Le consommateur est-il autre chose qu’un prédateur opportuniste, prêt à occire son prochain pour accéder prioritairement à une offre commerciale ?

On relevait il y a quelques semaines une cohue devant un magasin hard discount d’Orgeval, dans les Yvelines, qui vendait des consoles de jeu « Playstation 4 » à 95 euros, au lieu de 300. La police a été obligée d’intervenir pour disperser la foule. Des gaz lacrymogènes ont été lancés. Bilan : vente annulée et magasin fermé.

La chaine est coutumière du fait, puisque le lancement d’un robot ménager avait provoqué des heurs du même type.

On se souvient des disputes récentes, liées au confinement, pour quelques produits d’hygiène achetés de manière irraisonnée, ou même de celles lui précédant, centrées sur des pots de pâte à tartiner, et dont la violence avait défrayé la chronique, tant les consommateurs s’écharpaient pour s’en procurer.

Une logistique de la démesure consumériste

On a peine à s’imaginer l’efficience et l’envergure du dimensionnement logistique nécessaire pour mettre en œuvre des opérations commerciales aussi délibérément agressives, dont le bénéfice n’est pas retiré de la marge commerciale (quasi-nulle ou anecdotique en général), mais du positionnement commercial et de l’image de marque bénéfique, qu’apporte la mise en place d’un « produit d’appel ».

L’intérêt est d’accroître exponentiellement le flux de consommateurs venu pour la promotion, au sein de la zone de chalandise, et, qu’il en est finalement bénéficié ou pas, repartira sans doute avec l’un ou l’autre produit payé au prix fort.  

Les techniques de merchandising ou de mercatique, consistant à mettre en scène la zone de vente, tout comme on s’apprête à installer le décor d’une pièce de théâtre, sont la base du métier. C’est une dramaturgie commerciale qu’il faut renouveler en permanence, faute de perdre en attractivité et donc en parts de marché. 

La logique de saisonnalité étant la plus commune de ces invariables dramaturgies : la rentrée scolaire, le blanc, les fêtes de fin d’année, la période Pasquale…)

La marchandise est célébrée comme un culte en son temple de la distribution depuis les années 50 en France, comme nulle part dans le monde, à l’exception des États-Unis, bien que le réseau de distribution soit longtemps resté plus conventionnel que le modèle français, centré autour de l’église supermarché, puis de la cathédrale hypermarché.

Jeux de plateformes : à la base d’un tournant social majeur

Cependant, depuis une vingtaine d’années, la distribution commerciale à la papa croule sous les coups de boutoir administrés par de nouveaux tycoons capitalistes, apparus à la faveur de l’économie numérique, notamment depuis les États-Unis. A la faveur de la multiplication des implantations d’Amazon sur l’ensemble du territoire, la France connait aujourd’hui son aggiornamento économique.

Loin d’avoir dématérialisé le travail humain, le numérique aura façonné et reconfiguré les modes et circuits de distribution commerciaux, accroissant ainsi la pénibilité du personnel manutentionnaire chargé de les mettre en oeuvre.

A cette fin, des systèmes logistiques servis par la technologie, les réseaux de télécommunication, et un fonctionnement en capillarité spatiale et fonctionnelle (des entrepôts qui se complètent et se spécialisent au sein d’un même groupe ou réseau d’entreprise), donnent la pleine mesure de ce qu’il convient de désigner aujourd’hui sous le nom d’ « économie des plateformes ».

Pour la DARES, les plateformes sont « sources d’inquiétude, les effets possibles sur le travail et l’emploi sont encore plus contrastés. L’économie des plateformes offre des emplois flexibles, avec une organisation plus libre du temps de travail, qui se prêtent particulièrement à l’exercice d’activités d’appoint.

Ils peuvent mieux convenir que les emplois classiques aux préférences de certains travailleurs et accroître en conséquence le niveau total d’emploi ; mais ils peuvent d’un autre côté contribuer à dégrader la qualité des emplois en augmentant la précarité et les risques psychosociaux, surtout s’ils se substituent à des emplois salariés mieux protégés ». (Point 5.2 du rapport de la DARES sur l’économie collaborative) 

Pour tenter de la définir économiquement, une plateforme est un intermédiaire qui crée un marché. Par extension, une plateforme est aussi un intermédiaire qui rassemble des groupes et favorise les échanges économiques et sociaux.

