Le consom­ma­teur est-il autre chose qu’un pré­da­teur oppor­tu­niste, prêt à occire son pro­chain pour accé­der prio­ri­tai­re­ment à une offre commerciale ?

On rele­vait il y a quelques semaines une cohue devant un maga­sin hard dis­count d’Or­ge­val, dans les Yve­lines, qui ven­dait des consoles de jeu « Plays­ta­tion 4 » à 95 euros, au lieu de 300. La police a été obli­gée d’in­ter­ve­nir pour dis­per­ser la foule. Des gaz lacry­mo­gènes ont été lan­cés. Bilan : vente annu­lée et maga­sin fermé.

La chaine est cou­tu­mière du fait, puisque le lan­ce­ment d’un robot ména­ger avait pro­vo­qué des heurs du même type.

On se sou­vient des dis­putes récentes, liées au confi­ne­ment, pour quelques pro­duits d’hygiène ache­tés de manière irrai­son­née, ou même de celles lui pré­cé­dant, cen­trées sur des pots de pâte à tar­ti­ner, et dont la vio­lence avait défrayé la chro­nique, tant les consom­ma­teurs s’écharpaient pour s’en procurer.

Une logis­tique de la déme­sure consumériste

On a peine à s’imaginer l’efficience et l’envergure du dimen­sion­ne­ment logis­tique néces­saire pour mettre en œuvre des opé­ra­tions com­mer­ciales aus­si déli­bé­ré­ment agres­sives, dont le béné­fice n’est pas reti­ré de la marge com­mer­ciale (qua­si-nulle ou anec­do­tique en géné­ral), mais du posi­tion­ne­ment com­mer­cial et de l’image de marque béné­fique, qu’apporte la mise en place d’un « pro­duit d’appel ».

L’intérêt est d’accroître expo­nen­tiel­le­ment le flux de consom­ma­teurs venu pour la pro­mo­tion, au sein de la zone de cha­lan­dise, et, qu’il en est fina­le­ment béné­fi­cié ou pas, repar­ti­ra sans doute avec l’un ou l’autre pro­duit payé au prix fort. 

Les tech­niques de mer­chan­di­sing ou de mer­ca­tique, consis­tant à mettre en scène la zone de vente, tout comme on s’apprête à ins­tal­ler le décor d’une pièce de théâtre, sont la base du métier. C’est une dra­ma­tur­gie com­mer­ciale qu’il faut renou­ve­ler en per­ma­nence, faute de perdre en attrac­ti­vi­té et donc en parts de marché. 

La logique de sai­son­na­li­té étant la plus com­mune de ces inva­riables dra­ma­tur­gies : la ren­trée sco­laire, le blanc, les fêtes de fin d’année, la période Pasquale…)

La mar­chan­dise est célé­brée comme un culte en son temple de la dis­tri­bu­tion depuis les années 50 en France, comme nulle part dans le monde, à l’exception des États-Unis, bien que le réseau de dis­tri­bu­tion soit long­temps res­té plus conven­tion­nel que le modèle fran­çais, cen­tré autour de l’église super­mar­ché, puis de la cathé­drale hypermarché.

Jeux de pla­te­formes : à la base d’un tour­nant social majeur

Cepen­dant, depuis une ving­taine d’années, la dis­tri­bu­tion com­mer­ciale à la papa croule sous les coups de bou­toir admi­nis­trés par de nou­veaux tycoons capi­ta­listes, appa­rus à la faveur de l’économie numé­rique, notam­ment depuis les États-Unis. A la faveur de la mul­ti­pli­ca­tion des implan­ta­tions d’A­ma­zon sur l’en­semble du ter­ri­toire, la France connait aujourd’hui son aggior­na­men­to économique.

Loin d’avoir déma­té­ria­li­sé le tra­vail humain, le numé­rique aura façon­né et recon­fi­gu­ré les modes et cir­cuits de dis­tri­bu­tion com­mer­ciaux, accrois­sant ain­si la péni­bi­li­té du per­son­nel manu­ten­tion­naire char­gé de les mettre en oeuvre.

A cette fin, des sys­tèmes logis­tiques ser­vis par la tech­no­lo­gie, les réseaux de télé­com­mu­ni­ca­tion, et un fonc­tion­ne­ment en capil­la­ri­té spa­tiale et fonc­tion­nelle (des entre­pôts qui se com­plètent et se spé­cia­lisent au sein d’un même groupe ou réseau d’entreprise), donnent la pleine mesure de ce qu’il convient de dési­gner aujourd’hui sous le nom d’ « éco­no­mie des plateformes ».

