Abstention record

Malgré les appels au vote répétés des responsables politiques de tous bords, entre les deux tours, la participation des 48 millions d’électeurs appelés aux urnes ne s’établira qu’à 34 % pour le deuxième tour, en France métropolitaine. C’est le même niveau qu’au premier tour, où l’abstention avait atteint 66,7 %, soit 25 points de plus qu’en 2015 (41,59 %).

    La prime aux sortants de droite et de gauche

Tous les présidents de régions sortants ont été réélus en métropole :

Xavier Bertrand dans les Hauts-de-France avec 53 % des voix.

Wauquiez (LR) en région Auvergne Rhône-Alpes avec 55,9 % des suffrages exprimés.

Valérie Pécresse en Ile-de-France avec 44,75 % des suffrages exprimés

    La gauche conserve ses 5 positions et en remporte en Outre-mer

Alain Rousset (PS), président de région depuis 1998, a décroché un cinquième mandat en Nouvelle-Aquitaine, avec près de 40 % des voix et sans s’allier avec EELV.

En Occitanie, la socialiste Carole Delga a également été très confortablement reconduite par les électeurs avec plus de 57%

François Bonneau en Centre-Val de Loire avec plus de 39% des suffrages exprimés

Marie-Guite Dufay en Bourgogne-Franche-Comté avec plus de 42% des suffrages exprimés

En Bretagne, le socialiste sortant Loïg Chesnais-Girard vire en tête avec près de 30 % des voix. Mais, après avoir fait cavalier seul en refusant tout accord avec les écologistes et marcheurs, n’aura qu’une majorité relative.

Au crédit de la gauche :

La Réunion, Huguette Bello remporte la victoire face au sortant Didier Robert (DVD).

La Guyane où la liste d’union de la gauche du député Gabriel Serville l’emporte sur le président sortant, Rodolphe Alexandre, soutien du président de la République

    Les électeurs RN font sécession

Certains sondages prédisaient, au début de la campagne, des lendemains qui chantent au RN avec deux voire trois régions pouvant tomber dans l’escarcelle du parti d’extrême droite. Ce sera zéro. Une situation étonnante quand les régionales devaient constituer une rampe de lancement pour Marine Le Pen en 2022.

Le contexte politique particulièrement favorable aux idées d’extrême droite aurait pourtant dû porter le parti qui aura depuis toujours capitalisé sur la xénophobie et l’identitarisme.

Est-ce l’abandon progressif d’un positionnement économique en rupture avec les dogmes libéraux, lequel avait aimanté le vote populaire et ouvrier depuis les années 90, alors que le RN estime désormais devoir convaincre les classes dirigeantes pour asseoir ses chances en 2022 ?  

Dernier sursaut du front républicain ? En Provence-Alpes-Côte d’Azur, Thierry Mariani (ex-LR devenu RN) échoue à évincer Renaud Muselier (LR), grâce au retrait du candidat de gauche pour faire barrage au RN. Un sacrifice qui laissera des traces, quand la gauche ne vaut plus que comme une variable anti-RN, au grand dam de beaucoup de ses électeurs et de son propre programme, qui établissait pourtant ne pas se retirer au second tour…

    LREM : un non-parti incapable de s’implanter dans les territoires

Absente au premier tour en Paca, éliminée dans les Hauts-de-France, en Auvergne-Rhône-Alpes, en Occitanie, le parti présidentiel est structurellement inexistant, car fondamentalement insubstantiel. Sinon pour servir d’écurie présidentielle.

Les ministres appelés à concourir, à savoir Brigitte Klinkert (Grand Est), Geneviève Darrieussecq (Nouvelle-Aquitaine), Marc Fesneau (Centre-Val de Loire), Laurent Saint-Martin (Ile-de-France) stagnent ou régressent même par rapport au premier tour…

Mais les commentateurs imputent principalement le phénomène de désertion civique massive aux conséquences humaines liées à l’épidémie, et notamment aux processus de confinements/déconfinements, lesquels auraient ainsi éloignés les électeurs du débat public.

Un argument difficilement soutenable, quand l’érosion continue de la démocratie libérale était observable en Europe bien avant la survenance épidémique, et que les scrutins organisés chez nos voisins européens n’ont pas marqué le pas, électoralement parlant, durant les périodes de restrictions.  

Il est vrai que la pandémie de Covid-19 aura eu un effet « sans précédent » ​et « profond » sur les droits, alimentant le racisme envers les minorités, tandis que « de nombreux enfants ont souffert », selon un rapport européen annuel publié jeudi 10 juin par l’Agence européenne des droits fondamentaux (FRA), située à Vienne. Une agence qui gagnerait à être plus connue.

Elle souligne par ailleurs que la pandémie a surtout « exacerbé des défis et inégalités existants dans tous les domaines, affectant en particulier les groupes vulnérables »​, dont les conséquences seront « durables ». On pense notamment aux Roms.

Mieux, elle rappelle que nombre des 27 pays membres de l’UE ont décrété des états d’urgence « accordant aux gouvernements des pouvoirs décisionnaires extraordinaires » ​qui ont limité « l’ensemble des droits humains ».

La stato-bureaucratie, ou plutôt les stato-bureaucraties prenant le pas sur la représentation démocratique et les contre-pouvoirs de manière générale.

Sur le Grand Est

Tout comme en France métropolitaine, le scrutin régional est marqué territorialement par une désertion massive des électeurs dans le Grand Est.

Déficit de notoriété, de légitimité démocratique, collectivité territoriale aux compétences floues et fongibles avec celles du département, absence de consistance historique en face des régions historiques, à commencer par l’Alsace, suivisme économique néolibéral…  Le Grand Est ressemble déjà à une entité mort-née.

