Photo de Martin Wilhelm

71 points figuraient à l’ordre du jour du conseil municipal du 22 juin. 29 seulement feront l’objet d’un débat par l’assemblée… Le reste étant entériné par la voie du « vote bloqué ».

Un pur scandale démocratique, aussi bien local que national, qui prive les citoyens des débats publics en assemblée plénière auxquels ils ont droit, et du résultat des délibérations afférentes pour chacun d’eux, ainsi qu’on l’a vu nationalement, au cours de l’examen de la loi réformant l’âge de départ à la retraite.

La vidéo de conseil, et les points de l’ordre du jour sont disponibles ici. Notre objectif n’étant pas d’être exhaustif, mais de revenir sur l’un ou l’autre point que nous considérons essentiel.

Bien sûr le triplement prévu des stations de vélos en libre accès est une bonne nouvelle, bien plus que la création de 48 postes de contractuels, en lieu et place de fonctionnaires territoriaux. Cela mériterait que l’on s’y attarde. Notamment pour des raisons structurelles, liées à la perte d’attractivité (et de sens) de la fonction publique, dont les agents sont sous payés, et soumise aux aléas et disettes budgétaires à répétition auxquelles sont assujetties les collectivités territoriales.

Mais Joseph Simeoni et Loïc Minéry, pour le groupe d’opposition Mulhouse cause commune, en ont fait le détail au cours du conseil. Siméoni évoquant les collectifs de travail brisés par la refonte et la réorganisation des services mutualisés avec M2A, dont 32 résultent directement de la réorganisation… Accusant la démarche dispendieuse de la maison des territoires et sa rénovation thermique à Sausheim.

Mais nous revenons aujourd’hui particulièrement sur le rapport au travail évoqué lors de cette assemblée, et son ambivalence hypocrite illustrée par les propos de quelques adjoints du groupe majoritaire.

Ainsi que nous l’évoquions hier, l’union locale CGT est venue protester devant l’entrée du parc expo où se tenait le conseil. Les syndicalistes rappelaient à cette occasion ce qu’ils considèrent comme la suppression injuste d’une subvention d’un montant de 4700 euros, versée au syndicat par la municipalité depuis quelques décennies.

On apprenait à ce sujet, via un courrier rédigé par Bernard Enggasser, ancien secrétaire départemental de la CGT 68, que les versements seraient plus anciens encore, puisque amorcés sous le mandat d’Émile Muller (maire de Mulhouse de 1956 à 1981).

Par ailleurs, toujours selon Enggasser, une réunion s’est tenue avec l’ensemble des organisations syndicales à ce sujet dans les années 80, sous l’égide de l’adjoint Eugène Riedwig (premier adjoint de Jean-Marie Bockel de 1989 à 2008), afin de discuter modalités et montants.

Nous avons sollicité les principales organisations syndicales du département afin de savoir si les versements ont effectivement cessé pour toutes en 2018 (ainsi que l’affirme la municipalité), à l’exception de la CGT dont la dernière subvention date de 2022. Nous attendons leur retour.

« J’ai fait le choix de donner aux plus démunis », dira Marie Corneille, adjointe aux solidarités. Le terme est rabâché comme un mantra à valeur de bouclier, « même si cela déplait à une organisation syndicale externe« .

A la suivre, il y aurait donc des organisations syndicales « internes« , c’est à dire intégrée à administration municipale, envers lesquelles elle affirme être au clair, après un regard jeté vers la maire ou son premier adjoint.

La CGT ville de Mulhouse (syndicat « interne » ?) aurait-elle à coeur de ne pas soutenir la demande de subvention de la part de son union locale ? Il est surtout loisible de croire que les adjoints mulhousiens ne connaissent en rien le fonctionnement syndical, ni ne maitrisent les arcanes élémentaires de la démocratie sociale.

Toujours est-il que Marie Corneille, adjointe aux solidarités, a réitéré le propos lors du conseil, l’assortissant d’un grief personnel envers les militants syndicaux qui l’auraient empêcher de gagner le conseil : « avant d’être une élue, je suis une femme, et on ne bloque pas une femme ».

Loïc Minéry se sentant alors obligé de réagir pour condamner l’épisode évoqué par Marie Corneille.