Par exemple, le NASDAQ est une plateforme qui organise un marché d’actions. eBay et Amazon sont des plateformes de commerce en ligne et l’app store d’Apple est une plateforme qui met en relation les développeurs d’applications et les consommateurs.

L’économie des plateformes se caractérise par les « effets de réseau ». L’attractivité d’une plateforme croit donc avec le nombre de ses utilisateurs. C’est la raison pour laquelle, c’est bien plus la taille de la communauté de ses utilisateurs qui constitue l’actif d’une plateforme plus que ses actifs physiques.

Un long fleuve intranquille s’apprête à tout engloutir…

L’entreprise, aujourd’hui multinationale, qui aura porté, intégré et étendu le modèle des plateformes à son apogée, est sans aucun doute Amazon.  

Celle que les collectifs d’opposants ne souhaitent pas voir s’implanter à Dambach-la-ville (Bas-Rhin) ou à Ensisheim (Haut-Rhin). Redoutant par-dessus tout la capacité de nuisance dont la multinationale sait faire preuve à dessein, en atrophiant l’économie locale et ses liens de proximité.

En 1995, à sa fondation, la société n’est pas plus qu’une simple librairie en ligne fondée par un ancien banquier : Jeff Bezos.

Stratège jusqu’au bout des ongles, son souhait premier était que le nom de son entreprise commençât par un A, pour apparaître en tête des classements alphabétiques des annuaires de sites (Google n’existait pas encore). Il aurait choisi « Amazon » (Amazone en français) parce que c’était un lieu « exotique et différent » et que le fleuve était considéré comme le plus grand du monde, destinée qu’il souhaitait donner à son entreprise, dont la mission était précisément de référencer le plus grand nombre de livres disponibles.

Aujourd’hui, sa puissance tentaculaire mondialisée se dissimule avec peine derrière un logotype en forme de flèche souriante.

Sa devise est un concentré de prophétie autoréalisatrice pour l’employeur, et, inversement, la promesse d’une exploitation étroitement corsetée pour les employés de la multinationale : « Work hard. Have fun. Make history. » [« Travaillez dur. Amusez-vous. Écrivez l’Histoire »],

C’est que la clientèle visée, et jalousement fidélisée, tombe assez rapidement sous le charme de la corne d’abondance infinie de son offre commerciale. Supplantant la devise du magasin « la Samaritaine », on trouve vraiment de tout, 24 heures sur 24, chez Amazon.

Ce faisant, la multinationale est devenue une menace pour l’ensemble des secteur de la distribution, et commence à peine à investir le domaine productif par voie de sous-traitance en chaine.

On ne le sait d’ailleurs que trop peu, mais cette marque commerciale désormais familière des sociétés occidentales accompagne toujours davantage nos vies au quotidien. Elle s’est en effet coulée dans une vaste fraction de nos activités et transactions quotidiennes.

Aux États-Unis, la moitié des foyers sont aujourd’hui abonnés à « Prime », son programme de fidélité garantissant une livraison expresse des marchandises commandées.

Près de la moitié des personnes qui font leurs achats sur internet démarrent spontanément leur recherche sur Amazon, de sorte que la société empoche désormais près de la moitié des dépenses du commerce en ligne des Américains.

Dans cinq ans, le cinquième de la distribution américaine (3,6 milliards de dollars) aura basculé en ligne, et la société Amazon s’en attribuera à elle seule les deux tiers.

Changement de paradigme capitaliste

Mais Amazon est aujourd’hui beaucoup plus qu’un énorme distributeur aux méthodes impitoyables.

Le maillage d’entrepôts et de centres logistiques est implémenté de manière à couvrir au plus près chaque recoin géographique d’un pays donné.

En France, les dépôts Amazon forment une toile homogène fonctionnant en réseau dans un système unique d’entreposage, essentiellement le long d’un axe Nord-Sud. A l’intérieur des pays ou la multinationale est implantée, chaque lieu de stockage est peu ou prou spécialisé dans une catégorie de produits, ou plutôt d’une typologie ou d’univers de produits.