Pour la DARES, les pla­te­formes sont « sources d’inquiétude, les effets pos­sibles sur le tra­vail et l’emploi sont encore plus contras­tés. L’économie des pla­te­formes offre des emplois flexibles, avec une orga­ni­sa­tion plus libre du temps de tra­vail, qui se prêtent par­ti­cu­liè­re­ment à l’exercice d’activités d’appoint.

Ils peuvent mieux conve­nir que les emplois clas­siques aux pré­fé­rences de cer­tains tra­vailleurs et accroître en consé­quence le niveau total d’emploi ; mais ils peuvent d’un autre côté contri­buer à dégra­der la qua­li­té des emplois en aug­men­tant la pré­ca­ri­té et les risques psy­cho­so­ciaux, sur­tout s’ils se sub­sti­tuent à des emplois sala­riés mieux pro­té­gés ». (Point 5.2 du rap­port de la DARES sur l’économie collaborative) 

Pour ten­ter de la défi­nir éco­no­mi­que­ment, une pla­te­forme est un inter­mé­diaire qui crée un mar­ché. Par exten­sion, une pla­te­forme est aus­si un inter­mé­diaire qui ras­semble des groupes et favo­rise les échanges éco­no­miques et sociaux.

Par exemple, le NASDAQ est une pla­te­forme qui orga­nise un mar­ché d’ac­tions. eBay et Ama­zon sont des pla­te­formes de com­merce en ligne et l’app store d’Apple est une pla­te­forme qui met en rela­tion les déve­lop­peurs d’ap­pli­ca­tions et les consommateurs.

L’é­co­no­mie des pla­te­formes se carac­té­rise par les « effets de réseau ». L’at­trac­ti­vi­té d’une pla­te­forme croit donc avec le nombre de ses uti­li­sa­teurs. C’est la rai­son pour laquelle, c’est bien plus la taille de la com­mu­nau­té de ses uti­li­sa­teurs qui consti­tue l’ac­tif d’une pla­te­forme plus que ses actifs physiques.

Un long fleuve intran­quille s’apprête à tout engloutir…

L’entreprise, aujourd’hui mul­ti­na­tio­nale, qui aura por­té, inté­gré et éten­du le modèle des pla­te­formes à son apo­gée, est sans aucun doute Ama­zon.  

Celle que les col­lec­tifs d’opposants ne sou­haitent pas voir s’implanter à Dam­bach-la-ville (Bas-Rhin) ou à Ensi­sheim (Haut-Rhin). Redou­tant par-des­sus tout la capa­ci­té de nui­sance dont la mul­ti­na­tio­nale sait faire preuve à des­sein, en atro­phiant l’économie locale et ses liens de proximité.

En 1995, à sa fon­da­tion, la socié­té n’est pas plus qu’une simple librai­rie en ligne fon­dée par un ancien ban­quier : Jeff Bezos.

Stra­tège jusqu’au bout des ongles, son sou­hait pre­mier était que le nom de son entre­prise com­men­çât par un A, pour appa­raître en tête des clas­se­ments alpha­bé­tiques des annuaires de sites (Google n’exis­tait pas encore). Il aurait choi­si « Ama­zon » (Ama­zone en fran­çais) parce que c’é­tait un lieu « exo­tique et dif­fé­rent » et que le fleuve était consi­dé­ré comme le plus grand du monde, des­ti­née qu’il sou­hai­tait don­ner à son entre­prise, dont la mis­sion était pré­ci­sé­ment de réfé­ren­cer le plus grand nombre de livres disponibles.

Aujourd’hui, sa puis­sance ten­ta­cu­laire mon­dia­li­sée se dis­si­mule avec peine der­rière un logo­type en forme de flèche souriante.

Sa devise est un concen­tré de pro­phé­tie auto­réa­li­sa­trice pour l’employeur, et, inver­se­ment, la pro­messe d’une exploi­ta­tion étroi­te­ment cor­se­tée pour les employés de la mul­ti­na­tio­nale : « Work hard. Have fun. Make his­to­ry. » [« Tra­vaillez dur. Amu­sez-vous. Écri­vez l’Histoire »],

C’est que la clien­tèle visée, et jalou­se­ment fidé­li­sée, tombe assez rapi­de­ment sous le charme de la corne d’abondance infi­nie de son offre com­mer­ciale. Sup­plan­tant la devise du maga­sin « la Sama­ri­taine », on trouve vrai­ment de tout, 24 heures sur 24, chez Ama­zon.

Ce fai­sant, la mul­ti­na­tio­nale est deve­nue une menace pour l’ensemble des sec­teur de la dis­tri­bu­tion, et com­mence à peine à inves­tir le domaine pro­duc­tif par voie de sous-trai­tance en chaine.