Au détour d’une réponse sur une problématique sportive à Loïc Minéry, Christophe Stegert, adjoint au sport, mentionnera « vos confrères d’extrême gauche à l’extérieur » pour évoquer la CGT… Minéry qualifiant cette fois la sortie de Stegert d’inadmissible, sans préciser en quoi elle pouvait l’être.

La valeur TRAVAIL Tuée DANS LE VOEU

Un vœu, intitulé « Proposition de vœu contre la réforme du RSA », à retrouver sous l’article (dont le Haut-Rhin est pionnier depuis une décision prise par Eric Straumann, alors président du conseil départemental) est proposé par Mulhouse cause commune. Il est adopté par défaut. La majorité ne prenant pas part au vote.

Le projet de réforme du groupe Renaissance consiste notamment à contraindre les bénéficiaires du RSA a effectuer 15 à 20 heures d’activités, qui ne serait ni du « travail gratuit » ni du « bénévolat obligatoire », selon le gouvernement…

Quelques graphiques (merci Le Monde) permettent de situer les enjeux :

Le nombre d’allocataires augmente tendanciellement depuis plus de 20 ans :

Le caractère de « trappe à pauvreté » se confirme, de sorte que plus on est longtemps bénéficiaire, et moins l’on a de chance d’en sortir

L’âge est un facteur déterminant pour espérer sortir du dispositif. Plus on est avancé en âge et moins l’on peut s’en extraire.

Les déterminants sanitaires sont également plus prégnants chez les allocataires. Les titulaires du RSA sont plus nombreux que la population générale à se trouver en mauvaise, voire très mauvaise santé :

Avant la mise au vote du voeu, Cécice Sornin, adjointe à la politique de la ville, réagit pour le compte du groupe majoritaire. Affirmant que la lecture des enjeux et la rédaction du texte du groupe d’opposition sont « bien parcellaires ».

« Le texte de loi prévoit des droit et des devoirs ». « Nous soutenons cet état d’esprit qui nous semble émancipateur ». Car « les demandeurs d’emploi les plus éloignés doivent être repérés et accompagnés ».

« Aujourd’hui le marché du travail est favorable pour travailler l’employabilité de tous ».

Sans rapport avec son propos précédent, elle aura beau jeu de rappeler que 20 à 33 % des bénéficiaires potentiels ne le demandent pas (ce que le vœu de Mulhouse cause commune oublie de rappeler).

Ajoutant que le président de la CAF 68 siège auprès de la caisse nationale « une chance pour le département et pour la ville ».

Une chance en quoi et pourquoi ? Boules de gomme sociales.

Par ailleurs, en quelle manière la démarche gouvernementale est-elle bonne ? Et comment peut-elle être émancipatrice ?

Si les voies du social restent insondables, le culte abscons et absurde du travail pour le travail semble gagner les élus supposément progressistes de la majorité.

Et nul doute que ce projet rassemble une partie significative de la « gauche », bien moins sourcilleuse à ce sujet que sur le sujet des retraites.

Bien sûr, comme on l’a vu dans les graphiques, la situation des bénéficiaires longs du RSA est un problème en soi. Nul ne devrait survivre pendant des années avec 500 ou 600 euros mensuels. Pas plus qu’il ne devrait se voir imposer une quelconque activité laborieuse à titre gratuit, en conséquence de sa stigmatisation sociétale et politique !

Les profils des demandeurs sont par nature hétérogènes. Cela va du marginal sans domicile, en passant par le chômeur en fin de droits, le déserteur post-traumatisé du marché du travail, l’entrepreneur en transition professionnelle, jusqu’au commerçant dont l’affaire a périclité.  

Compte tenu la vigueur du contrôle social opéré sur les bénéficiaires (suspension nette ou graduée dès la première absence à une convocation), quand bien même les services de la CEA se trompent d’adresse ou de destinataires (ce qui arrive assez fréquemment), il n’est pas plus étonnant de savoir que nombre de bénéficiaires préfèrent échapper à cette emprise administrative et mentale.

Mais comme à l’accoutumée, il faut surtout ne pas avoir expérimenté, ou connu dans son corps, une situation de détresse analogue, pour se permettre de proférer de telles inepties avec la meilleure conscience du monde.

Cécile Sornin ira jusqu’à faire porte-parole gouvernementale pour l’occasion, plaidant un concept encore expérimental de « solidarité à la source », en vue de lutter contre le non-recours.

