Le long du péri­phé­rique pari­sien, en avril 2018 à la Porte de Mon­treuil, l’association Boom­fo­rest met en œuvre des plan­ta­tions de type Miyawaki.
Serge Muller est Professeur, chercheur à l’Institut de systématique, évolution, biodiversité (UMR 7205 ISYEB, CNRS, MNHN, SU, EPHE), du Muséum national d’histoire naturelle de Paris (MNHN).

Face au chan­ge­ment cli­ma­tique et à l’érosion de la bio­di­ver­si­té, la refo­res­ta­tion de vastes espaces appa­raît comme une démarche ver­tueuse, for­te­ment encou­ra­gée au niveau inter­na­tio­nal ; refo­res­ter per­met de sto­cker du car­bone, de res­tau­rer des habi­tats favo­rables à la bio­di­ver­si­té fores­tière et, en milieu urbain, de réduire les cani­cules esti­vales et d’apporter de nom­breux autres ser­vices dits « éco­sys­té­miques » aux popu­la­tions citadines.

Par­mi les dif­fé­rentes tech­niques de boi­se­ment et de res­tau­ra­tion de forêts, la méthode déve­lop­pée par le bota­niste et phy­to­so­cio­logue japo­nais Aki­ra Miya­wa­ki sus­cite un réel engoue­ment auprès de nom­breuses asso­cia­tions citoyennes et l’intérêt des municipalités.

Dans un article récem­ment publié sur le média The Conver­sa­tion, des scien­ti­fiques de l’Inrae affichent leur scep­ti­cisme, esti­mant que ces « micro­fo­rêts Miya­wa­ki » ne sont pas vrai­ment des forêts. Qu’en est-il réellement ?

La « méthode Miyawaki »

La méthode Miya­wa­ki consiste à s’inspirer de la com­po­si­tion natu­relle des com­mu­nau­tés végé­tales fores­tières, et des pro­ces­sus dyna­miques spon­ta­nés dans les forêts, en réa­li­sant des plan­ta­tions denses et plu­ris­pé­ci­fiques de jeunes plants d’essences ligneuses, cor­res­pon­dant aux cor­tèges flo­ris­tiques natu­rel­le­ment pré­sents sur ces territoires.

L’association Boom­fo­rest en pro­pose une pré­sen­ta­tion sché­ma­tique sty­li­sée ; de son côté, Tou­louse en tran­si­tion four­nit sur son site Inter­net un « Myawa’kit » en 6 cha­pitres, com­por­tant toutes les don­nées néces­saires pour créer une telle micro­fo­rêt urbaine.

Il s’agit de réa­li­ser une plan­ta­tion dense, de l’ordre de trois « arbres » (ou plu­tôt 3 jeunes plants ligneux) d’environ 30 à 60 cm de hau­teur par m2 sur une super­fi­cie de quelques cen­taines de m2, cela après une impor­tante pré­pa­ra­tion du sol – fer­ti­li­sa­tion orga­nique par fumier, com­post, apport de sciure. Il faut ensuite arro­ser et pailler, puis effec­tuer des retours régu­liers les trois pre­mières années pour le désher­bage des adven­tices et l’arrosage.

Par­mi les espèces habi­tuel­le­ment plan­tées dans nos régions à cli­mat tem­pé­ré, on trouve tout le cor­tège des arbres feuillus clas­siques : les chênes ses­sile et pédon­cu­lé, le hêtre, le charme, les érables syco­more, plane et cham­pêtre, le frêne, les tilleuls à grandes feuilles et à petites feuilles, le meri­sier, l’alisier tor­mi­nal, etc. Et aus­si des arbustes comme les cor­nouillers mâle et san­guin, les aubé­pines mono­gyne et à deux styles, le troène, le fusain d’Europe, le sureau noir, des rosiers et ronces…

Au bout de trois ans, la plan­ta­tion est consi­dé­rée comme auto­nome, évo­luant spon­ta­né­ment pour atteindre, est-il dit, un aspect proche d’une forêt mature au bout de 20 ans, c’est-à-dire cinq à dix plus vite que ne le ferait une forêt « classique ».