On ne le sait d’ailleurs que trop peu, mais cette marque com­mer­ciale désor­mais fami­lière des socié­tés occi­den­tales accom­pagne tou­jours davan­tage nos vies au quo­ti­dien. Elle s’est en effet cou­lée dans une vaste frac­tion de nos acti­vi­tés et tran­sac­tions quotidiennes.

Aux États-Unis, la moi­tié des foyers sont aujourd’hui abon­nés à « Prime », son pro­gramme de fidé­li­té garan­tis­sant une livrai­son expresse des mar­chan­dises commandées.

Près de la moi­tié des per­sonnes qui font leurs achats sur inter­net démarrent spon­ta­né­ment leur recherche sur Ama­zon, de sorte que la socié­té empoche désor­mais près de la moi­tié des dépenses du com­merce en ligne des Américains.

Dans cinq ans, le cin­quième de la dis­tri­bu­tion amé­ri­caine (3,6 mil­liards de dol­lars) aura bas­cu­lé en ligne, et la socié­té Ama­zon s’en attri­bue­ra à elle seule les deux tiers.

Chan­ge­ment de para­digme capitaliste

Mais Ama­zon est aujourd’hui beau­coup plus qu’un énorme dis­tri­bu­teur aux méthodes impitoyables.

Le maillage d’entrepôts et de centres logis­tiques est implé­men­té de manière à cou­vrir au plus près chaque recoin géo­gra­phique d’un pays donné.

En France, les dépôts Ama­zon forment une toile homo­gène fonc­tion­nant en réseau dans un sys­tème unique d’entreposage, essen­tiel­le­ment le long d’un axe Nord-Sud. A l’intérieur des pays ou la mul­ti­na­tio­nale est implan­tée, chaque lieu de sto­ckage est peu ou prou spé­cia­li­sé dans une caté­go­rie de pro­duits, ou plu­tôt d’une typo­lo­gie ou d’univers de produits.

Ceux-ci sont sto­ckés en un même lieu, même s’ils le sont de manière anar­chique en termes de réfé­ren­ce­ment : un casier sto­ckant un ordi­na­teur por­table peut voi­si­ner un casier sto­ckant un balais à frange, par exemple. En revanche, une robe de soi­rée bien plus déli­cate à mani­pu­ler sera sto­ckée dans un han­gar dédié aux pro­duits de mode. 

La robo­ti­sa­tion est en marche dans les entre­pôts. Mais off­ciel­le­ment, les robots n’y sont pré­sents que pour faci­li­ter le tra­vail des opé­ra­teurs, qui n’ont ain­si plus à se dépla­cer pour aller récol­ter ou « picker » les articles. Les robots se chargent alors de sou­le­ver les racks de sto­ckage et de les por­ter devant le manu­ten­tion­naire pré­le­vant alors la réfé­rence demandée. 

Les robots pilo­tés infor­ma­ti­que­ment sou­lèvent les racks de stockage

Forte de ce réseau et de son savoir-faire en matière de pré­pa­ra­tion et de livrai­son des com­mandes, la firme les exploite aujourd’hui pour elle-même, aus­si bien que pour le compte de ven­deurs tiers. Le contrôle de cette infra­struc­ture stra­té­gique lui confère une situa­tion favo­rable face à ses concur­rents et lui per­met même de défi­nir leurs condi­tions d’entrée dans un marché.

Au reste le modèle Ama­zon a fait école. Le « mar­ket­place », ain­si qu’on le ver­ra plus bas, est un modèle adop­té par les grandes chaines de dis­tri­bu­tion fran­çaises, très en retard à de mul­tiples niveaux, telles la Fnac, Dar­ty, Confo­ra­ma, But etc…

Le degré d’intégration de la chaine de dis­tri­bu­tion, voire de pro­duc­tion (car la socié­té s’est mise à fabri­quer ses propres pro­duits), consti­tue un pré­cé­dent jamais connu dans l’histoire éco­no­mique amé­ri­caine par son ampleur, et relève d’une puis­sance de feu sans com­mune mesure.

En témoigne les prin­ci­paux élé­ments de la toile d’araignée que l’entreprise n’a eu de cesse de déployer tout au long de cette der­nière décennie :

  • Ama­zon mar­ket­place

Réduite à la seule offre com­mer­ciale consti­tuée par le site inter­net épo­nyme, Ama­zon n’aurait sans doute pas eu le suc­cès qu’on lui connait aujourd’hui, même si le ser­vice de livrai­son, qui fait pour beau­coup dans sa marque de fabrique, est redou­ta­ble­ment rapide et efficace.

En effet, com­man­der sur Ama­zon, c’est en fait s’adresser, dans au moins 80% des cas, à de petits reven­deurs tiers qui se servent du tra­fic expo­nen­tiel géné­ré par le site pour ins­tal­ler leur offre sur la place de mar­ché pro­po­sée par la socié­té. Un « mar­ket­place », c’est une pla­te­forme ouverte à tous types de ven­deurs. Celle pro­po­sée par Ama­zon est désor­mais incon­tour­nable et domi­nante dans l’e‑commerce. 

