Crédit galerie photographique : Martin Wilhelm

Il était beau, ce 1er mai à Mulhouse en 2023. De mémoire de muguet, on n’avait pas vu cela depuis bien longtemps. Ils étaient là, en famille, en groupe, avec des camarades ou amis, à taper sur des casseroles, à battre tambour, à marteler des pieds. Le message est clair : bien que « promulgué », cette loi injuste et inutile n’en devient pas, par magie, acceptable et positive !

Et c’est bien la réforme des retraites qui était au cœur de la mobilisation : de toute évidence, la manœuvre de diversion du gouvernement et du Président n’a pas fonctionné ! Personne ne veut tourner une page pour en aborder une nouvelle déterminée par le pouvoir !

Avec calme et détermination, ces milliers de manifestants ont arpenté les rues mulhousiennes avec tout autant de colère qu’au premier jour.

UNE INTERSYNDICALE QUI TIENT…

La bataille, n’en déplaise aux pouvoirs politiques et médiatiques, n’est pas terminée. Depuis quelques jours, une nouvelle petite musique s’égrène dans les médias avec les mêmes éléments de langage qui montrent bien qu’il y a un chef d’orchestre dans le coup !

L’unité des syndicats est un des cailloux dans la chaussure de M. Macron !

Pariant d’abord sur la « résignation » et la « l’usure » des manifestants devant la fermeté gouvernementale qui ne veut rien lâcher, cette communication se heurte à une opinion toujours aussi arque boutée sur la non-application de cette loi. La voilà qu’elle entame un autre couplet.

Le principal visé dans l’affaire, c’est Laurent Berger et la CFDT. Les journalistes qui l’interrogent n’ont cessé de l’interroger sur sa « volonté de négocier », « contrairement à d’autres… » (vous voyez qui ils visent !) ; il a beau resté ferme sur sa ligne, cela ne décourage pas les médiocrates à vouloir lui faire dire ce que manifestement il n’a pas envie d’exprimer.

Qu’unité syndicale ne veuille pas dire unicité syndicale est difficilement compréhensible pour ces journalistes qui, en général, ne connaissent rien à la réalité sociale de notre pays : ils ne font que répéter inlassablement ce qu’on leur dit de faire. « Tu le fais plier, Berger, hein mon coco… » …

Évidemment que cette unité syndicale inédite depuis quelques années n’a pas gommé les différences historiques qui marquant le syndicalisme français. Le fait important, c’est que les syndicats ont réussi à mettre ce qui les uni en avant en reléguant au second plan leurs différends.

Les militants CFDT, nombreux, dans le cortège mulhousien, affichaient clairement la couleur : non à la retraite à 64 ans… Les militants CGT, tout aussi nombreux, exigeaient le retrait de la loi… Que les choses ne soient pas dites de la même manière ne change rien à l’affaire.

UNE CHANCE POUR LES SYNDICATS

Qui connaît un peu le syndicalisme français sais que les moments d’unité sont bien moins nombreux que les débats souvent stériles sur les désaccords.

Les syndicats sont les grands vainqueurs de cette lutte : ils ont été à même de mettre le gouvernement en échec. Et ils ont gagné des dizaines de milliers de nouveaux adhérents.

Aucun des syndicats ne peut s’octroyer, seul, cette victoire : elle est tout d’abord la résultante d’une entente intelligente entre des organisations qui s’affirment être des rouages essentiels de la démocratie, et pas seulement de la démocratie sociale.

C’est cela qui a conduit ces salariés à rejoindre les syndicats qui ont su faire front devant une adversité redoutable et qui leur déniait le droit de se faire entendre.

Le gouvernement et le patronat, unis, vont continuer de tendre des pièges aux syndicats et à leurs dirigeant(es). Ils pourront jouer sur des sensibilités différentes, sur des situations internes parfois un peu complexes à gérer, le congrès de la CGT a été un bon exemple des difficultés qui peuvent surgir quand on ne discute pas collectivement des modifications qui frappent le monde du travail et que les syndicats doivent pouvoir prendre en compte pour continuer à rassembler les salariés…

Et c’est peut-être sur les épaules de la toute nouvelle secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, que pèse une grande responsabilité : la CGT doit être unitaire pour deux, avait-on tendance à dire devant les difficultés avec la CFDT dans les années 80/90. Mais c’est également un défi pour la future secrétaire générale de la CFDT, Marylise Léon qui doit contribuer à maintenir l’unité que le syndicalisme a su forger dans cette réforme des retraites car les autres « réformes » que M. Macron veut imposer ne sont pas moins pire que la précédente.

Et si d’aventure le gouvernement et le patronat réussissaient à liquider encore plus la protection sociale dans notre pays, les salariés ne le pardonneront pas aux syndicats si leur désunion aura facilité la tâche des pouvoirs.

« Quand les blés sont sous la grêle/ Fou qui fait le délicat/ Fou qui songe à ses querelles/ Au cœur du commun combat », écrivait Aragon en 1943. Aujourd’hui, la population française se sent agressée par des années et des années de démantèlement du contrat social qui liaient les citoyens à leur nation : fou serait le syndicat qui, à ce moment-là, mettrait des considérations idéologiques avant la défense des intérêts matériels et moraux d’une population en manque de repères qui peut se perdre dans des méandres politiques menant au malheur.