On le com­prend, le but est d’associer un grand nombre d’espèces de diverses essences ligneuses locales en vue de consti­tuer des peu­ple­ments denses cor­res­pon­dant à la végé­ta­tion natu­relle poten­tielle du site. Les espèces et indi­vi­dus les mieux adap­tés se maintiendront.

En mai 2020, micro­fo­rêt Miya­wa­ki de la Porte de Mon­treuil, deux années après la plan­ta­tion. Boomforest,

Le concept de « végétation naturelle potentielle »

La méthode Miya­wa­ki, sou­vent consi­dé­rée comme révo­lu­tion­naire, est en fait déri­vée, selon les dires même de son concep­teur, de la notion de « végé­ta­tion natu­relle poten­tielle » ; un concept conçu et déve­lop­pé par le phy­to­so­cio­logue alle­mand Rein­hold Tüxen (1899–1980), qui a accueilli le bota­niste japo­nais comme scien­ti­fique invi­té à sa sta­tion d’étude de la végé­ta­tion de Stolzenau/Weser à la fin des années 1950.

Cette ana­lyse de la végé­ta­tion natu­relle poten­tielle a éga­le­ment été lar­ge­ment déve­lop­pée et appli­quée en France sous l’impulsion de Jean‑Marie Géhu (1930–2014), éga­le­ment élève de Tüxen et fon­da­teur de la sta­tion inter­na­tio­nale de phy­to­so­cio­lo­gie de Bailleul (Nord).

C’est aus­si à Jean‑Marie Géhu que l’on doit la pre­mière carte fran­çaise de végé­ta­tion natu­relle poten­tielle, publiée en 1979 à l’échelle des 250 000e et rela­tive au Nord de la France.

Un développement quasi exponentiel en France

Ori­gi­naire du Japon comme son concep­teur, la méthode Wiya­wa­ki connaît un déve­lop­pe­ment impor­tant en Europe de l’Ouest depuis cinq ans, ce qui est très récent, à l’initiative de l’entreprise belge Urban Forest, spé­cia­li­sée dans la créa­tion de « forêts urbaines par­ti­ci­pa­tives 100 % natu­relles et rapides selon la méthode Miyawaki ».

Elle a été mise en œuvre pour la pre­mière fois à Paris en mars 2018, par l’association Boom­fo­rest en par­te­na­riat avec la ville ; 1 200 plants d’une tren­taine d’espèces ligneuses ont été plan­tés sur une por­tion de 400 m2 d’un talus du bou­le­vard péri­phé­rique à la porte de Mon­treuil (XXe arron­dis­se­ment). Une seconde opé­ra­tion du même type a été réa­li­sée l’année sui­vante par le même orga­nisme sur 500 m2 à la porte des Lilas (XXe arron­dis­se­ment) ; puis, en 2020, deux autres opé­ra­tions ont été menées sur 200 m2 dans le quar­tier des Hauts de Male­sherbes (XVIIe arron­dis­se­ment) et sur 250 m2 sur le cam­pus de l’université de Nan­terre. https://www.youtube.com/embed/Hz0Vhs8DYGE?wmode=transparent&start=0 Boom­fo­rest, la bio­di­ver­si­té Porte de Mon­treuil (Ville de Paris, 2019).

En paral­lèle, l’association Mini­Big­fo­rest a créé sa pre­mière micro­fo­rêt Miya­wa­ki à Sor­ri­nières, près de Nantes, en décembre 2018 avec la plan­ta­tion de 600 plants de 30 espèces dif­fé­rentes sur 200 m2.

La même démarche a été menée par l’entreprise Trees Eve­ryw­here avec la plan­ta­tion, en novembre 2019 à Bour­say (Loir-et-Cher), de 3 000 plants de 30 espèces ligneuses dif­fé­rentes sur une par­celle de 1 000 m2 ; puis, en décembre 2020, de 2 400 végé­taux sur une autre par­celle de 800 m2 dans la même com­mune rurale.