Le ser­vice « expé­dié par Ama­zon » ajoute encore une couche d’intégration et de ser­vice à la dis­po­si­tion des reven­deurs du « mar­ket­place ». En effet, moyen­nant des couts de sto­ckage et d’expédition addi­tion­nels à la com­mis­sion déjà per­çue par l’entreprise amé­ri­caine lors de l’utilisation de sa pla­te­forme, un reven­deur peut envoyer l’ensemble de sa mar­chan­dise auprès de l’un des centres de sto­ckage exploi­té par la multinationale.

Celle-ci assu­re­ra dès lors l’intermédiaire entre le reven­deur et l’acheteur final, en se char­geant de l’empaquetage, de l’expédition et de la ges­tion des retours éven­tuels de produits. 

  • Ama­zon transports

Sou­cieuse de pos­sé­der la mai­trise de l’en­tière chaine logis­tique, depuis le départ entre­pôt jus­qu’à la livrai­son au client final, la socié­té s’est dotée ces 5 der­nières années d’une flotte de livreurs free­lance, mais para­doxa­le­ment exclu­sifs à Ama­zon. Un para­doxe sou­le­vé à de mul­tiples reprises par les défen­seurs du droit du tra­vail fran­çais, puisque pour ce der­nier un tra­vailleur dépen­dant ne sau­rait œuvrer exclu­si­ve­ment au ser­vice d’un seul don­neur d’ordre, sauf à appa­raitre le subor­don­né de celui-ci, et ce fai­sant tra­vailler de fac­to sous son contrôle et répondre à ses directives. 

Devant de telles situa­tions irré­gu­lières au regard de notre droit, les juges de tri­bu­naux de Prud’­hommes répondent tou­jours davan­tage par la requa­li­fi­ca­tion du pseu­do-contrat de com­merce qui lie­rait les livreurs au mas­to­donte amé­ri­cain, en un authen­tique contrat de tra­vail sala­rié au béné­fice dudit livreur, car il ne peut alors s’a­gir que de ce que la loi carac­té­rise comme une situa­tion de « sala­riat déguisé ». 

Un sala­riat dégui­sé qui consti­tue une aubaine pour nombre d’employeurs en France. Car tous les avan­tages de la rela­tion de tra­vail pro­fite au don­neur d’ordre (ici Ama­zon), et tous les effets et consé­quences sociales ou éco­no­miques (mala­die, chô­mage, vacances…) sont sup­por­tées exclu­si­ve­ment par le seul livreur « indépendant ». 

Encore fau­drait-il que les livreurs s’en plaignent ouver­te­ment et osent dénon­cer une telle supercherie… 

C’est d’ailleurs le même type para­doxe qui agite le per­son­nel de livrai­son des socié­tés de por­tage de repas de type « Uber Eat » ou « Deli­ve­roo », ou encore les chauf­feurs de VTC, ain­si que les livreurs de colis qui agissent pour le compte de Chro­no­post, notam­ment…

Ain­si, Ama­zon n’est aujourd’­hui pra­ti­que­ment plus cliente des socié­tés de coli­sage ou de mes­sa­ge­ries. La Poste, Chro­no­post ou UPS se voient voient aujourd’­hui pri­vés de 9 colis sur 10 en moyenne, au pro­fit des livreurs « mai­son », qui font le job aux condi­tions de la multinationale…

  • Ama­zon Web Services

Ama­zon Web Ser­vices (AWS) est un dépar­te­ment du groupe spé­cia­li­sé dans les ser­vices de ser­veurs dis­tants ou de cloud pour les entre­prises et les par­ti­cu­liers. En 2015, AWS géné­rait près de 7 % du chiffre d’af­faires d’A­ma­zon, et repré­sen­tait déjà la pre­mière source de pro­fit de l’entreprise.

Cela seul peut jus­ti­fier les accu­sa­tions de dis­tor­sion de concur­rence, lon­gue­ment abon­dées par tous les concur­rents de l’américain, aus­si bien en Europe que dans le monde entier. Ain­si, l’en­tre­prise peut se per­mettre de perdre de l’argent sur ses ventes tout en conti­nuant à équi­li­brer ses comptes en s’ap­puyant sur ses filiales excé­den­taires, telle AWS. 

Sans même évo­quer l’optimisation fis­cale dont l’entreprise s’est faite une spé­cia­li­té, par le tru­che­ment de son jeu de filiales réunies autour d’une hol­ding euro­péenne, elle-même située dans un para­dis fis­cal par trop mécon­nu : le Luxembourg.

