C’est peut-être le moment le plus substantiellement politique des élections municipales à Mulhouse. Certes, aucun candidat ne s’est interrogé sur le problème démocratique fondamental consistant à s’en remettre à des pupitres électoraux électroniques, présentés comme de simples caisses enregistreuses, parce qu’il n’y aurait « aucun logiciel dedans », ainsi que le proclame le chef des Affaires démographiques de la cité dans une vidéo diffusée sur le site de L’Alsace.
Mais tout ceci est en vérité d’ores et déjà caduc politiquement (car les candidat-e-s s’en moquent), et techniquement (parce que les dérives techno autoritaires sont encore plus conséquentes aujourd’hui).
A l’occasion d’un débat organisé à Mulhouse, à guichets fermés, et sans moyen de vidéo diffusion en direct, par le groupe de presse EBRA dans les locaux de L’Alsace (les journalistes retranscrivaient ce que les candidat-es- déclaraient au fur et à mesure), on découvrit ainsi l’inénarrable maire, Michèle Lutz, s’esbaudir de la sorte :
« Des drones ? Pourquoi pas ? Ils sont déjà utilisés par les pompiers, en cas d’incendie, on pourrait les décliner pour de grandes manifestations… »
Oh oui ! On pourrait « décliner » les drones, un peu comme on pourrait « décliner » les variations d’un chemisier à fleurs, ou la dernière coloration de cheveux tendance !
Après une déclaration aussi martienne, l’électrice ou l’électeur, lui, ne sait pas dans quelle circonstance cette épiphanie cosmique et sécuritaire vint à l’esprit de Madame la Maire (sinon que le thème discuté était alors à la sécurité du quotidien). Toujours est-il que sa sortie se distingue déjà comme un précipité d’inconscience béate et de fuite en avant liberticide (dont elle est bien coutumière).
Se prévalant même d’avoir « demandé au ministre de l’Intérieur un Beauvau de la sécurité » de sorte à faire de Mulhouse une « ville expérimentale », permettant de compléter l’arsenal de la police municipale avec de nouveaux outils…
C’est là tout l’ordinaire du personnel politique « extrême-centriste », notamment théorisé par Pierre Serna, dont on ne dira jamais assez, sous ses dehors d’hypocrite bienséance courtoise, combien ses propositions tapissent les fondations futures des sociétés de contrôle fascisantes, en voie d’édification par des personnalités de la tech comme le milliardaire Peter Thiel, et sa société Palantir.
L’historien Johann Chapoutot en a radiographié quant à lui les fondements historiques contemporains, au travers du délabrement démocratique continu de la République de Weimar, dont les représentants « modérés », mais déjà autoritaires, le « Zentrum » de Von Papen, et les élites politiques et économiques d’alors, iront jusqu’à préparer activement l’installation du parti nazi à la Chancellerie.
Pour comprendre pourquoi l’inconscience de la maire de Mulhouse s’inscrit dans une continuité politique de contrôle social liberticide, illustrons les conséquences de l’absence totale de scrupule dont témoigne aujourd’hui une large fraction du personnel politique français, au regard des droits et garanties constitutionnelles.
Notamment voir comment un moyen matériel technologique est aujourd’hui utilisé pour porter une atteinte directe au droit de circuler et de manifester librement, sans faire l’objet de traitement informatisé intrusif d’identification et/ou de reconnaissance faciale.
Depuis la généralisation de leur usage lors des manifestations de septembre 2025, les drones de surveillance incarnent la dérive sécuritaire d’un État qui préfère regarder d’en haut plutôt que d’entendre les colères du « bas ». Entre déploiements massifs, contournements juridiques et extension aux polices municipales, la France s’enfonce dans une surveillance du ciel qui n’a plus rien de temporaire.
Une société politique panoptique est promise, où il s’agira pour les dominants d’observer toujours plus intimement sans être vu. Elle se prépare, hélas, dans une indifférence et une apathie quasi-générale, surtout de la part des oppositions de gauche, quand celle-ci ne promeut pas également l’édification de lois de surveillance massive, telle la loi renseignement sous le mandat de François Hollande, au prétexte d’antiterrorisme islamiste.