Des actions simi­laires de créa­tion de micro­fo­rêts urbaines ont été lan­cées en mars 2020 à Tou­louse (plan­ta­tion de 1 200 plants de 22 espèces locales sur 400 m2), puis en novembre 2020 à Bor­deaux sur 240 m2 à l’emplacement d’un par­king, opé­ra­tion qui s’inscrit dans le cadre d’un ambi­tieux plan de plan­ta­tion de pas moins d’un mil­lion d’arbres sur le ter­ri­toire de la métro­pole bordelaise.

La région Grand Est est éga­le­ment for­te­ment enga­gée dans cette dyna­mique. En réac­tion à la déci­sion, en 2018, de construc­tion du Grand Contour­ne­ment Ouest de Stras­bourg, l’association citoyenne Coli­bri Forest a entre­pris, avec un bud­get de 3 000 euros, de plan­ter 300 indi­vi­dus de 27 espèces ligneuses dif­fé­rentes sur une par­celle pri­vée de 100 m² à Schar­rach­ber­gheim (Bas-Rhin).

Plus récem­ment, en jan­vier 2021, un col­lec­tif de citoyens a pro­po­sé, sur le bud­get par­ti­ci­pa­tif de la ville de Stras­bourg, un pro­jet de plan­ta­tion de 750 plants ligneux sur 250 m2 au beau milieu de l’avenue du Rhin.

Mais l’opération la plus impor­tante de cette région (et sans doute de France) vient d’être lan­cée fin février-début mars 2021 avec la plan­ta­tion de pas moins de 24 000 plants ligneux de 40 essences dif­fé­rentes sur 8 000 m2 (une bande de 500 m de long et 10 à 30 m de large) le long de l’A36 au nord de Mul­house.

(France 3 Grand Est, mars 2021)

Lyon n’est pas en reste avec une opé­ra­tion enga­gée de plan­ta­tion de 4 500 à 6 000 plants ligneux par la Socié­té ano­nyme de construc­tion de la ville dans le quar­tier de la Duchère (IXe arrondissement).

De nom­breux autres pro­jets sont en cours de réa­li­sa­tion ou ont été enga­gés récem­ment dans d’autres villes fran­çaises, cette méthode étant de plus en plus plé­bis­ci­tée par les col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales, des ini­tia­tives citoyennes et même des par­ti­cu­liers, pro­prié­taires d’un lopin de terre.

La méthode Miyawaki, une des actions de végétalisation urbaine

La connais­sance de la « végé­ta­tion natu­relle poten­tielle » donne des indi­ca­tions pré­cieuses sur les cor­tèges flo­ris­tiques glo­baux et les com­mu­nau­tés d’espèces végé­tales indi­gènes du ter­ri­toire, ain­si que sur leurs dyna­miques évo­lu­tives. Ces infor­ma­tions pour­ront per­mettre de défi­nir les mélanges types pour réa­li­ser, dans les meilleures condi­tions, les plan­ta­tions pré­vues pour ces micro­fo­rêts urbaines.

Il convient tou­te­fois de prendre en compte les condi­tions sta­tion­nelles plus pré­cises des sites pré­vus de plan­ta­tion, comme la nature et la pro­fon­deur du sol, le régime hydrique (zone inon­dable ou à défi­cit hydrique), ain­si que le micro­cli­mat (expo­si­tion enso­leillée ou ombra­gée) ; ceci afin d’adapter les listes d’espèces à plan­ter à ces condi­tions sta­tion­nelles, plu­tôt que d’avoir un cor­tège unique de réfé­rence pour un ter­ri­toire donné.

Par ailleurs, il serait judi­cieux de prendre en compte et d’anticiper les modi­fi­ca­tions d’aires poten­tielles de répar­ti­tion des essences fores­tières et donc aus­si de dyna­mique végé­tale, pré­vues d’ici la fin du siècle suite au chan­ge­ment cli­ma­tique, qui n’était pas pris en compte il y a quelques décen­nies. Ces évo­lu­tions cli­ma­tiques pour­raient conduire à envi­sa­ger d’intégrer éga­le­ment dans les cor­tèges ligneux cer­taines espèces non natives du ter­ri­toire, mais mieux adap­tées aux nou­velles conditions.

