Mais qu’est-ce qui a pu porter Evelyne Troxler à fulminer à ce point ! Elle est furax car le Recteur de l’académie de Strasbourg fait tout pour saboter l’idée de créer des classes de maternelle immersives avec un enseignement exclusif en langue régionale, l’alsacien donc.

« Nundabuckel !, » s’exclame notre Evelyne régionale. « Cette lettre est un monument !!!!! ».

Elle fait référence à une lettre du Recteur de l’académie de Strasbourg, M. Olivier Faron, répondant à celle que lui avait envoyé la Fédération Alsace bilingue le 4 février dernier.

Que demandait Pierre Klein, le président de ladite Fédération ? Respectueusement, comme il sait le faire, il a exprimé la demande de voir se créer des classes en immersion compète. Il a sollicité tous les groupes politiques alsaciens afin de signer cet appel. 25 d’entre eux l’ont fait de bonne grâce. D’autres ne l’ont pas fait, non pas qu’ils étaient en désaccord avec la sollicitation, mais la présence de quelques élus RN les avaient dissuadés d’ajouter leur griffe.

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L’IMMERSION : CELA FAIT 25 ANS QUE CELA MARCHE… AILLEURS !

Les Alsaciens ont subi un véritable lavage de cerveau en vue d’extirper, spécialement après 1945, leur langue maternelle de leurs connaissances. En pratiquant ainsi, les autorités françaises se sont privées d’avoir une population importante, de citoyens naturellement bilingues… Le ridicule était avant tout du côté de la bourgeoisie qui a lancé le fameux « C’est chic de parler français… », alors que dans la classe ouvrière, l’alsacien a été encore pratiquée durant quelques années.

Mais rien ne résiste à la volonté centralisatrice des « Froggies » (grenouilles, c’est ainsi que les Britanniques appellent les Français !). Et la population alsacienne bilingue se réduit jusqu’à conduire, si rien n’est fait, à une disparition totale d’une langue… et de sa culture.

Les Alsaciens n’y peuvent rien, ils sont d’origine germanique et leur langue en témoigne. Et aujourd’hui, ce fait recommence à être intéressant : pour aller bosser en Allemagne et en Suisse, il faut maîtriser la langue du pays ! Et la connaissance de l’alsacien est un avantage indéniable.

Mais à côté de ces adeptes du « Schriwastrüwaditsch » (l’allemand du tournevis base minimaliste pour aller travailler mais pas pour découvrir le monde culturel germanique), ne sont pas les seuls sur le terrain et heureusement.

Le monde associatif prioritairement, s’est penché sur les moyens de sauver la langue alsacienne malgré la faiblesse du nombre de locuteurs qui fait que la pratique de l’alsacien ne se transmet plus dans les familles ou dans un contexte social et culturel.

C’est ainsi que des pionniers comme Richard Weiss, fondateur des écoles ABCM, dans lesquelles l’enseignement se fait en alsacien et en allemand, ont avancé des méthodes qui ont fait leurs preuves ailleurs dans le monde : l’enseignement immersif qui consiste à plonger les enfants dans un enseignement à partir d’une langue différente de celle utilisée dans la vie courante.

Le Canada est un pays qui, depuis plus de 25 ans, met en place cet enseignement immersif dans ses classes. Pionniers de cet enseignement, les élèves anglophones ont été plongés dans des classes francophones alors que les élèves francophones étaient en classes anglophones. Ce programme a été introduit, car le Canada est un pays officiellement bilingue et que de ce fait, la maîtrise des deux langues est souhaitée… et réalisée grâce à cette méthode.

Au Luxembourg, les trois langues nationales sont le luxembourgeois, le français et l’allemand. L’État s’implique donc activement à ce que la population luxembourgeoise maîtrise parfaitement ces trois langues. Le luxembourgeois (langue d’origine germanique) est la langue parlée par tous. L’allemand est présent et reste la « langue d’apprentissage de la lecture et de l’écriture ». En effet, les textes, au Luxembourg, sont principalement écrits en allemand. Enfin, le français est la dernière langue apprise et chaque enfant luxembourgeois est donc, à partir de l’adolescence, potentiellement trilingue.

La Vallée d’Aoste « …sa situation géographique et historique lui a permis de conserver, non sans peine, d’une part le français et le franco-provençal et d’acquérir d’autre part, via l’administration, l’économie et la culture, l’italien » (Hausmann Despont, 2014). Depuis 1988, l’italien et le français sont tous deux utilisés, en parallèle, dans l’enseignement, et ce, depuis la maternelle. Les études de cette situation particulière ont fait le constat des résultats positifs et encourageants.

Les rares expériences en Alsace ont également fait la démonstration des résultats positifs de l’enseignement immersif dans une langue et qu’il ne pénalise pas l’enfant pour l’apprentissage d’autres parlers. Le bienfait du multilinguisme n’est plus à démontrer dans le développement des connaissances des enfants.