Ceux-ci sont stockés en un même lieu, même s’ils le sont de manière anarchique en termes de référencement : un casier stockant un ordinateur portable peut voisiner un casier stockant un balais à frange, par exemple. En revanche, une robe de soirée bien plus délicate à manipuler sera stockée dans un hangar dédié aux produits de mode.  

La robotisation est en marche dans les entrepôts. Mais offciellement, les robots n’y sont présents que pour faciliter le travail des opérateurs, qui n’ont ainsi plus à se déplacer pour aller récolter ou “picker” les articles. Les robots se chargent alors de soulever les racks de stockage et de les porter devant le manutentionnaire prélevant alors la référence demandée.

Les robots pilotés informatiquement soulèvent les racks de stockage

Forte de ce réseau et de son savoir-faire en matière de préparation et de livraison des commandes, la firme les exploite aujourd’hui pour elle-même, aussi bien que pour le compte de vendeurs tiers. Le contrôle de cette infrastructure stratégique lui confère une situation favorable face à ses concurrents et lui permet même de définir leurs conditions d’entrée dans un marché.

Au reste le modèle Amazon a fait école. Le « marketplace », ainsi qu’on le verra plus bas, est un modèle adopté par les grandes chaines de distribution françaises, très en retard à de multiples niveaux, telles la Fnac, Darty, Conforama, But etc…

Le degré d’intégration de la chaine de distribution, voire de production (car la société s’est mise à fabriquer ses propres produits), constitue un précédent jamais connu dans l’histoire économique américaine par son ampleur, et relève d’une puissance de feu sans commune mesure.

En témoigne les principaux éléments de la toile d’araignée que l’entreprise n’a eu de cesse de déployer tout au long de cette dernière décennie :

  • Amazon marketplace

Réduite à la seule offre commerciale constituée par le site internet éponyme, Amazon n’aurait sans doute pas eu le succès qu’on lui connait aujourd’hui, même si le service de livraison, qui fait pour beaucoup dans sa marque de fabrique, est redoutablement rapide et efficace.

En effet, commander sur Amazon, c’est en fait s’adresser, dans au moins 80% des cas, à de petits revendeurs tiers qui se servent du trafic exponentiel généré par le site pour installer leur offre sur la place de marché proposée par la société. Un « marketplace », c’est une plateforme ouverte à tous types de vendeurs. Celle proposée par Amazon est désormais incontournable et dominante dans l’e-commerce. 

Le service « expédié par Amazon » ajoute encore une couche d’intégration et de service à la disposition des revendeurs du « marketplace ». En effet, moyennant des couts de stockage et d’expédition additionnels à la commission déjà perçue par l’entreprise américaine lors de l’utilisation de sa plateforme, un revendeur peut envoyer l’ensemble de sa marchandise auprès de l’un des centres de stockage exploité par la multinationale.

Celle-ci assurera dès lors l’intermédiaire entre le revendeur et l’acheteur final, en se chargeant de l’empaquetage, de l’expédition et de la gestion des retours éventuels de produits.  

  • Amazon transports

Soucieuse de posséder la maitrise de l’entière chaine logistique, depuis le départ entrepôt jusqu’à la livraison au client final, la société s’est dotée ces 5 dernières années d’une flotte de livreurs freelance, mais paradoxalement exclusifs à Amazon. Un paradoxe soulevé à de multiples reprises par les défenseurs du droit du travail français, puisque pour ce dernier un travailleur dépendant ne saurait œuvrer exclusivement au service d’un seul donneur d’ordre, sauf à apparaitre le subordonné de celui-ci, et ce faisant travailler de facto sous son contrôle et répondre à ses directives.

Devant de telles situations irrégulières au regard de notre droit, les juges de tribunaux de Prud’hommes répondent toujours davantage par la requalification du pseudo-contrat de commerce qui lierait les livreurs au mastodonte américain, en un authentique contrat de travail salarié au bénéfice dudit livreur, car il ne peut alors s’agir que de ce que la loi caractérise comme une situation de “salariat déguisé”.

