« Nous allons inter­dire dans l’Union euro­péenne la machine média­tique du Krem­lin. » pro­clame la pré­si­dente de la Com­mis­sion euro­péenne Von der Leyen.

Chose faite au tout début du mois de mars. Est inter­dit « toute dif­fu­sion dans l’UE » des médias d’É­tat russes Rus­sia Today et de l’agence de presse Sput­nik.

La mesure a été ins­tan­ta­né­ment sou­te­nue par le gou­ver­ne­ment fran­çais, dont le tro­pisme auto­ri­taire ne fait que se confir­mer dans la durée, y com­pris à l’approche des élec­tions présidentielles.

Le Jour­nal offi­ciel de l’Union euro­péenne pré­cise que RT et Sput­nik sont des médias qui, « pla­cés sous le contrôle per­ma­nent des diri­geants » russes, mènent des « actions de pro­pa­gande » et de « défor­ma­tion » des faits.

Dans un com­mu­ni­qué, Bruxelles pré­ci­se­ra que ces organes « menacent direc­te­ment et gra­ve­ment l’ordre et la sécu­ri­té publics de l’Union » !

La Pré­si­dente ira jusqu’à décla­rer que la chaine cher­che­rait à « semer la ziza­nie dans notre Union ».

Bigre ! L’ordre et la sécu­ri­té publique sont en jeu ! La « ziza­nie » nous guette ! Ces jour­na­listes de RT doivent être si influents qu’ils pour­raient à eux seuls désta­bi­li­ser le pays.

Faut-il qu’elle tremble de tous ses membres, cette pauvre Union, au point de pen­ser que des télé­spec­ta­teurs puissent se convaincre que quelque fait avé­ré sor­ti­rait de ce média russe, alors que cha­cun sait que la déesse Véri­tas ne s’ex­prime que par ses canaux habi­tuels, que sont BFM, CNews, LCI, France Info, etc. !

Il est vrai que les citoyens de l’Union sont de si ché­tives per­sonnes, mode­lées de por­ce­laine, et si fon­ciè­re­ment décé­ré­brées, qu’elles ne sau­raient que se pla­cer sous le refuge du grand Vla­di­mir Pou­tine, tsar de la nou­velle Rus­sie éter­nelle, aus­si­tôt qu’un jour­na­liste de RT France lui ten­drait le micro !

Cédric O, secré­taire d’É­tat char­gé du numé­rique doit sin­cè­re­ment s’en être convain­cu, lui qui s’indignait en 2019 que « […] sur You­Tube, la chaîne qui a le plus de visi­bi­li­té ce n’est pas BFM […] c’est RT ».

Pour des membres du gou­ver­ne­ment fran­çais, le contre­point ou l’antithèse de RT, c’est donc BFM. Un sen­ti­ment pas vrai­ment par­ta­gé par nos amis d’Acri­med, notam­ment dans leur der­nier article consa­cré à cette chaine d’information conti­nue, inti­tu­lé : « BFM-TV et le jour­na­lisme poli­tique : le néant au car­ré ».

Le cadre légal par lequel cette déci­sion de ces­sa­tion bru­tale et uni­la­té­rale d’un média pour­tant conven­tion­né par le régu­la­teur audio­vi­suel fran­çais, révèle par ailleurs une béance juri­dique, et un stu­pé­fiant arbi­traire.

En matière de droit de la presse, la liber­té est tou­jours la règle, et la cen­sure ne doit demeu­rer que l’exception, dument jus­ti­fiée juridiquement.

Pour­tant, le cadre de l’interdiction de RT s’inscrit dans un bou­quet de sanc­tions qui n’a même aucun rap­port avec la légis­la­tion rela­tive à la presse !

Ain­si, c’est avec l’in­ter­dic­tion de l’es­pace aérien aux avions russes, et l’ex­ten­sion des sanc­tions à la Bié­lo­rus­sie, que la pré­si­dente de la Com­mis­sion Von der Leyen a vou­lu inter­dire la chaine d’information.