POUR CELA IL FAUT DES MOYENS

Le début de cet enseignement en alsacien a été amorcé par les associations devant souvent lutter contre les apriori négatifs (« la langue de l’ennemi », si, si ça existe encore !) mais également du manque d’entrain de l’éducation nationale enfermée dans un dogme ridicule : le français est la langue des français, qui ne parle pas le français n’est donc pas français…

Les Alsaciens ont cru en cette fable. Leurs élus leur ont seriné ces sornettes durant des dizaines d’années ! Et maintenant, c’est plutôt compliqué de refaire le chemin en arrière !

Décider de faire des classes en alsacien ou en allemand, se heurte aussi à la rareté des professeurs en mesure d’assurer cet enseignement. D’où le besoin impératif d’une implication en grand de l’Éducation nationale. D’où la démarche de Pierre Klein auprès du Recteur.

Mais voilà, à travers des propos d’une rare hypocrisie, M. Olivier Faron envoie Pierre Klein et les élus signataires de la lettre sur les roses ! Comme la proposition était de faire des classes immersives en maternelles, le recteur s’oppose à une immersion totale pour intégrer une part d’enseignement en français sous le prétexte : « Dès leur entrée en CP, les enfants sont soumis à des évaluations nationales en mathématiques et en français (…) Il est donc primordial qu’ils aient les mêmes chances de réussite (…) La présence du français comme langue d’apprentissage et d’enseignement me semble être une condition préalable » !

Traduit en langue compréhensible, cela signifie que l’apprentissage en alsacien ne permet pas de comprendre les mathématiques ! Et surtout, il refuse d’adapter le parcours scolaire spécifique à celles et ceux qui ont bénéficié d’un enseignement en alsacien dès la maternelle !

D’où la fureur des Associations qui voient dans cette réponse un sabotage en règle du modèle de l’immersion pourtant le seul avec des résultats positifs dans des délais raisonnables.

Mais que dire des élus qui, pour la plupart, se couchent devant le diktat du Recteur : on retrouve la le courage historique des élus alsaciens : alsaciens en Alsace, franchouillard à Paris…

Retrouvons Evelyne Troxler et sa verve bien alsacienne : « Ils n’en ont pas marre de se faire rouler dans la farine ? Ils devraient être vent debout contre le Recteur qui nous prend vraiment pour des demeurés ! Vous avez vu ça : des évaluations en français et en maths à l’entrée en CP !!!!!!!! parce que maintenant la maternelle c’est fait pour apprendre le français et les maths …. Jesus Gott ! Et ces pauvres enfants de Mulhouse, en immersion à 100% en français, brimés comme nous, ils les évaluent aussi ? »

Apparemment non, chère Evelyne. « D’Platzlajager sín ìmmer noch àm Wark ».

LE PRIX HENRI GOETSCHY

Henri Goetschy, l’homme politique alsacien et sénateur, disparu en 2021, a beaucoup œuvré pour relancer l’apprentissage de l’alsacien dans sa région. C’est à sa mémoire que Thierry Kranzer, président de l’association « Sprochpolitik – langue alsacienne » a crée, avec le fils du sénateur, un Fonds Henri Goetschy qui remet chaque année un prix pour récompenser des initiatives favorisant le développement de la langue régionale.

Les premiers prix pour l’immersion précoce en alsacien ont été remis ce vendredi 5 mai à Niedermorschwihr, en marge de la troisième « Elsass Friday » une soirée conviviale, qui a rassemblé 150 convives vêtus de rouge et blanc, thème vestimentaire suggéré.   Parmi les récipiendaires trois crèches de Scheibenhard (Les lutins du pont), Moosch (Schtumpa Hissela) et Waldighoffen (Storka Hissela), mais aussi l’association d’Kinderstub des parents de l’école immersive ABCM pour appuyer des projets d’activités périscolaires bilingues par immersion en alsacien.

« Nous avons besoin d’aide pour former en alsacien nos animateurs de crèche » a scandé au moment de recevoir son prix M. Hervé Grelet, un vendéen, à l’origine des premières crèches en 2017 proposant une intervention quotidienne en alsacien à Moosch et Waldighoffen.  Sur le même ton, Mme Huguette Vogel, représentante de la crèche de Scheibenhard, à la frontière du Palatinat, a expliqué que 3 de 5 intervenants de la crèche parlaient quotidiennement alsacien avec 24 enfants, dont 8 enfants allemands.  Enfin, recevant le prix destinés aux parents de l’école ABCM Ingersheim, Cedric Constant, papa d’origine cannoise a mis l’accent sur l’implication de nombreux parents non originaires d’Alsace dans la promotion de l’immersion en alsacien qui s’étonnaient toujours des difficultés et freins psychologiques qu’entretenaient les Alsaciens avec leur propre langue.

Réagissant à l’appel du Vendéen Grelet, Thierry Kranzer a espéré que le prix Henri Goetschy de l’association Sprochpolitik soit à l’avenir appuyé et complété par la CEA pour s’approprier un dispositif breton accordant aux crèches une aide de 7500 euros, afin de leur permettre de remplacer un animateur qui irait se former en breton intensif pendant six mois. 

La cigogne se rebifferait-elle enfin contre l’appétit de l’insatiable grenouille ? Espoir et désillusion ne sont jamais bien loin dans notre belle région.   

Nous avons reçu la réponse Pierre Klein au recteur d’académie, que nous publions ci-après :

FAB-lettre-au-Recteur-V-9-5-2023