Un salariat déguisé qui constitue une aubaine pour nombre d’employeurs en France. Car tous les avantages de la relation de travail profite au donneur d’ordre (ici Amazon), et tous les effets et conséquences sociales ou économiques (maladie, chômage, vacances…) sont supportées exclusivement par le seul livreur “indépendant”.

Encore faudrait-il que les livreurs s’en plaignent ouvertement et osent dénoncer une telle supercherie…

C’est d’ailleurs le même type paradoxe qui agite le personnel de livraison des sociétés de portage de repas de type “Uber Eat” ou “Deliveroo“, ou encore les chauffeurs de VTC, ainsi que les livreurs de colis qui agissent pour le compte de Chronopost, notamment…

Ainsi, Amazon n’est aujourd’hui pratiquement plus cliente des sociétés de colisage ou de messageries. La Poste, Chronopost ou UPS se voient voient aujourd’hui privés de 9 colis sur 10 en moyenne, au profit des livreurs “maison”, qui font le job aux conditions de la multinationale…

  • Amazon Web Services

Amazon Web Services (AWS) est un département du groupe spécialisé dans les services de serveurs distants ou de cloud pour les entreprises et les particuliers. En 2015, AWS générait près de 7 % du chiffre d’affaires d’Amazon, et représentait déjà la première source de profit de l’entreprise.

Cela seul peut justifier les accusations de distorsion de concurrence, longuement abondées par tous les concurrents de l’américain, aussi bien en Europe que dans le monde entier. Ainsi, l’entreprise peut se permettre de perdre de l’argent sur ses ventes tout en continuant à équilibrer ses comptes en s’appuyant sur ses filiales excédentaires, telle AWS.

Sans même évoquer l’optimisation fiscale dont l’entreprise s’est faite une spécialité, par le truchement de son jeu de filiales réunies autour d’une holding européenne, elle-même située dans un paradis fiscal par trop méconnu : le Luxembourg.

La puissance de calcul et de stockage possédée par AWS permet aussi bien d’alimenter des services de plateforme vidéo grand public, tel son propre service de vidéo en streaming : « Prime video », ou encore celui de « Netflix », que d’irriguer les besoins en puissance de calculs pour le bénéfice de… la CIA.

Forte de ce maillage logistique en réseau et de son savoir-faire en matière de préparation et de livraison des commandes, la firme contrôle étroitement une infrastructure stratégique à laquelle elle ne participe pas financièrement, puisque ce sont les fonds publics d’État qui ont constitué les noeuds et réseaux routiers et autoroutiers dont elle se sert abondamment. Sans compter les financements publics et parapublics dont elle bénéficie à chaque nouvelle installation d’un entrepôt.  

Cela lui confère une situation favorable face à ses concurrents et lui permet même de modeler les conditions d’accès au marché.

  • Amazon lockers

Impossible de passer à côté en allant faire vos courses. De très nombreux supermarchés et hypermarchés en sont déjà équipés : des casiers électroniques au nom incongru de « Gaston » ou « Hubert », notamment, sont installés le long des halls d’entrée de nos temples de la consommation.  

Les colis expédiés par la société peuvent y être envoyés sans frais, et prélevés par les clients tout le long de la journée, moyennant un simple numéro de commande.

C’est une manière édifiante pour l‘enseigne de marquer sa volonté de maitriser la chaine logistique de bout en bout : de l’expédition assurée en propre par la flotte d’avions et de camions exploités par la filiale chargée du transport « Amazon logistics », jusqu’à la distribution assurée par les sous-traitants auto-entrepreneurs dans les boites aux lettres, quand ils ne rechignent pas devant le volume de colis à distribuer, jusqu’aux casiers, servis en priorité et dont la réception des colis est gérée par les clients eux-mêmes.

  • Amazon Pay

Concurrent sérieux de la plateforme bancaire « PayPal », présente sur internet depuis les années 90, Amazon investit en masse dans les solutions de paiement. Ainsi, « Amazon Pay » est un service de traitement des paiements en ligne, lancé en 2007. Elle utilise la base de consommateurs des sites internet du groupe, et vise à donner aux utilisateurs la possibilité de payer avec leurs comptes Amazon sur des sites Web marchands externes ayant choisi la solution de paiement proposée par l’enseigne américaine. Le service est disponible chez les marchands français depuis 2019.