Une chaine à pro­pos de laquelle per­sonne ne doute sérieu­se­ment du biais idéo­lo­gique pro-russe. Notam­ment sur la situa­tion en Ukraine, la guerre en Syrie, l’empoisonnement de l’opposant Navalny…

Finan­cée à 99% par l’État pou­ti­nien, elle oppose sou­vent les inté­rêts de son action­naire aux options occi­den­tales, qu’elle cri­tique assi­du­ment, à com­men­cer par les choix gou­ver­ne­men­taux fran­çais, dont elle s’était faite la contemp­trice quotidienne.

Mani­fes­ta­tions des gilets jaunes se tra­dui­sant par des muti­la­tions, énu­cléa­tions, et vio­lences poli­cières extrêmes, jusqu’à la lita­nie abs­conse et liber­ti­cide des mesures sani­taires par­ache­vées par l’avènement d’une reli­gion vac­ci­nale, elle-même assor­tie d’une logique de contrôle ou de cré­dit social, la chaine russe aura docu­men­té durant plus de 4 années le visage pro­pre­ment effroyable et les pra­tiques insen­sées d’un gou­ver­ne­ment fran­çais conver­ti sans états d’âmes au néo-libé­ra­lisme auto­ri­taire, un quasi-pléonasme.

Dans ces condi­tions, l’exécutif fran­çais voit ain­si dis­pa­raitre de son hori­zon poli­tique l’une des rares sources média­tiques à dif­fu­sion natio­nale ayant les moyens humains et finan­ciers d’alimenter le débat contra­dic­toire dans la durée.

Autorité de relégation 

Du côté des syn­di­cats de jour­na­listes, c’est sans sur­prise l’incompréhension et la colère qui prédominent :

« Le SNJ-CGT ne sou­tient pas cette demande de cou­per immé­dia­te­ment l’é­met­teur de RT : cette res­pon­sa­bi­li­té est celle d’une ins­tance admi­nis­tra­tive, l’Ar­com, qui a déli­vré un canal à RT, et de la com­mis­sion de la carte de presse, qui accorde la carte de jour­na­liste aux confrères de RT ».

« On a bien com­pris qu’on était en temps de guerre et que la guerre est l’ennemi de la liber­té de la presse. En Rus­sie, le dic­ta­teur Pou­tine est en train de liqui­der ce qu’il res­tait de presse indé­pen­dante. Et que fait-on dans les démo­cra­ties occi­den­tales ? On fait pareil, sans débat contra­dic­toire. »

« Avec beau­coup de mau­vaise foi, la Rus­sie pour­rait affir­mer que France 24, RFI et Radio France sont la repré­sen­ta­tion des inté­rêts fran­çais comme l’Eu­rope semble consi­dé­rer que RT n’est que la repré­sen­ta­tion des inté­rêts russes, pour empê­cher nos confrères de tra­vailler chez eux ou d’é­mettre », affirme Emma­nuel Vire, son secré­taire géné­ral, chez nos confrères d’Arrêts sur images.

« Les jour­na­listes ne doivent pas être des cibles, que ce soit pour Pou­tine ou pour l’U­nion euro­péenne, et s’en prendre à eux est rare­ment une bonne idée » ren­ché­rit le SNJ, pre­mier syn­di­cat de jour­na­listes dans son com­mu­ni­qué de presse. 

Enfin, pour le syn­di­cat FASAP-FO, « Les jour­na­listes n’ont pas à faire les frais de la guerre ! ».

Il n’y a que la CFDT pour se féli­ci­ter de l’interdiction !

La loi n° 86–1067 du 30 sep­tembre 1986 rela­tive à la liber­té de com­mu­ni­ca­tion (dites Loi Léo­tard) est le seul levier juri­dique qui per­met d’interrompre effec­ti­ve­ment la dif­fu­sion d’un canal de télé­vi­sion, à la requête exclu­sive de l’autorité audio­vi­suelle nationale.

