistes, incarnés par une fraction de la majorité mulhousienne. Très mal élue, elle compte à sa tête quelques personnalités au profil jésuitique, d’abord soucieuses de servir les intérêts d’un clan avant celui d’une collectivité.

Jean Rottner concentre à lui seul l’essentiel des hostilités de la part des élus de l’agglomération. Il leur parait satisfait, vaniteux, arrogant, et dénué de scrupule. Lui qui se persuadait bénéficiaire du droit naturel à prendre la succession de Bockel, et dont l’empêchement n’aura jamais été digéré.

La présidence de la région Grand-Est, dont il rejetait le bienfondé jusqu’à sa création, constituera un lot de consolation.

Au reste, c’est de là qu’il espère se rendre visible auprès du gouvernement, dans l’espoir d’en obtenir quelques bisous dans le cou, et un maroquin au passage.

Le fait que toute personne publique n’appartenant pas à la majorité municipale le considère comme maire de fait à Mulhouse, et reconnaisse sans difficulté qu’il tient Michèle Lutz à sa main, le rend d’autant moins appréciable, et susceptible de multiplier les frictions avec les élus de M2A.

Facteur aggravant : il est également vu par les tenants de Fabian Jordan comme celui qui aura sans doute inspiré la candidature d’Engasser.

Dissonances au sein de la gauche municipale

Du côté de l’opposition de gauche, la séance d’installation aura illustré combien l’attelage unitaire, mais hétérogène, des forces de la gauche mulhousienne connait déjà de sérieux tiraillements, dès lors qu’il est confronté à l’exercice du pouvoir et aux prises de responsabilités.

Le produit de logiques marquées par des priorités et des sensibilités divergentes entre ses membres voient ainsi Loïc Minery, tête de liste de « Cause commune », accepter d’entrer dans l’exécutif municipal de Jordan, tout en soutenant la candidature d’Engasser, au nom de son groupe.

Ce faisant, deux de ses colistiers, qui n’ont pas été consultés à ce sujet, refusent de prendre part au vote. Joseph Simeoni (PCF), l’un des colistiers abstentionniste (avec Jean-Yves Causer « d’Alternative et autogestion ») s’en explique dans un courrier rendu public sur son compte Twitter.

Il y expose notamment qu’il agit par cohérence avec le mandat reçu, et parce qu’il ne peut « se résoudre au choix d’une alternance entre la droite et la droite ».

On peut supposer légitime le choix de Minéry quant à défendre ses options écologistes, y compris au sein d’un bureau dominé par les tenants d’une orientation libérale et productiviste.

Pour autant, le pari est doublement risqué pour lui. Il lui faudra consentir à un mode de gouvernance dont les options lui paraitront contestables ou dangereuses, de sorte que les compromis risquent de l’obliger à des pirouettes idéologiques toujours plus délicates, d’autant plus s’il lui fallait cautionner de mauvais choix par simple loyauté personnelle envers l’exécutif communautaire.

Par ailleurs, le fait de prendre ainsi ses propres colistiers à revers risque fort de précipiter une rupture au sein du groupe d’opposition.

La séance d’explication interne risque alors d’être houleuse, bien qu’elle ne soit pas surprenante en vérité, tant le grand écart est déjà manifeste.

La culture politique de la gauche radicale, dont la tradition est d’abord tribunicienne, s’accommode assez mal de l’opportunisme pragmatique dont les élus écologistes peuvent faire preuve au nom de l’intérêt supérieur de la cause, qui n’est pas toujours la plus désintéressée, comme on l’a assez vu dans l’actualité récente…

La grimace des vieux sages

La guérilla agglomérative obligea même quelques personnalités publiques locales, aujourd’hui sans mandat municipal, comme Pierre Freyburger (ex-PS) ou Bernard Stoessel (centriste) à sortir de leur réserve.

Le premier évoquant dans l’édition du 14 juillet des DNA une situation « incompréhensible et humiliante » pour Mulhouse, provoquée par Michèle Lutz, laquelle « entraine toute son équipe vers la sortie de l’exécutif de l’agglomération ». Soulignant par ailleurs le comportement humiliant de Fabian Jordan, reléguant Mulhouse au second plan dans l’indifférence générale des élus.  

Même constat chez Bernard Stoessel, accusant Lutz et Rottner de faire passer leur égo avant tout autre considération.

On n’a pas encore de réaction de la part de l’ex-adjoint Denis Rambaud, qui fut exclu de la majorité municipale après avoir notamment dénoncé la guerre picrocholine menée par la ville contre son agglomération.

Calculs à courte vue de la part des conseillers communautaires, cynisme bucolique de son exécutif, délégitimation et incompétence bouffie de l’équipe menée par le tandem Rottner/Lutz, haines et défiances entre les principaux responsables de la ville centre et les communes de son agglomération.

Tels sont les quelques ingrédients du désastre en cours, mitonné par quelques élus irresponsables, au détriment de leur population et des services et compétences toujours plus nombreuses qui relèvent de l’intercommunalité, dont le budget dépasse les 310 millions d’euros chaque année.

Si les élus ont sombré dans le ridicule et l’impéritie, qui donc, hormis une volonté populaire, permettra d’imposer que de vrais sujets sociaux et environnementaux, dont la ville de Mulhouse et l’agglomération ont la charge impérative, reviennent au pas de course à l’ordre du jour, et constitue le seul vrai motif de leurs griefs ?

A Malville, commune de Loire-Atlantique, 2500 électeurs devront retourner aux urnes, car l’élection municipale vient d’être annulée par le tribunal administratif de Nantes, en raison de l’abstention, reliée au coronavirus, selon les juges.

Alors que la municipalité de Mulhouse vient d’être reconduite aux affaires avec le taux d’électeurs inscrits le plus bas de France pour une commune de plus de 1000 habitants (9,24 % exactement), on rêverait que l’ensemble des élus mulhousiens et communautaires fassent preuve d’autant de hardiesses sociales et écologiques pour la ville centre et son agglomération, qu’ils luttent pour des places, ou satisfassent leur gloriole personnelle.  

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