Enfin, une géo­mé­trie linéaire ou sinueuse des zones de plan­ta­tion per­met d’accroître la sur­face béné­fi­ciant réel­le­ment du boi­se­ment grâce aux effets de bor­dure avec les espaces avoi­si­nants, tant au niveau du sous-sol pour l’extension du sys­tème raci­naire que de l’espace aérien pour le déploie­ment de la canopée.

Au contraire, des plan­ta­tions effec­tuées sur des super­fi­cies com­pactes de plu­sieurs hec­tares (dans des espaces ruraux, par exemple) seraient vouées à évo­luer natu­rel­le­ment vers des forêts « clas­siques » (avec des den­si­tés d’arbres se rédui­sant pro­gres­si­ve­ment pour atteindre des valeurs habi­tuelles), ou sinon les arbres res­te­ront « rachi­tiques » (et condam­nés à dépé­rir) du fait de la com­pé­ti­tion pour les res­sources du sol, l’alimentation en eau et la lumière.

En plan­tant 3 plan­tules d’arbres et d’arbustes d’environ 30 à 80 cm de hau­teur et 1 à 2 cm de dia­mètre par m2, on n’aboutira évi­dem­ment pas au bout de 50 ans, à 3 arbres de 15 à 20 m de hau­teur et de 30 à 40 cm de dia­mètre au m2 !

Le nombre res­tant de « vrais arbres » sur la par­celle à cette échéance dépen­dra des essences plan­tées, de leurs condi­tions de crois­sance, des res­sources du milieu, des effets lisières, mais il sera vrai­sem­bla­ble­ment 10 à 100 fois plus faible que celui du peu­ple­ment ini­tial, comme sou­li­gné dans l’article des cher­cheurs de l’Inrae.

La plan­ta­tion abou­ti­ra plu­tôt, pour les petites sur­faces de plan­ta­tions, à des bos­quets – selon la défi­ni­tion de l’inventaire fores­tier – assez denses, pou­vant ain­si consti­tuer des îlots de fraî­cheur et de refuge pour la biodiversité.

Les chiffres men­tion­nés de rapi­di­té de crois­sance (10 fois plus rapide, mais selon quels para­mètres ?) et d’importance de bio­di­ver­si­té (20 à 100 fois plus impor­tante ou plus dense selon les docu­ments, mais com­ment est-ce cal­cu­lé ?) laissent plu­tôt per­plexe, sur­tout pour des sur­faces plan­tées de si petites dimen­sions, et devraient faire l’objet de sui­vis scien­ti­fiques et d’études plus précises.

Plu­tôt que le nombre d’arbres (qui va for­cé­ment évo­luer), ne serait-il pas plus juste de comp­ta­bi­li­ser les m2 boi­sés par cette méthode ? Ain­si la plan­ta­tion annon­cée à Paris de 170 000 arbres d’ici à 2026, si elle était réa­li­sée exclu­si­ve­ment selon cette méthode (donc à rai­son de 3 à 4 plants de jeunes arbres au m2), condui­rait à une végé­ta­li­sa­tion ligneuse d’environ 50 000 m2, pou­vant cor­res­pondre à 100 nou­velles micro­fo­rêts de 500 m2 ; cela serait sans aucun doute très appré­ciable, mais ne repré­sen­te­rait qu’une super­fi­cie de 5 ha de nou­veaux espaces boi­sés, pour une super­fi­cie de la ville de 10 500 hectares.

Un objec­tif ambi­tieux d’accroissement du cou­vert arbo­ré et du nombre d’arbres dans les villes ne peut donc pas se limi­ter à la créa­tion de ces « micro­fo­rêts Miyawaki ».

Mais il est sou­hai­table que cette nou­velle approche, sédui­sante et mobi­li­sa­trice d’enthousiasme et d’adhésion citoyenne dans le cadre de pro­jets par­ti­ci­pa­tifs, prenne toute sa place dans la pano­plie des actions à déve­lop­per, au côté des plan­ta­tions d’arbres en ligne dans les rues, de l’extension des squares et parcs boi­sés, ain­si que de la créa­tion de « forêts urbaines » moins denses mais plus éten­dues, afin d’assurer une végé­ta­li­sa­tion accrue des zones urbaines.

Cet article est issu de The Conver­sa­tion. Lire l’article ori­gi­nal.

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