Un accord euro­péen dont l’Al­le­magne pro­fite le plus… ou… Et à la fin, c’est l’Al­le­magne qui gagne !

Lire, écou­ter et regar­der la presse alle­mande à pro­pos de l’ac­cord dif­fi­ci­le­ment réa­li­sé à Bruxelles lun­di der­nier, per­met de prendre un peu de hau­teur après les com­men­taires des écho­tiers fran­çais célé­brant leur pré­sident comme cela sied à une monar­chie dans laquelle les médias doivent encen­ser le roi et taire au maxi­mum toutes cri­tiques même si elles devaient être objectives.

Là où les édi­to­ria­listes fran­çais voient une « avan­cée his­to­rique » pour l’Eu­rope, les médias alle­mands sont plus pru­dents. Pri­vi­lé­giant, comme d’ha­bi­tude, les faits aux com­men­taires, jour­naux et télé­vi­sion alle­mandes ont ana­ly­sé plus fine­ment la réa­li­té de l’ac­cord trou­vé au for­ceps après quatre jour­nées de négo­cia­tions des chefs d’États et de gouvernements.

N’é­tant pas contraints de par­ler du caca ner­veux d’Em­ma­nuel Macron (« rete­nez-moi ou je rentre chez Maman… ») dont tout le monde se fout roya­le­ment, les jour­na­listes d’outre-Rhin se sent pen­chés sur les contra­dic­tions consi­dé­rables du texte… tout en saluant l’op­por­tu­ni­té que cela ouvrait pour l’Al­le­magne de pou­voir vendre à nou­veau ses pro­duc­tions à l’ex­port… grâce aux liqui­di­tés offertes essen­tiel­le­ment aux pays sud-euro­péens, grands consom­ma­teurs, entre autres, de machines-outils et voi­tures allemandes.

La DPA (Deutsche Presse Agen­tur) lucide sur l’ac­cord « historique »

Tout en rele­vant que le paquet finan­cier de 1.800 mil­liards d’eu­ros a une dimen­sion his­to­rique en Europe, l’AFP ger­ma­nique relève que si Ange­la Mer­kel et Emma­nuel Macron parlent d’un suc­cès, ils ont éga­le­ment dû essuyer des cri­tiques car les conces­sions pour arri­ver à un accord sont sévères, en matière d’en­vi­ron­ne­ment, ou de déve­lop­pe­ment du numé­rique, ou même les exi­gences sur l’é­tat de droit…

DPA constate que l’ac­cord put se réa­li­ser quand les États dits « éco­nomes » ont accep­té l’ins­tau­ra­tion d’une dette com­mune à tous les pays euro­péens et l’oc­troi de sub­ven­tions aux pays néces­si­teux. L’Al­le­magne, la France, l’I­ta­lie et l’Es­pagne accep­taient en contre­par­tie, une réduc­tion de la par­tie « subvention ».

« Le prix à payé est élevé »

« Le prix de l’accord est éle­vé », a décla­ré Mar­kus Fer­ber, euro­dé­pu­té de la CSU.  « Chaque État membre a reçu un « sucre » pour ren­trer chez lui, mais celui qui vend l’ensemble comme une grande avan­cée se ment à lui-même. » Chris­tian Lind­ner, chef du FDP, a décla­ré : « Il y a beau­coup d’ac­quis pré­ser­vés, mais mal­heu­reu­se­ment très peu de nou­velles impul­sions pour l’éducation, la recherche, la poli­tique numé­rique, la poli­tique étran­gère et de sécu­ri­té com­mune ou la pro­tec­tion com­mune de la fron­tière exté­rieure européenne ».

ZDF: le chan­ge­ment dans la continuité…

La deuxième chaîne alle­mande constate que « depuis l’o­ri­gine, les pays membres riches savent bien qu’ils doivent payer pour les pays pauvres. Cela conti­nue avec cet accord… »

Et le com­men­ta­teur de s’im­pa­tien­ter: « Mais quand cet argent va-t-il être dis­po­nible ? Car entre temps, la faillite guette de nom­breuses entre­prises… » Il parle évi­dem­ment de l’Al­le­magne. Et de rajou­ter que les « rece­veurs – des sub­ven­tions – doivent uti­li­ser cet argent pour aider les familles et les PME de leurs pays »… Il vise expli­ci­te­ment l’I­ta­lie et l’Es­pagne: « des pays impor­ta­teurs de pro­duits alle­mands »… Ces pro­pos, confir­més par un expert éco­no­mique, qui estime que le coût de cet accord pour l’Al­le­magne sera de « plus de 80 mil­lions d’eu­ros, mais nous pour­rons béné­fi­cier de retom­bées quatre fois supé­rieures à cette somme ! » Donc une bonne opé­ra­tion pour l’Al­le­magne et Ange­la Mer­kel qui ne perd pas son temps lors de sa pré­si­dence de l’U­nion qui vient de com­men­cer le 1er juillet…

Quand à la Badische Zei­tung, elle s’in­quiète: « le temps où l’Al­le­magne et la France déci­daient et les autres sui­vaient est révo­lu ! » Les cinq pays « éco­nomes » (Pays-Bas, Suède, Dane­mark, Autriche, Fin­lande) tout comme la Hon­grie et la Pologne ont dic­té leurs lois. Le jour­nal de Fri­bourg rejoint la ZDF: ces pays ont obte­nu de sérieux rabais pour leur contri­bu­tion et les deux pays d’Eu­rope cen­trale n’ont pas été embê­té pour leurs mul­tiples entorses aux liber­tés et à l’État de droit, pour­tant une des bases de l’U­nion euro­péenne, dit-elle ! Comme quoi de petits arran­ge­ments sont tou­jours pos­sibles avec les grands prin­cipes pour­vu qu’on y mette le prix !