L’article 42–6 de cette loi pré­cise en effet que : « L’Au­to­ri­té de régu­la­tion de la com­mu­ni­ca­tion audio­vi­suelle et numé­rique peut, après mise en demeure, pro­non­cer la sanc­tion de rési­lia­tion uni­la­té­rale de la conven­tion conclue en appli­ca­tion du I de l’ar­ticle 33–1 de la pré­sente loi avec une per­sonne morale contrô­lée, au sens de l’ar­ticle L. 233–3 du code de com­merce, par un État étran­ger ou pla­cée sous l’in­fluence de cet État si le ser­vice ayant fait l’ob­jet de ladite conven­tion porte atteinte aux inté­rêts fon­da­men­taux de la Nation, dont le fonc­tion­ne­ment régu­lier de ses ins­ti­tu­tions, notam­ment par la dif­fu­sion de fausses infor­ma­tions ».

Au niveau euro­péen, Ricar­do Gutiér­rez (pour­tant cri­tique de la ligne édi­to­riale de RT), secré­taire géné­ral de la Fédé­ra­tion euro­péenne des jour­na­listes (FEJ), qui ras­semble de nom­breux syn­di­cats pro­fes­sion­nels, ne dit pas autre chose : « Ursu­la von der Leyen annonce ça comme un fait accom­pli alors qu’à ma connais­sance, l’U­nion euro­péenne n’est pas com­pé­tente en matière de régu­la­tion des médias, elle annonce quelque chose qu’elle n’a pas la capa­ci­té de faire ».

Tout comme une bonne par­tie de la pro­fes­sion, il évoque « un pré­cé­dent dan­ge­reux ». « Que le média soit jugé pro­pa­gan­diste ou pas, c’est un acte de cen­sure. Fer­mer un média est un acte grave, qui doit repo­ser sur des preuves solides et des lois, afin d’é­vi­ter l’ar­bi­traire. S’il s’a­git de lut­ter contre la dés­in­for­ma­tion, il y a beau­coup d’autres méthodes plus effi­caces. Ça nous fait entrer dans une spi­rale liber­ti­cide : là où l’Eu­rope devrait défendre plus de liber­tés, elle applique les mêmes recettes que Poutine. »

Antho­ny Bel­lan­ger, secré­taire géné­ral de la Fédé­ra­tion inter­na­tio­nale des jour­na­listes, laquelle repré­sente 187 syn­di­cats et asso­cia­tions déclare : « On assiste tout sim­ple­ment à un appau­vris­se­ment du spectre média­tique pour des rai­sons poli­tiques ».

Et de rap­pe­ler le pro­blème juri­dique « réel­le­ment inquié­tant », consti­tué par le fait accom­pli de la Com­mis­sion euro­péenne, qui n’a, de toute évi­dence, pas la com­pé­tence de régu­la­tion des médias, comme on le ver­ra ci-dessous.

« On peut ima­gi­ner que, s’il y avait eu une pos­si­bi­li­té avant, la Com­mis­sion aurait pu inter­dire des médias de pro­pa­gande qu’on a pu voir en Hon­grie, par­fois en Pologne, pour­suit-il. Elle s’est bien abs­te­nue d’intervenir sur cet aspect-là. »

Il est conseillé d’interdire

Une hypo­cri­sie dont s’accommode pour­tant quelques attri­bu­taires d’un jour­na­lisme post­pran­dial reve­nus de tant de renoncements.

Citons à ce titre deux per­son­na­li­tés emblé­ma­tiques de l’espèce, vieilles carnes de la social-démo­cra­tie, par­ve­nues à se délec­ter d’un bol de soupe ser­vi sous l’ère Sarkozy. 

Le pre­mier, Jean-Luc Hees, ancien patron de Radio-France de 2009 à 2014, nom­mé direc­te­ment par un Paul Bis­muth clai­ron­nant mettre « fin à l’hypocrisie » des nomi­na­tions par le CSA des diri­geants de l’audiovisuel public, en dis­po­sant lui-même des can­di­da­tures et postes.