Nul doute que les plus hostiles au principe d’une solidarité conditionnée à l’exercice d’une activité contrainte, renverrons leur pitance mensuelle à la face de l’envoyeur.

Comme disait Maurice Olender en 1993, dans un célèbre appel à la vigilance contre l’extrême droite (sans rapport aucun avec la majorité municipale actuelle, qui ne relève pas de cette idéologie) : « Les mots sont des couteaux ». Ils nous profitent, ou profitent aux lanceurs de sorts de tout acabit.

Le philologue revenait en 2017 sur ses propos dans un article paru dans « La libre Belgique ». Précisant à ce sujet que sa tribune de 1993 « était un appel à la vigilance sémantique, à la responsabilité sémantique ».

La dignité humaine au travail, et par-delà le travail, parait être une cause politique perdue. Qui défendra les titulaires du RSA qui s’obligeront au n’importe quoi pour peu que la société, et ses représentants, ne les considèrent (en vain) comme des parasites ?

A une journaliste qui s’exprime en utilisant un terme anglais, le personnage irascible que joue Nanni Moretti dans son film « Palombella rossa » (1989), s’étrangle et gifle violemment la pisse-copie : « Les mots sont importants. Quand on parle mal, on pense mal. Et quand on pense mal, on vit mal ».

La gifle envers une femme passerait aujourd’hui pour un acte violent susceptible d’être judiciarisé.

Les gifles morales que se prennent quotidiennement les hommes et femmes perdues dans les oubliettes de la dignité, avec ou sans travail, quel responsable politique s’en souciera réellement, un jour ?

VOEU DU GROUPE MULHOUSE CAUSE COMMUNE

Aux élu·es du Conseil Municipal de Mulhouse,

Considérant l’impact du projet de loi « Plein Emploi » sur les habitants de la Ville de Mulhouse, les actions et le budget du CCAS – Centre Communal d’Action Sociale ;

Constatant que le projet de loi « Plein Emploi » prévoit la généralisation de l’accompagnement intensif vers un retour à l’emploi sans réelle prise en compte des freins sociaux des usagers, de leurs qualifications ou de leurs choix et en obligeant l’inscription à France Travail pour les personnes sans emploi ;

Rejetant l’utilisation massive du terme « sanction » dans le rapport et la proposition d’une nouvelle sanction intermédiaire appelée « suspension remobilisation » pour les bénéficiaires du RSA qui pourrait suspendre temporairement ou partiellement leur droit à une allocation ;

Soulignant l’absence de consultation nationale sur ce sujet ;

Soulignant l’importance d’une approche globale et équilibrée de la réforme du RSA et des politiques de travail qui prenne en compte les besoins des travailleurs, des personnes privées d’emploi, des jeunes et des services publics tout en favorisant la solidarité et le renforcement de l’accompagnement plutôt que les sanctions ;

Constatant l’impact négatif de ces réformes sur les conditions de travail et de vie des travailleurs, ainsi que sur la précarisation et la vulnérabilité des bénéficiaires du RSA ;

Exprimant notre inquiétude quant à l’absence de mesures visant à garantir l’accès à des emplois de qualité, rémunérés de manière juste et à lutter contre la précarité et les inégalités salariales ;

Nous, élu·es du Conseil Municipal de Mulhouse :

Demandons une consultation nationale approfondie et transparente sur les réformes du RSA, incluant toutes les parties prenantes concernées afin de garantir une prise de décision éclairée et concertée ;

Demandons également de déployer des moyens adaptés pour lever les freins à l’emploi comme la garde d’enfants, la mobilité, la formation, les problèmes de logement ou de santé ;

Appelons les autres conseils municipaux et instances locales à se mobiliser et à exprimer leur désaccord face à ces réformes en soutenant les bénéficiaires du RSA ainsi qu’en favorisant la solidarité et l’accompagnement plutôt que les sanctions ;

En conséquence, adoptons la présente motion qui sera transmise au Gouvernement, au Président de la République, ainsi qu’aux instances locales afin de faire connaître notre position et notre détermination à défendre les droits et les intérêts des bénéficiaires du RSA.

Vœu proposé le 15.06.2023 par les élu·es du groupe Mulhouse Cause Commune
Loïc MINERY – Nadia EL HAJJAJI – Joseph SIMEONI – Maëlle PAUGAM – Jason FLECK – Agnès SCHNEIDER