  • Amazon Prime video

C’est un avantage « gratuit » et additionnel du système de fidélité « prime » (6 euros par mois ou 49 euros annuels). Il s’agit d’une plateforme de streaming vidéo de type « Netflix », riche d’un catalogue de 3300 films et 560 séries, quand son principal concurrent spécialisé propose 600 films de moins (soit 2700) et un millier de séries en plus (1550 séries), sous la forme de 3 types d’abonnements, allant de 8 à 15 euros par mois.

Qu’à cela ne tienne : Amazon investit des centaines de million de dollars dans de nouveaux contenus (séries et films), et compte sérieusement rattraper son grand concurrent de référence.

  • Amazon basics

Outre les films, et les plateformes vidéo, la société fabrique en sous-traitance des milliers de produits, des chemisiers aux aliments pour bébé, en passant par des piles.

Amazon est également présent dans les rayons textiles avec ses marques Goodthreads et Paris Sunday.

De l’intelligence artificielle à l’artificialité stupide

Si l’entreprise fait travailler plus de 1000 personnes sur l’intelligence artificielle, publie des livres électroniques via sa liseuse maison, le « Kindle », qu’il lorgne du côté de Google pour les recherches en ligne et d’Apple pour l’informatique grand public, qu’il abrite l’une des plus grandes plateformes de jeux vidéo (“Twitch“), ou encore « Audible », spécialisé dans le livre audio, il existe une activité par trop méconnue, qui mériterait singulièrement d’être placée sous les projecteurs médiatiques :

  • Amazon mechanical turk

Emblématique de l’horizon social idéal vu par Jeff Bezos, son patron libertarien, l’Amazon Mechanical Turk (ou « Turc mécanique d’Amazon ») est un service de micro-travail lancé par Amazon.com fin 2005.

Un plan du Turc mécanique au XVIII ème siècle

Prescriptrice de normes socialement rétrogrades du travail, la plateforme web vise à faire effectuer par des humains, contre une rémunération insignifiante, des tâches plus ou moins complexes. Il s’agira le plus souvent d’analyser ou de produire de l’information dans des domaines où l’intelligence artificielle est encore trop peu performante, par exemple l’analyse du contenu d’images.

Non content de révéler qu’il n’y a pas plus sot qu’une « intelligence artificielle », à la manière d’un artefact, puisque ce qu’elle traite et analyse doit nécessairement lui être programmé très progressivement, étape après étape, le turc mécanique version Amazon s’inspire d’un canular historique éponyme.

Il s’agissait en fait d’un automate du XVIIIe siècle imaginé par un inventeur allemand d’origine hongroise (J. W. von Kempelen) lequel était supposer jouer aux échecs automatiquement, mais dans le socle duquel se cachait un être de chair et d’os.

Les « taches » du mechanical sont offertes aux preneurs inscrits et préalablement admis au programme, car il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus… Les offres consistant par exemple à identifier des avions dans une série de 10 images, ou à repérer un accent grave dans une historiette de 10 lignes, sont pour la plupart rémunérées entre 1 centime d’euro et 30 centimes la tâche, pour celles, bien plus rares, parmi les plus prodigues…   

Les « travailleurs » ne se font pas priés : c’est que la concurrence entre eux est mondiale, car la plateforme est accessible dans tous les pays.   

Le larbinat ainsi employé ne peut pas même connaitre l’identité du donneur d’ordre pour lequel il exécute ses missions aliénantes. Amazon étant bien sûr l’intermédiaire obligé, qui veille à ce que la tâche soit dument effectuée pour le compte du tiers auprès duquel elle se rémunère en passant.  

Tout comme l’intelligence artificielle, dont il constitue la métaphore idéale, le turc mécanique renvoie donc cyniquement au canular dont il est l’expression.

La magie et le surnaturel de l’intelligence cybernétique ne résulte d’abord que du travail humain, préalable à son prodige cognitif, quand bien même il ne s’agirait que de tâches fractionnées à l’extrême, destinées à servir de traitement de base au génial automate numérique.