La puis­sance de cal­cul et de sto­ckage pos­sé­dée par AWS per­met aus­si bien d’alimenter des ser­vices de pla­te­forme vidéo grand public, tel son propre ser­vice de vidéo en strea­ming : « Prime video », ou encore celui de « Net­flix », que d’irriguer les besoins en puis­sance de cal­culs pour le béné­fice de… la CIA.

Forte de ce maillage logis­tique en réseau et de son savoir-faire en matière de pré­pa­ra­tion et de livrai­son des com­mandes, la firme contrôle étroi­te­ment une infra­struc­ture stra­té­gique à laquelle elle ne par­ti­cipe pas finan­ciè­re­ment, puisque ce sont les fonds publics d’État qui ont consti­tué les noeuds et réseaux rou­tiers et auto­rou­tiers dont elle se sert abon­dam­ment. Sans comp­ter les finan­ce­ments publics et para­pu­blics dont elle béné­fi­cie à chaque nou­velle ins­tal­la­tion d’un entrepôt. 

Cela lui confère une situa­tion favo­rable face à ses concur­rents et lui per­met même de mode­ler les condi­tions d’accès au marché.

  • Ama­zon lockers

Impos­sible de pas­ser à côté en allant faire vos courses. De très nom­breux super­mar­chés et hyper­mar­chés en sont déjà équi­pés : des casiers élec­tro­niques au nom incon­gru de « Gas­ton » ou « Hubert », notam­ment, sont ins­tal­lés le long des halls d’entrée de nos temples de la consommation. 

Les colis expé­diés par la socié­té peuvent y être envoyés sans frais, et pré­le­vés par les clients tout le long de la jour­née, moyen­nant un simple numé­ro de commande.

C’est une manière édi­fiante pour l‘enseigne de mar­quer sa volon­té de mai­tri­ser la chaine logis­tique de bout en bout : de l’expédition assu­rée en propre par la flotte d’avions et de camions exploi­tés par la filiale char­gée du trans­port « Ama­zon logis­tics », jusqu’à la dis­tri­bu­tion assu­rée par les sous-trai­tants auto-entre­pre­neurs dans les boites aux lettres, quand ils ne rechignent pas devant le volume de colis à dis­tri­buer, jusqu’aux casiers, ser­vis en prio­ri­té et dont la récep­tion des colis est gérée par les clients eux-mêmes.

  • Ama­zon Pay

Concur­rent sérieux de la pla­te­forme ban­caire « Pay­Pal », pré­sente sur inter­net depuis les années 90, Ama­zon inves­tit en masse dans les solu­tions de paie­ment. Ain­si, « Ama­zon Pay » est un ser­vice de trai­te­ment des paie­ments en ligne, lan­cé en 2007. Elle uti­lise la base de consom­ma­teurs des sites inter­net du groupe, et vise à don­ner aux uti­li­sa­teurs la pos­si­bi­li­té de payer avec leurs comptes Ama­zon sur des sites Web mar­chands externes ayant choi­si la solu­tion de paie­ment pro­po­sée par l’enseigne amé­ri­caine. Le ser­vice est dis­po­nible chez les mar­chands fran­çais depuis 2019.

  • Ama­zon Prime video

C’est un avan­tage « gra­tuit » et addi­tion­nel du sys­tème de fidé­li­té « prime » (6 euros par mois ou 49 euros annuels). Il s’agit d’une pla­te­forme de strea­ming vidéo de type « Net­flix », riche d’un cata­logue de 3300 films et 560 séries, quand son prin­ci­pal concur­rent spé­cia­li­sé pro­pose 600 films de moins (soit 2700) et un mil­lier de séries en plus (1550 séries), sous la forme de 3 types d’abonnements, allant de 8 à 15 euros par mois.

Qu’à cela ne tienne : Ama­zon inves­tit des cen­taines de mil­lion de dol­lars dans de nou­veaux conte­nus (séries et films), et compte sérieu­se­ment rat­tra­per son grand concur­rent de référence.

  • Ama­zon basics

Outre les films, et les pla­te­formes vidéo, la socié­té fabrique en sous-trai­tance des mil­liers de pro­duits, des che­mi­siers aux ali­ments pour bébé, en pas­sant par des piles.

Ama­zon est éga­le­ment pré­sent dans les rayons tex­tiles avec ses marques Good­threads et Paris Sunday.