Mais nos élus ne se soucient pas des conditions de légitimité démocratique par lesquelles ils sont appelés aux responsabilités.

On peut très bien se projeter par avance le théâtre électoral en cours lors des prochaines années, avec des protagonistes feignant d’occuper un espace politique à partir de thématiques accessoires, ou destinées à mobiliser une fraction d’un électorat, et des citoyens spectateurs qui renoncent progressivement à suivre passivement un spectacle circulaire et absurde. Autant quitter le parterre.

A en juger par la situation actuelle, on peut d’ailleurs considérer que le théâtre d’ombre politique n’attire plus que quelques abonnés, tant les chiffres des suffrages obtenus par les candidats nationaux, et essentiellement ceux du Grand Est, sont spectaculairement ridicules.

Tout comme à Mulhouse, où il formait un duo avec Michèle Lutz lors des municipales, Jean Rottner, Président sortant du Grand Est, « contre-performe » toujours avec brio : 9,24% des inscrits pour 38,60% des suffrages exprimés à la municipale de 2020, et aujourd’hui 11,62% des inscrits pour 40,30% des suffrages exprimés, et 10 sièges en moins pour le groupe LR par rapport à 2015.

Autrement dit, le personnel politique régional et local (car la situation est largement comparable au niveau départemental), vit en totale apesanteur, et cependant confortablement, par rapport aux attentes d’une majorité d’électeurs.

Les primes majoritaires (25% des sièges attribués automatiquement pour la liste arrivant en tête dans le Grand Est), permettant de cimenter l’illusion d’un bloc démocratique durablement légitimé par l’élection. 

Et pourtant, les décisions seront prises par un personnel politique armé du même esprit d’entre-soi, la même force tranquille à appliquer sans ménagement les mêmes recettes néolibérales servies depuis 40 ans, sans se douter un seul instant que le cumul des colères ne fait que sourdre davantage, jusqu’à flamber sur un fond de déréliction civique.

On aurait pu espérer que le bloc écologiste allait changer tout ou partie de la donne, mais cela parait de plus en plus improbable à mesure que le temps avance, tant il se montre indigent sur la question sociale. Certains évoquant de ce fait un plafond de verre ou « vert », à son sujet.

Ajoutons à cela une tendance à l’hégémonie de la part d’EELV sur l’écologie politique, comme on a pu la constater dans certaines coalitions de gauche à l’occasion de ces élections, comme un succédané de PS, lequel se persuade encore de pouvoir le déployer aux prochaines élections présidentielles…

Au sein d’EELV, les logiques de clan servies par certaines personnalités aux bords flous, que l’on devine à la fois libéraux et autoritaires dans leurs positionnements sur un certain nombre de sujets, ainsi que l’incarne à merveille un Yannick Jadot (qui s’apprête bien sûr à concourir pour l’élection présidentielle), partisan de la vaccination obligatoire (dont le débat rebondira très bientôt en France, alors qu’il n’en est question nulle part dans le monde !), et présent en soutien « critique » à la manifestation des forces de l’ordre organisée par le syndicat Alliance, ne sont pas du tout pour rassurer à gauche.

Reste ce que l’on désigne par défaut comme la gauche radicale, qui sait aujourd’hui articuler le lien entre question sociale et enjeux écologiques, mais semble avoir pour le moment perdu la bataille culturelle auprès des classes populaires, quand bien même les efforts déployés par la France insoumise (et ses alliés alternatifs et communistes), pour s’adresser à elles, demeurent louables.

Réfugiés de nombreuses années au FN, puis au RN, les catégories populaires font aujourd’hui clairement sécession civique, comme un rappel du mépris et de la violence dans lesquels les pouvoirs publics auront placé les manifestants gilets jaunes, où les classes populaires et moyennes étaient surreprésentées, ou encore les citoyens luttant contre les lois travail, la réforme des retraites, etc.      

Objectivement, la classe politique n’est aujourd’hui l’objet d’intérêt que d’un modeste volant d’électeurs âgés et/ou militants, qui forment environ le quart des électeurs inscrits. C’est d’eux que les élus en lice tirent leur incertaine légitimité.

Evidemment, afin d’éluder les motifs objectifs de la désertion des électeurs, notamment l’absence d’offres politiques substantielles et démocratiquement novatrices, même à la gauche de la gauche, la majorité présidentielle songe sérieusement à mettre en œuvre le vote obligatoire, ou pire, électronique, dont les effets de bord en matière de perte d’anonymat et d’insécurisation absolue du processus électif sont redoutables.   

Il reste, fort heureusement, les épiphanies intellectuelles subsumées par les meilleurs de nos éditocrates, tel un Christophe Barbier, exposant son plan visant les abstentionnistes sur BFM TV : « On va leur dire : si vous vous abstenez aux régionales, vous manquerez les deux scrutins suivants, la présidentielle et les législatives. »

« Évidemment, comme les Français sont obnubilés par la présidentielle, ils ont tendance à négliger le reste. » « Et ils ont tort ! Ils ont tort ! C’est important quand on pense à tous les Français qui ont sacrifié leur vie pour qu’on ait le droit de vote. »

Samuel Gontier, piquant journaliste de Télérama relate la soirée électorale dans l’une de ses chroniques télévisuelles quotidiennes, intitulées « Ma vie au poste ». Il achève son aparté sur l’éditorialiste au foulard rouge par un : « Je propose plutôt de rendre Christophe Barbier facultatif ».

Il faudrait ajouter : « lui, et tout son monde ».

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