  • Autres activités en développement

Pour concurrencer les acteurs du streaming musical, Amazon a lancé un service de musique en streaming similaire à Spotify (“Amazon music”).

Désireuse de se frotter à l’économie de la distribution conventionnelle, l’entreprise ouvre des centaines de magasins en dur, dont des librairies, et des showrooms pour exposer une partie de son catalogue hi-tech. Mais surtout des magasins supérettes, les “Amazon Go“, sans caisse, mais dont l’addition est calculée automatiquement par la technologie intégrée au magasin.

La non-dimension environnementale

Greenpeace cite, en 2017, Amazon parmi les grandes entreprises les moins respectueuses de l’environnement. L’ONG lui reproche de ne faire aucun effort pour réduire son impact environnemental et de ne dévoiler aucune statistique sur le recyclage de ses produits ou sur sa part d’énergie renouvelable.

Selon des organisations non gouvernementales, les services d’hébergement Web d’Amazon (AWS) auraient émis, en 2018, autant de gaz à effet de serre que le Portugal et, en 2019, son site de vente en ligne, autant de CO2 que la Bolivie, soit respectivement 55,8 et 18,87 millions de tonnes.

Dénonçant l’ouverture de trois entrepôts géants en France, des activistes d’Action non-violente COP21, des Amis de la Terre et des membres des Gilets Jaunes ont bloqué le siège d’Amazon France et deux autres bâtiments à Lille et Toulouse, le 2 juillet 2019. Ils dénoncent la surproduction que génère Amazon et souhaitent empêcher l’implantation de ces nouveaux entrepôts en raison de leurs impacts environnementaux mais aussi sociaux, notamment sur l’emploi local.

Ils reprochent à l’entité de favoriser la surconsommation et d’abuser du transport par avion à cause notamment de sa flotte de cinquante avions-cargos dont le nombre devrait être porté à soixante-dix en 2021.

Le même phénomène d’opposition se retrouve dans les projets d’implantation de Dambach-la-Ville et d’Ensisheim. Facteur aggravant de coagulation des colères: les élus locaux dissimulent de tels projets par un jeu de conventions signées avec l’américain ou son délégataire, voire sont placés en face du fait accompli.

Associalement vôtre

On connait déjà les conditions de travail éprouvantes au sein des entrepôts de l’entreprise (même si les enseignes françaises ne valent pas mieux à ce titre) : des enquêtes de journalistes dénoncent régulièrement les conditions de travail extrêmes imposées aux salariés, conditions qualifiées de « darwiniennes », faites pour écraser et briser les employés les plus faibles.

Les employés les plus efficaces sont désignés par l’appellation prétendument méritoire d’« Amabot » mais qui est une contraction d’Amazon et de robot. Le journaliste Benoît Berthelot évoque, dans son livre, « Le monde selon Amazon », un « flicage des salariés et des clients », des « livreurs sous-payés et exploités».

Le site américain “The Verge” révélant, en avril 2019, qu’Amazon a mis en place un système automatisé de licenciement, analysant la productivité des employés des entrepôts où les colis sont assemblés et organisés, et générant automatiquement des avertissements et des avis de fin d’emploi pour les employés n’atteignant pas les quotas.

On connait moins, en revanche, une autre pratique antisociale pourtant en vigueur dans l’enseigne :

En effet, l’entreprise perpétue une longue tradition antisyndicale, quel que soit le pays dans lequel l’entreprise est implantée, ce qu’elle reconnaît d’ailleurs ouvertement : « Nous ne pensons pas que les syndicats soient bénéfiques à nos clients, nos actionnaires et nos partenaires ».

En France, elle n’avait ainsi pas hésité à s’introduire dans des locaux de la Confédération générale du travail (CGT) pour y confisquer des ordinateurs et en effacer le contenu.

Mais peser sur les salariés ne suffit pas à les mater. Encore faut-il pressurer les décideurs politiques. Ce à quoi s’emploie l’entreprise par ses activités de lobbying. En 2018, elle déclarait 600 000 euros de dépense à ce seul titre, auprès de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique.