De nom­breux jour­na­listes alle­mands vont plus loin encore: « De toute évi­dence, le Brexit a ouvert une voie à de nou­velles contes­ta­tions sur l’o­rien­ta­tion de l’U­nion euro­péenne et les cinq pays « éco­nomes » comptent  bien conti­nuer à contes­ter le lea­der­ship de l’Al­le­magne et de la France. Une époque est révolu… »

N’est-il pas là, le vrai tour­nant his­to­rique de l’Eu­rope avec la fin du « moteur fran­co-alle­mand »… dans lequel, il faut bien le dire, c’est l’Al­le­magne qui tenait la barre ? On n’est pas la pre­mière éco­no­mie du conti­nent pour rien…

« L’Al­le­magne a‑t-elle trou­vé sa Mme Thatcher »

A la lec­ture du site (qui se défi­ni comme « cri­tique ») Nach­Denk­Sei­ten ont prend connais­sance d’une ana­lyse inédite et fort per­ti­nente. En par­lant des « quatre éco­nomes » Pays-Bas, Autriche, Dane­mark, Suède, le rédac­teur constate qu’ils ne font pas autre chose que d’ap­pli­quer la vieille tac­tique de Mme That­cher quand elle exi­geait « I want my money back ».

C’est en effet la Pre­mière Ministre bri­tan­nique qui obtint, la pre­mière, les fameux rabais. Quand elle a esti­mé, en 1984, que la Grande-Bre­tagne payait trop au bud­get de l’UE par rap­port à d’autres, il a fal­lu mettre en place des méca­nismes de com­pen­sa­tion, afin de « cor­ri­ger » les contri­bu­tions finan­cières qui sem­blaient excessives.

C’est ce sys­tème que M. Macron vou­lait faire sup­pri­mer lors de ce som­met de 2020: belle réus­site ! Non seule­ment il n’a pas dis­pa­ru, mais le champ des béné­fi­ciaires s’est encore élargi !

L’Au­triche obtient avec cet accord un rabais de 565 mil­lions d’eu­ros par an sur sa contri­bu­tion, le Dane­mark 322 mil­lions, la Suède 1,069 mil­liards, les Pays-Bas 1,921 mil­liards… Et, ô sur­prise, l’Al­le­magne béné­fi­cie d’un rabais de 3,671 milliards…

Ce qui fait dire à Jens Ber­ger, le rédac­teur du site, que les médias alle­mands ont vou­lu pré­sen­ter les « quatre éco­nomes » comme des oppo­sants à Mme Mer­kel : mais il n’en est rien ! Ils défendent en réa­li­té ce que l’Al­le­magne elle-même a tou­jours défen­du : haro sur les cigales du sud, rap­pe­lons-nous M. Stäuble, l’an­cien ministre de l’Économie de Mme Mer­kel qui fus­ti­geait la Grèce et était intran­si­geant à toute réduc­tion de leur dette.

Jens Berer a une expli­ca­tion: Mme Mer­kel, en tant que pré­si­dente en exer­cice de l’U­nion euro­péenne, ne peut défendre des posi­tions aus­si dures… Et de sug­gé­rer que les « quatre éco­nomes » ont bien ser­vi Mme Mer­kel, qui gagne sur tous les tableaux.

Quand Gar­ry Line­cker, foot­bal­leur grand-bre­ton puis jour­na­liste, résu­mait le foot en « Le foot­ball est un jeu qui se joue à onze contre onze, et à la fin, c’est l’Al­le­magne qui gagne », il ne pen­sait pas que cela pou­vait s’ap­pli­quer à d’autres domaines !

Mais alors, faut-il blâ­mer Mme Mer­kel et son gou­ver­ne­ment ? Elle réus­sit à défendre ses inté­rêts tout en se fai­sant pro­gres­ser l’i­dée d’une Union euro­péenne comme un mar­ché avant tout… Et quand on va faire son mar­ché, on essaie de reve­nir le panier plein au meilleur prix…

Ne reste que le « flam­boyant » Emma­nuel qui rentre, la mine confite et la queue entre les jambes en se deman­dant com­ment il allait vendre cet accord si néga­tif comme un grand suc­cès. Le sou­rire lui revint quand il pen­sait à tout ces médias coco­ri­co qui se mettent ser­vi­le­ment à son ser­vice, quitte à tor­tu­rer la réa­li­té des faits. Mais un men­songe même assé­né des mil­liers de fois ne devient pas pour autant une vérité !