De l’intelligence arti­fi­cielle à l’artificialité stupide

Si l’entreprise fait tra­vailler plus de 1000 per­sonnes sur l’intelligence arti­fi­cielle, publie des livres élec­tro­niques via sa liseuse mai­son, le « Kindle », qu’il lorgne du côté de Google pour les recherches en ligne et d’Apple pour l’informatique grand public, qu’il abrite l’une des plus grandes pla­te­formes de jeux vidéo (« Twitch »), ou encore « Audible », spé­cia­li­sé dans le livre audio, il existe une acti­vi­té par trop mécon­nue, qui méri­te­rait sin­gu­liè­re­ment d’être pla­cée sous les pro­jec­teurs médiatiques :

  • Ama­zon mecha­ni­cal turk

Emblé­ma­tique de l’horizon social idéal vu par Jeff Bezos, son patron liber­ta­rien, l’Ama­zon Mecha­ni­cal Turk (ou « Turc méca­nique d’A­ma­zon ») est un ser­vice de micro-tra­vail lan­cé par Amazon.com fin 2005.

Un plan du Turc méca­nique au XVIII ème siècle

Pres­crip­trice de normes socia­le­ment rétro­grades du tra­vail, la pla­te­forme web vise à faire effec­tuer par des humains, contre une rému­né­ra­tion insi­gni­fiante, des tâches plus ou moins com­plexes. Il s’a­gi­ra le plus sou­vent d’a­na­ly­ser ou de pro­duire de l’in­for­ma­tion dans des domaines où l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle est encore trop peu per­for­mante, par exemple l’a­na­lyse du conte­nu d’images.

Non content de révé­ler qu’il n’y a pas plus sot qu’une « intel­li­gence arti­fi­cielle », à la manière d’un arte­fact, puisque ce qu’elle traite et ana­lyse doit néces­sai­re­ment lui être pro­gram­mé très pro­gres­si­ve­ment, étape après étape, le turc méca­nique ver­sion Ama­zon s’inspire d’un canu­lar his­to­rique éponyme.

Il s’agissait en fait d’un auto­mate du XVIIIe siècle ima­gi­né par un inven­teur alle­mand d’origine hon­groise (J. W. von Kem­pe­len) lequel était sup­po­ser jouer aux échecs auto­ma­ti­que­ment, mais dans le socle duquel se cachait un être de chair et d’os.

Les « taches » du mecha­ni­cal sont offertes aux pre­neurs ins­crits et préa­la­ble­ment admis au pro­gramme, car il y a beau­coup d’ap­pe­lés et peu d’é­lus… Les offres consis­tant par exemple à iden­ti­fier des avions dans une série de 10 images, ou à repé­rer un accent grave dans une his­to­riette de 10 lignes, sont pour la plu­part rému­né­rées entre 1 cen­time d’euro et 30 cen­times la tâche, pour celles, bien plus rares, par­mi les plus prodigues… 

Les « tra­vailleurs » ne se font pas priés : c’est que la concur­rence entre eux est mon­diale, car la pla­te­forme est acces­sible dans tous les pays. 

Le lar­bi­nat ain­si employé ne peut pas même connaitre l’identité du don­neur d’ordre pour lequel il exé­cute ses mis­sions alié­nantes. Ama­zon étant bien sûr l’intermédiaire obli­gé, qui veille à ce que la tâche soit dument effec­tuée pour le compte du tiers auprès duquel elle se rému­nère en passant. 

Tout comme l’intelligence arti­fi­cielle, dont il consti­tue la méta­phore idéale, le turc méca­nique ren­voie donc cyni­que­ment au canu­lar dont il est l’expression.

La magie et le sur­na­tu­rel de l’intelligence cyber­né­tique ne résulte d’a­bord que du tra­vail humain, préa­lable à son pro­dige cog­ni­tif, quand bien même il ne s’agirait que de tâches frac­tion­nées à l’extrême, des­ti­nées à ser­vir de trai­te­ment de base au génial auto­mate numérique.

  • Autres acti­vi­tés en développement

Pour concur­ren­cer les acteurs du strea­ming musi­cal, Ama­zon a lan­cé un ser­vice de musique en strea­ming simi­laire à Spo­ti­fy (« Ama­zon music »).

Dési­reuse de se frot­ter à l’économie de la dis­tri­bu­tion conven­tion­nelle, l’entreprise ouvre des cen­taines de maga­sins en dur, dont des librai­ries, et des sho­wrooms pour expo­ser une par­tie de son cata­logue hi-tech. Mais sur­tout des maga­sins supé­rettes, les « Ama­zon Go », sans caisse, mais dont l’ad­di­tion est cal­cu­lée auto­ma­ti­que­ment par la tech­no­lo­gie inté­grée au magasin.

La non-dimen­sion environnementale

Green­peace cite, en 2017, Ama­zon par­mi les grandes entre­prises les moins res­pec­tueuses de l’en­vi­ron­ne­ment. L’ONG lui reproche de ne faire aucun effort pour réduire son impact envi­ron­ne­men­tal et de ne dévoi­ler aucune sta­tis­tique sur le recy­clage de ses pro­duits ou sur sa part d’énergie renouvelable.