Du gâchis de notre modèle économique

En 2018, Amazon aurait détruit 3,2 millions de produits neufs en France, selon les estimations d’élus CGT. La cause de cette « destruction massive » serait la politique de stockage qui se résume, pour les vendeurs tiers du marketplace, à une alternative : récupérer la marchandise invendue ou la détruire. Or, les coûts de rapatriement de la marchandise dissuadent les vendeurs de le réaliser, préférant pour un faible coût la faire détruire par Amazon.

Par ailleurs, un reportage du journaliste Guillaume Cahour sur ce sujet est diffusé, en janvier 2019, dans l’émission Capital. Le journaliste s’est fait embaucher au sein d’un site d’Amazon France. Le reportage cite l’exemple de Chalon-sur-Saône où plus de 293 000 produits ont été jetés neufs ou presque, en l’espace de neuf mois.

La stratégie du nœud coulant

Le pari d’Amazon, et sa stratégie matricielle, est que compte-tenu le confort dans lequel est maintenu le consommateur amazonien, c’est à dire une expérience d’achat facilitée, des livraisons optimisées, un service après-vente imparable, celui-ci consentira insensiblement mais toujours davantage, de dépendre de l’écosystème pensé pour lui par la multinationale.

C’est que le géant de l’e-commerce se sert des données qu’il accumule au fil de nos pérégrinations et de nos achats sur le net pour nous mettre sous les yeux les produits les plus susceptibles de nous intéresser, et ajuster ses prix en conséquence, ce qu’il fait des milliers de fois par jour, aussi bien afin de renforcer sa position que dissuader la concurrence. 

Le contrôle étroit et sourcilleux qu’il exerce sur les vendeurs du marketplace (sanctionnés pour tout ou rien, au nom du principe selon lequel le client Amazon a toujours raison, même quand il est de mauvaise foi), conjugué à son propre pouvoir en tant que producteur, signifie qu’il oriente de plus en plus nos choix, décide des produits qui seront ou non mis sur le marché et figureront ou non sur nos écrans.

De fait, la position chaque jour plus dominante d’Amazon impose des coûts faramineux à la société.  Elle creuse les inégalités, concentre le pouvoir aux mains d’un distributeur tout puissant, rend la concurrence exsangue, et expose la cohésion sociale et la démocratie par des abus de pouvoir exécutés dans son seul intérêt.

Il est vrai cependant que la médiocrité des enseignes françaises, tant en termes de respect du consommateur, que de la qualité du service après-vente, contribue pour beaucoup à lui ouvrir des boulevards…

Car bien peu nombreux sont les clients de l’enseigne à vouloir cesser de la fréquenter pour revenir vers les distributeurs autochtones. Au milieu de leurs injonctions contradictoires, leur choix famélique, et leurs méthodes de vente autoritaires et/ou psychorigides.

L’Hydre amazonien est aujourd’hui une créature polycéphale monstrueuse implantée dans l’économie et les habitudes de consommation de millions de clients satisfaits, qu’il sera extrêmement difficile de déloger. Tout comme le polype éponyme, dont on a découvert depuis peu qu’il est potentiellement immortel…

Et la survenue de l’épidémie de Covid-19 n’aura fait que renforcer davantage la multinationale !

Pour autant, et par-delà la seule problématique Amazon, faut-il considérer les plateformes de distribution de l’internet comme la forme terminale et pathologique de consumérisme pulsionnel, qui traduit mal-être, dépression ou absence de sens et de perspectives en l’avenir ?

Le sevrage des écrans et des besoins chimériques proposés par l’industrie de la surconsommation morbide, s’il survenait un jour, passera par une douloureuse plongée dans les profondeurs du long fleuve intranquille irriguant nos sociétés, et sur lequel nos esprits menacent de prendre l’eau.  

Un lien vers un article consacré aux actions antisyndicales d’Amazon.

Vous jugez utile notre travail d’information ? Sachez qu’un journal “gratuit” ne peut exister dans la durée. Sauf à être financé par la publicité, ou… s’il commercialisait vos données personnelles ! En tant que média indépendant d’information locale, sans publicité, nous ne pouvons compter que sur votre don pour poursuivre notre tâche en toute liberté. Merci par avance.

Print Friendly, PDF & Email