Une preuve mani­feste d’indépendance au regard du pou­voir ély­séen, à rebours des pisses-copies loque­teux de RT France, tous fief­fés vas­saux du Kremlin !

Cepen­dant, Hees décla­rait en effet le 28 février approu­ver « les mesures prises par la com­mis­sion euro­péenne » por­tant sur l’interdiction de RT France, au micro de France Info.  

Cir­cons­tance aggra­vante, l’homme fut éga­le­ment membre du « comi­té d’éthique de RT France ». Et explique : « Au démar­rage de la chaîne, la pré­si­dente [Xenia Fedo­ro­va] avait tel­le­ment peur [de sanc­tions de la part du CSA] qu’elle était hyper pré­cau­tion­neuse, donc dans un pre­mier temps tout s’est bien pas­sé, nous avons reçu une mise en demeure du CSA en 2018 à pro­pos du trai­te­ment de la guerre en Syrie et la chaîne l’a prise en compte. Pen­dant trois ans, j’ai eu affaire à très peu de dif­fi­cul­tés du fait de cette obser­va­tion permanente ».

Concluant par : « Tous les jour­na­listes de cette chaîne ne sont pas ven­dus à Pou­tine. Ils essaient de faire leur métier conve­na­ble­ment. Je suis un obser­va­teur d’autres chaînes d’informations et il y a des mises en demeure pour cer­taines d’entre elles. »

Autre­ment dit, le biais russe est certes mani­feste chez les jour­na­listes de RT, mais il est régu­lé par l’autorité de contrôle. Mais alors pour­quoi donc appuyer l’interdiction par la Com­mis­sion européenne ? 

La réponse est peut-être dans un effet de conta­gion par l’absurde. Dans le quo­ti­dien « L’Opi­nion », c’est le sini­stro­phobe Phi­lippe Val, ancien direc­teur de France Inter (et choi­si par le même Jean-Luc Hees pour le poste) qui déclare que l’interdiction de RT France et Sput­nik est une bonne chose :

« Je ne me suis jamais expli­qué leur auto­ri­sa­tion d’émettre (…) Je trouve ça hal­lu­ci­nant qu’une dic­ta­ture dont l’une des plus anciennes armes est la dif­fu­sion de fake news ait pu émettre en France. Les réseaux sociaux, eux, posent un autre pro­blème (…) On a lais­sé se déve­lop­per une machine de guerre contre la démo­cra­tie et ça s’appelle les réseaux sociaux. La démo­cra­tie, c’est le res­pect du corps de l’autre car le corps de l’autre est une réa­li­té. Dans les réseaux sociaux, le corps de l’autre est une abs­trac­tion et on peut en faire ce que l’on veut. Et dans toutes les dic­ta­tures, le corps de l’autre est une abs­trac­tion. »

Quant au « corps » per­son­nel et concret de Val, il est réduc­tible à la tra­jec­toire d’une car­rière de chan­son­nier péto­mane mué en rom­bière sentencieuse. 

Lui qui déclame, en véri­table trompe-la-mort-des-sofas : « Moi, la nature, je l’emmerde », signi­fiant ain­si son incli­na­tion pour une éco­lo­gie « scien­ti­fique », contre l’adverse éco­lo­gie « théo­lo­gique » de ceux qui veulent rompre avec le capi­ta­lisme, le voi­ci cam­pant en toute logique les fonc­tions de mama­mou­chi de l’éditocratie pour le compte des paran­gons de la démo­cra­tie sociale que sont Lagar­dère et Bolloré.

Garan­ti 0% de satire et 100% de mora­line aca­riâtre, il livre­ra désor­mais ses exhor­ta­tions heb­do­ma­daires du haut du per­choir micro­pho­nique d’Europe 1, (avec son ami va‑t’en-guerre Ber­nard Hen­ri Levy ?).