Selon des orga­ni­sa­tions non gou­ver­ne­men­tales, les ser­vices d’hé­ber­ge­ment Web d’A­ma­zon (AWS) auraient émis, en 2018, autant de gaz à effet de serre que le Por­tu­gal et, en 2019, son site de vente en ligne, autant de CO2 que la Boli­vie, soit res­pec­ti­ve­ment 55,8 et 18,87 mil­lions de tonnes.

Dénon­çant l’ou­ver­ture de trois entre­pôts géants en France, des acti­vistes d’Ac­tion non-vio­lente COP21, des Amis de la Terre et des membres des Gilets Jaunes ont blo­qué le siège d’A­ma­zon France et deux autres bâti­ments à Lille et Tou­louse, le 2 juillet 2019. Ils dénoncent la sur­pro­duc­tion que génère Ama­zon et sou­haitent empê­cher l’im­plan­ta­tion de ces nou­veaux entre­pôts en rai­son de leurs impacts envi­ron­ne­men­taux mais aus­si sociaux, notam­ment sur l’emploi local.

Ils reprochent à l’en­ti­té de favo­ri­ser la sur­con­som­ma­tion et d’a­bu­ser du trans­port par avion à cause notam­ment de sa flotte de cin­quante avions-car­gos dont le nombre devrait être por­té à soixante-dix en 2021.

Le même phé­no­mène d’op­po­si­tion se retrouve dans les pro­jets d’implantation de Dam­bach-la-Ville et d’En­si­sheim. Fac­teur aggra­vant de coa­gu­la­tion des colères: les élus locaux dis­si­mulent de tels pro­jets par un jeu de conven­tions signées avec l’a­mé­ri­cain ou son délé­ga­taire, voire sont pla­cés en face du fait accompli. 

Asso­cia­le­ment vôtre

On connait déjà les condi­tions de tra­vail éprou­vantes au sein des entre­pôts de l’entreprise (même si les enseignes fran­çaises ne valent pas mieux à ce titre) : des enquêtes de jour­na­listes dénoncent régu­liè­re­ment les condi­tions de tra­vail extrêmes impo­sées aux sala­riés, condi­tions qua­li­fiées de « dar­wi­niennes », faites pour écra­ser et bri­ser les employés les plus faibles. 

Les employés les plus effi­caces sont dési­gnés par l’ap­pel­la­tion pré­ten­du­ment méri­toire d’« Ama­bot » mais qui est une contrac­tion d’A­ma­zon et de robot. Le jour­na­liste Benoît Ber­the­lot évoque, dans son livre, « Le monde selon Ama­zon », un « fli­cage des sala­riés et des clients », des « livreurs sous-payés et exploités».

Le site amé­ri­cain « The Verge » révé­lant, en avril 2019, qu’A­ma­zon a mis en place un sys­tème auto­ma­ti­sé de licen­cie­ment, ana­ly­sant la pro­duc­ti­vi­té des employés des entre­pôts où les colis sont assem­blés et orga­ni­sés, et géné­rant auto­ma­ti­que­ment des aver­tis­se­ments et des avis de fin d’emploi pour les employés n’atteignant pas les quotas.

On connait moins, en revanche, une autre pra­tique anti­so­ciale pour­tant en vigueur dans l’enseigne :

En effet, l’en­tre­prise per­pé­tue une longue tra­di­tion anti­syn­di­cale, quel que soit le pays dans lequel l’en­tre­prise est implan­tée, ce qu’elle recon­naît d’ailleurs ouver­te­ment : « Nous ne pen­sons pas que les syn­di­cats soient béné­fiques à nos clients, nos action­naires et nos par­te­naires ».

En France, elle n’avait ain­si pas hési­té à s’in­tro­duire dans des locaux de la Confé­dé­ra­tion géné­rale du tra­vail (CGT) pour y confis­quer des ordi­na­teurs et en effa­cer le contenu.

Mais peser sur les sala­riés ne suf­fit pas à les mater. Encore faut-il pres­su­rer les déci­deurs poli­tiques. Ce à quoi s’emploie l’entreprise par ses acti­vi­tés de lob­bying. En 2018, elle décla­rait 600 000 euros de dépense à ce seul titre, auprès de la Haute Auto­ri­té pour la trans­pa­rence de la vie publique.