Michel Mul­ler


Fonds de redres­se­ment : un pou­voir de veto ?

Il n’y en aura pas.


« Il Fat­to quo­ti­dia­no » du 21 juillet 2020

Tout comme les alle­mands, les ita­liens ont l’im­pres­sion d’a­voir tiré les mar­rons du feu de la créa­tion de ce fonds euro­péen… mais pour des rai­sons stric­te­ment contraires à celles des pays fru­gaux, voire de l’Allemagne !

Le titre de l’ex­cellent quo­ti­dien indé­pen­dant ita­lien « Il fat­to quo­ti­dia­no » foca­lise en effet sur le « Chan­ge­ment déci­sif de l’I­ta­lie dans le texte final [du Conseil euro­péen]. Pour Mark Rutte [pre­mier ministre néer­lan­dais] c’est un prix de conso­la­tion pour les élec­tions » [à venir en 2021].

Soit un peu l’é­qui­valent du tro­phée en « sucre » (qu’é­voque ci-des­sus Michel Mul­ler), que chaque chef de gou­ver­ne­ment peut rame­ner devant son opi­nion publique de sorte à faire illu­sion, voire triompher. 

En effet, le sou­ci majeur de la délé­ga­tion ita­lienne était que « Le texte du para­graphe A19 des conclu­sions du Conseil euro­péen n’af­fecte pas les pou­voirs que les trai­tés attri­buent à la Com­mis­sion (…) et en par­ti­cu­lier le pou­voir de vali­der et d’au­to­ri­ser le décais­se­ment des paiements « . 

Ain­si, le ser­vice juri­dique de l’é­quipe du pre­mier ministre Giu­seppe Conte assure que le « frein d’ur­gence » sur les plans natio­naux de relance, cher à Rutte, est plus for­mel que substantiel. 

Le jour­nal ajou­tant que « Le lea­der des pays fru­gaux a obte­nu un prix de conso­la­tion qui pour­ra être dépen­sé chez lui lors des pro­chaines élec­tions, mais n’au­ra pour­tant aucun impact sur l’ar­ri­vée à Rome de l’argent pré­vu par l’ac­cord entre les Vingt-Sept sur le fonds de relance ».

Le quo­ti­dien se délecte alors à pré­ci­ser que Rutte s’est enquis des moda­li­tés de sai­sie de la com­mis­sion en cas de droit d’a­lerte ou de véto de sa part, à l’en­contre d’un pays « cigale », mais que le dis­po­si­tif a dis­pa­ru de la rédac­tion finale, bien que celle-ci pré­voit que la ques­tion puisse être por­tée à l’at­ten­tion du Conseil dans lequel siègent les chefs d’État.

Selon Car­lo Alto­monte, pro­fes­seur de poli­tique éco­no­mique euro­péenne à l’U­ni­ver­si­té pri­vée mila­naise Boc­co­ni (dont le pré­sident est un cer­tain Mario Mon­ti ‑ancien Com­mis­saire Euro­péen et Pre­mier Ministre d’I­ta­lie-) : « Cette pos­si­bi­li­té est une caresse élec­to­rale à Rutte, qui peut aller aux urnes en mars 2021 en la reven­di­quant comme un suc­cès, et est utile à Ange­la Mer­kel en vue du vote de rati­fi­ca­tion au Bundestag »

Au pire, les fru­gaux peuvent sai­sir le pré­sident de la com­mis­sion euro­péenne, Charles Michel, de la ques­tion. Mais il ne pour­ra rien faire de concret, sinon « dis­cu­ter plei­ne­ment » du problème. 

Et Giu­lia Ros­so­lil­lo, pro­fes­seure de droit de l’U­nion euro­péenne à l’U­ni­ver­si­té de Pavie, de pré­ci­ser : « En fait, le pas­sage au Conseil euro­péen ne retar­de­ra l’ap­pro­ba­tion que de trois mois, et dans des cas exceptionnels ». 

Chez les ita­liens, on fait donc sienne l’o­pi­nion de Fran­ces­co Sara­ce­no, direc­teur adjoint de l’ob­ser­va­toire éco­no­mique de Sciences Po Paris, qui veut croire que Rutte aurait per­du la par­tie, en sou­hai­tant héri­ter du rôle tenu par Mar­ga­ret That­cher et de ses suc­ces­seurs grands bre­tons, oppo­sés à toute inté­gra­tion européenne. 

Sara­ce­no conclut que : « à en juger par le résul­tat final, Rutte a été vain­cu. Car, au-delà des chiffres totaux et de ce qui revient à chaque pays, la struc­ture fon­da­men­tale de la pro­po­si­tion de la Com­mis­sion reste intacte: l’en­det­te­ment com­mun et une allo­ca­tion en fonc­tion des besoins macroé­co­no­miques. C’est à dire une mutua­li­sa­tion objec­tive de la réponse à la crise ».

Alber­to SOFIA