Une radio péri­phé­rique dont on peut être cer­tain qu’elle ne tien­dra pas d’agenda idéo­lo­gique, puisque celle-ci appar­tient au groupe Lagar­dère, lequel est contrô­lé par Viven­di (donc Bol­lo­ré), à l’instar de sa soeu­rette télé­vi­suelle, Cnews… 

Pour Val, c’est donc un choix d’éthique jour­na­lis­tique située entre le doigt d’honneur et le cynisme rancunier.

On appre­nait par ailleurs que la Com­mis­sion de la carte d’i­den­ti­té des jour­na­listes pro­fes­sion­nels (CCIJP) ‑com­po­sée notam­ment de jour­na­listes- aurait déci­dé que les demandes de carte de presse dépo­sées à par­tir du 2 mars au titre de RT France seraient reje­tées. Est-ce à dire que la carte de jour­na­liste momen­ta­né­ment pri­vé d’emploi leur serait refusée ? 

C’est donc une double, voire une triple peine, qui se pro­file désor­mais pour les jour­na­listes de la chaine de télé­vi­sion. Le SNJ (Syn­di­cat natio­nal des jour­na­listes), SNJ-CGT et la CFDT Jour­na­listes fus­tigent en effet le signa­le­ment par Twit­ter des comptes per­son­nels des jour­na­listes de RT, par l’ap­po­si­tion de la men­tion « Média affi­lié à la Russie » !

Ceux-ci ne dis­po­se­raient d’aucun recours pour s’y oppo­ser ou même obte­nir des expli­ca­tions de la part de Twit­ter, selon les syn­di­cats. « Alors que les jour­na­listes de RT France sont déjà la cible de menaces de mort et d’insultes, cette éti­quette col­lée d’autorité par Twit­ter les désigne encore plus dis­tinc­te­ment et les met davan­tage en dan­ger », affirment les orga­ni­sa­tions professionnelles.

Le droit de n’en avoir pas

La situa­tion est d’autant plus absurde et para­doxale, que le règle­ment et la déci­sion du Conseil euro­péen ins­tau­rant la ces­sa­tion de dif­fu­sion de la chaine d’information russe ne prive pas les jour­na­listes du droit de conti­nuer à publier des articles !

En effet, la déci­sion de ban­nis­se­ment euro­péen s’appuie notam­ment sur l’article 215 du trai­té sur le fonc­tion­ne­ment de l’Union euro­péenne, qui sti­pule que « le Conseil peut adop­ter les mesures néces­saires à la mise en œuvre des déci­sions prises en ver­tu de l’article 29 du trai­té UE afin d’assurer leur appli­ca­tion uni­forme dans tous les pays de l’UE », et la déci­sion 2014/512/PESC rela­tive au train de mesures de rétor­sions prises par l’Union Euro­péenne au moment où la Rus­sie enva­his­sait la Cri­mée, en 2014, puis la région du Dom­bass en Ukraine.

Le tout étant issu de l’article 29 du Trai­té de l’UE, qui dis­pose que : « Le Conseil adopte des déci­sions qui défi­nissent la posi­tion de l’U­nion sur une ques­tion par­ti­cu­lière de nature géo­gra­phique ou thé­ma­tique. Les États membres veillent à la confor­mi­té de leurs poli­tiques natio­nales avec les posi­tions de l’U­nion ».

A la lec­ture de ce der­nier article, on se pince à force de se deman­der sur quel sem­blant de base juri­dique valable il serait ain­si pos­sible de pro­non­cer la dis­pa­ra­tion d’un média par voie uni­la­té­rale !

C’en est tel­le­ment évident que l’article 11 de la déci­sion du Conseil de l’Union euro­péenne dis­pose même que : « Dans le res­pect des droits et liber­tés fon­da­men­taux recon­nus dans la Charte des droits fon­da­men­taux, et notam­ment du droit à la liber­té d’expression et d’information, à la liber­té d’entreprise et du droit de pro­prié­té tels qu’ils sont recon­nus dans ses articles 11, 16 et 17, ces mesures n’empêchent pas ces médias et leur per­son­nel d’exercer dans l’Union d’autres acti­vi­tés que la dif­fu­sion, telles que des enquêtes et des entre­tiens ».