Du gâchis de notre modèle économique

En 2018, Ama­zon aurait détruit 3,2 mil­lions de pro­duits neufs en France, selon les esti­ma­tions d’élus CGT. La cause de cette « des­truc­tion mas­sive » serait la poli­tique de sto­ckage qui se résume, pour les ven­deurs tiers du mar­ket­place, à une alter­na­tive : récu­pé­rer la mar­chan­dise inven­due ou la détruire. Or, les coûts de rapa­trie­ment de la mar­chan­dise dis­suadent les ven­deurs de le réa­li­ser, pré­fé­rant pour un faible coût la faire détruire par Amazon.

Par ailleurs, un repor­tage du jour­na­liste Guillaume Cahour sur ce sujet est dif­fu­sé, en jan­vier 2019, dans l’é­mis­sion Capi­tal. Le jour­na­liste s’est fait embau­cher au sein d’un site d’A­ma­zon France. Le repor­tage cite l’exemple de Cha­lon-sur-Saône où plus de 293 000 pro­duits ont été jetés neufs ou presque, en l’es­pace de neuf mois.

La stra­té­gie du nœud cou­lant

Le pari d’Amazon, et sa stra­té­gie matri­cielle, est que compte-tenu le confort dans lequel est main­te­nu le consom­ma­teur ama­zo­nien, c’est à dire une expé­rience d’achat faci­li­tée, des livrai­sons opti­mi­sées, un ser­vice après-vente impa­rable, celui-ci consen­ti­ra insen­si­ble­ment mais tou­jours davan­tage, de dépendre de l’écosystème pen­sé pour lui par la multinationale.

C’est que le géant de l’e‑commerce se sert des don­nées qu’il accu­mule au fil de nos péré­gri­na­tions et de nos achats sur le net pour nous mettre sous les yeux les pro­duits les plus sus­cep­tibles de nous inté­res­ser, et ajus­ter ses prix en consé­quence, ce qu’il fait des mil­liers de fois par jour, aus­si bien afin de ren­for­cer sa posi­tion que dis­sua­der la concurrence. 

Le contrôle étroit et sour­cilleux qu’il exerce sur les ven­deurs du mar­ket­place (sanc­tion­nés pour tout ou rien, au nom du prin­cipe selon lequel le client Ama­zon a tou­jours rai­son, même quand il est de mau­vaise foi), conju­gué à son propre pou­voir en tant que pro­duc­teur, signi­fie qu’il oriente de plus en plus nos choix, décide des pro­duits qui seront ou non mis sur le mar­ché et figu­re­ront ou non sur nos écrans.

De fait, la posi­tion chaque jour plus domi­nante d’Amazon impose des coûts fara­mi­neux à la socié­té.  Elle creuse les inéga­li­tés, concentre le pou­voir aux mains d’un dis­tri­bu­teur tout puis­sant, rend la concur­rence exsangue, et expose la cohé­sion sociale et la démo­cra­tie par des abus de pou­voir exé­cu­tés dans son seul intérêt.

Il est vrai cepen­dant que la médio­cri­té des enseignes fran­çaises, tant en termes de res­pect du consom­ma­teur, que de la qua­li­té du ser­vice après-vente, contri­bue pour beau­coup à lui ouvrir des boulevards…

Car bien peu nom­breux sont les clients de l’enseigne à vou­loir ces­ser de la fré­quen­ter pour reve­nir vers les dis­tri­bu­teurs autoch­tones. Au milieu de leurs injonc­tions contra­dic­toires, leur choix famé­lique, et leurs méthodes de vente auto­ri­taires et/ou psychorigides.

L’Hydre ama­zo­nien est aujourd’­hui une créa­ture poly­cé­phale mons­trueuse implan­tée dans l’é­co­no­mie et les habi­tudes de consom­ma­tion de mil­lions de clients satis­faits, qu’il sera extrê­me­ment dif­fi­cile de délo­ger. Tout comme le polype épo­nyme, dont on a décou­vert depuis peu qu’il est poten­tiel­le­ment immortel…

Et la sur­ve­nue de l’épidémie de Covid-19 n’aura fait que ren­for­cer davan­tage la multinationale !

Pour autant, et par-delà la seule pro­blé­ma­tique Ama­zon, faut-il consi­dé­rer les pla­te­formes de dis­tri­bu­tion de l’internet comme la forme ter­mi­nale et patho­lo­gique de consu­mé­risme pul­sion­nel, qui tra­duit mal-être, dépres­sion ou absence de sens et de pers­pec­tives en l’avenir ?

Le sevrage des écrans et des besoins chi­mé­riques pro­po­sés par l’in­dus­trie de la sur­con­som­ma­tion mor­bide, s’il sur­ve­nait un jour, pas­se­ra par une dou­lou­reuse plon­gée dans les pro­fon­deurs du long fleuve intran­quille irri­guant nos socié­tés, et sur lequel nos esprits menacent de prendre l’eau.  

Un lien vers un article consa­cré aux actions anti­syn­di­cales d’Amazon. 

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