On se résume : à par­tir d’une base légale impro­bable, une chaine de télé­vi­sion est éteinte d’autorité. Ce fai­sant, les per­son­nels fran­çais de celle-ci subissent des menaces de mort, sont stig­ma­ti­sés par les opé­ra­teurs de réseaux sociaux à titre per­son­nel, qui les ren­voient à une affi­lia­tion russe, ain­si que pro­cède, notam­ment, Twit­ter.

Leur canal de dif­fu­sion est inter­rom­pu sur tous les sup­ports télé­vi­suels et sur inter­net, le site sur lequel figu­rait les articles et dépêches est mis hors ligne par les opé­ra­teurs de télé­com, mais, à en croire la déci­sion euro­péenne, les jour­na­listes peuvent tran­quille­ment mener à bien leurs enquêtes et entre­tiens s’ils le veulent, au nom du droit à la liber­té d’expression garan­ti par la Charte des droits fon­da­men­taux de l’UE !

Parce qu’elle se doit de jus­ti­fier l’injustifiable, la Com­mis­sion euro­péenne défend une mesure « excep­tion­nelle, ciblée et tem­po­raire ».

Aus­si « tem­po­raire » soit-il, cet oukase consti­tue un pré­cé­dent et un atten­tat sans pareil pour la liber­té d’expression, valeur que nous devrions reven­di­quer fiè­re­ment, au nom de la lutte contre les tyran­nies !

Le moment est si dra­ma­tique qu’il oblige les euro­péistes les mieux réso­lus à sor­tir du four­ré et venir secou­rir l’exécutif européen.

Pas­cale Joan­nin, direc­trice géné­rale de la Fon­da­tion Robert Schu­man, le think tank euro­péen, explique som­mai­re­ment à ce sujet :

« Ce n’est une mesure pas contre la liber­té de la presse. C’est contre deux médias sous influence russe. »

Le secré­taire d’É­tat aux affaires euro­péennes, Clé­ment Beaune, n’en pense pas moins, lui qui s’est réjoui de voir dis­pa­raitre un média hos­tile au divin Macron, que son nom soit sanc­ti­fié par­mi les ban­quiers d’affaire.  

« Ces médias dans leur orga­ni­sa­tion même, dans leur objec­tif, font aujourd’­hui de la pro­pa­gande. C’é­tait sans doute de la dés­in­for­ma­tion extrê­me­ment biai­sée jus­qu’à pré­sent. On a vu sur ces médias, RT et Sput­nik, un bas­cu­le­ment du conte­nu édi­to­rial ces der­nières heures. Ce n’est équi­valent à aucun média qui opère sur le ter­ri­toire fran­çais et européen ».

Ain­si, RT a sou­dai­ne­ment « bas­cu­lé » dans la propagande.

Voi­ci que le gou­ver­ne­ment fran­çais à l’unisson de la Com­mis­sion euro­péenne, per­met enfin le triomphe du jour­na­lisme objec­tif, cer­ti­fié sans para­si­tage idéo­lo­gique, à la manière altière et auda­cieuse d’un Albert Londres dénon­çant le bagne de Cayenne !

Le jour­na­lisme de conni­vence et de révé­rence, si carac­té­ris­tique des rela­tions inces­tueuses entre pou­voir poli­tique et édi­to­cra­tie fran­çaise, aurait-il vécu un coup fatal, à la faveur de ce coup d’éclat « démo­cra­tique » contre l’hydre télé­vi­suel et pro­pa­gan­diste russe ?

Cer­tai­ne­ment ! Comme on le voit élo­quem­ment ci-des­sous, au tra­vers du cirque des cou­ver­tures de la presse quo­ti­dienne régio­nale, à l’annonce de la (re)candidature d’Emmanuel Macron. 

Ce n’est jamais que la troi­sième fois depuis 2017 que ces quo­ti­diens se plient à cet exer­cice de cri­tique radi­cale de Jupi­ter, Père de la Grande Nation !

La ser­vi­li­té est du même aca­bit sur France Info « Com­ment être contre la posi­tion d’Emmanuel Macron ? » ou BFM (à la grande satis­fac­tion d’un Cédric O), qui s’exclame « Qui ferait mieux que Macron ? ».

Mais le mieux est encore de se convaincre du degré de liber­té natio­nale en matière de presse, en scru­tant le niveau de dépen­dance éco­no­mique auprès de mil­liar­daires, à laquelle elle est désor­mais tributaire :

Les auteurs de la carte, Marie Beyer et Jéré­mie Fabre, réa­li­sée pour Le Monde diplo­ma­tique et Acri­med, comptent 18 grandes for­tunes recen­sées aux clas­se­ments Chal­lenges et Forbes 2019, par­mi les­quelles les familles Bouygues, Das­sault, Bau­de­croux, Bay­let ou Bet­ten­court. Sans oublier les imman­quables Bol­lo­ré, Arnault, Per­diel, Pinault et Niel.

Fort heu­reu­se­ment, cha­cun par­mi ces richis­simes pro­prié­taires de presse ne suit d’a­gen­da idéo­lo­gique ! Rien à voir, donc, avec les pouilleux idéo­logues de RT France.

Quoi qu’il en soit, le pré­cé­dent est créé qui veut qu’un motif poli­tique peut aujourd’­hui empor­ter l’interdiction d’un média, sans res­pect du prin­cipe du contra­dic­toire, et sans consi­dé­ra­tion pour le prin­cipe du droit à un recours et à une défense équitable. 

La menace est si mani­feste qu’il est aujourd’­hui loi­sible de se deman­der : quel média fera pro­chai­ne­ment l’ob­jet d’un tel trai­te­ment, et sur quel fondement ? 

Tant il est cer­tain que les vrais pro­blèmes de liber­té de la presse ne se posent abso­lu­ment pas dans l’U­nion Euro­péenne, ou en France !

Rap­pe­lons à ce sujet que les médias sont contrô­lés ou muse­lés, en Hon­grie, ou bien en Pologne, pays de l’Union Euro­péenne, à pro­pos des­quels la Com­mis­sion n’agit pas, ou si peu, que « Al Jazee­ra » est la voie offi­cieuse du Qatar, « Al-Ara­biya » la voie offi­cieuse de l’Arabie Saou­dite, deux médias finan­cés par des pétro­mo­nar­chies auto­ri­taires et cri­mi­nelles, mais pour­tant dif­fu­sés sans aucune entraves sur les réseaux câblés et fibrés de tous les opé­ra­teurs de réseaux fran­çais et euro­péens (mais plus au Royaume-Uni). 

Voi­là qui en dit long sur la splen­deur déca­tie de nos belles démo­cra­ties libé­rales occi­den­tales, leur rap­port biai­sé au réel, et au droit !

Qu’Emmanuel Macron se rende notam­ment en Arabe Saou­dite au mois de décembre 2021 afin d’y pla­cer l’achat de 80 avions rafales, alors que le Prince héri­tier Moham­med Ben Sal­man est per­son­nel­le­ment soup­çon­né d’avoir com­man­di­té la dis­pa­ri­tion et le meurtre du jour­na­liste Jamal Kha­shog­gi, cri­tique du régime saou­dien, en dit éga­le­ment long sur l’inanité de tout dis­cours moral de la part d’une « démo­cra­tie défaillante » à pré­ten­tion uni­ver­sa­liste, dont le Prince-pré­sident ne voit pas plus loin que le bout de son irré­mé­diable bassesse.

A la manière du Tsar de la Rus­sie impé­riale et capi­ta­liste, mais en bien plus Tar­tuffe. Un effet de la « french touch » ?

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