C’est une petite musique qui bourdonne désormais au-dessus de toutes les manifestations françaises. Le bourdonnement des drones de la police et de la gendarmerie, devenus en quelques mois l’outil indispensable du maintien de l’ordre version techno-sécuritaire.
Le 10 septembre 2025, ils étaient des dizaines à survoler les cortèges, les rassemblements, rues et places publiques, filmant des millions de citoyens sans leur consentement. Bienvenue dans la France d’en haut, celle qui surveille, qui enregistre, qui contrôle.
« Se passer de drones, c’est comme se passer de la vue«
général Philippe Mirabaud
Un déploiement massif assumé
Les chiffres donnent le vertige : en cinq ans, la flotte nationale de drones a triplé. La gendarmerie dispose désormais de 965 appareils, la police nationale de 650. Plus de 1 500 agents ont été formés au pilotage et à l’utilisation des caméras embarquées. Pour le général Philippe Mirabaud, « se passer de drones, c’est comme se passer de la vue ». Une profession de foi qui en dit long sur l’état d’esprit qui anime désormais les forces de l’ordre : la surveillance aérienne n’est plus une option, c’est une nécessité vitale.
Lors de la journée de mobilisation du 10 septembre 2025, pas moins de 82 arrêtés préfectoraux ont autorisé le survol de zones parfois immenses. Dans l’Orne et le Morbihan, des départements entiers ont été placés sous surveillance. « Du jamais-vu en France », s’étrangle Serge Slama, professeur de droit public et président de l’Association de défense des libertés constitutionnelles (Adelico) .
Mais ce qui inquiète le plus les défenseurs des libertés, ce n’est pas tant l’ampleur du déploiement que la méthode employée pour l’imposer.
Le contournement méthodique de l’État de droit
Car il y a une stratégie, et elle est claire. Le 9 septembre 2025, veille de la mobilisation, des dizaines d’arrêtés autorisant l’usage de drones ont été publiés en soirée, parfois même a posteriori. Objectif ? Empêcher tout recours contentieux effectif. Comment, en effet, saisir le juge administratif quand le texte est publié à 20 heures pour une application dès le lendemain matin ?
Le Syndicat de la magistrature, le Syndicat des avocats de France et l’Adelico, qui ont déposé une trentaine de recours, ont eu la dent dure : « Ces manœuvres visent à contourner le contrôle juridictionnel ». Traduction : l’exécutif sait que ses pratiques sont contestables, alors il joue la montre contre le droit.
Et pourtant, même dans ces conditions, la justice a parlé. Plus de la moitié des recours ont abouti à des suspensions d’arrêtés. Le tribunal administratif d’Orléans a ainsi retoqué les autorisations dans le Loiret, estimant que « les périmètres de surveillance étaient bien trop larges » et qu’aucune information précise ne démontrait la nécessité de recourir à des moyens aussi intrusifs.
À Pau, même musique : le juge des référés a suspendu l’arrêté préfectoral, considérant qu’il portait une atteinte « grave et manifestement illégale » au droit à la vie privée.
Le Conseil constitutionnel avait pourtant posé des garde-fous clairs en janvier 2022 : l’usage de drones ne peut être autorisé qu’en dernier recours, quand aucun autre moyen moins intrusif n’est disponible. Mais dans les faits, cette exigence est balayée d’un revers de manche par des préfets zélés, prompts à sortir la technologie lourde au moindre risque de contestation sociale.
Extension du domaine de la lutte : les polices municipales entrent dans la danse
Cinq ans ! Une éternité pour une expérimentation censée être temporaire. Les sénateurs communistes ont tenté de faire supprimer cet article, rappelant à juste titre que le Conseil constitutionnel avait déjà censuré des dispositions similaires en 2021, craignant précisément qu’elles ne conduisent à « une surveillance permanente et généralisée de l’espace public ». Leur amendement a été rejeté.
Dans son infinie sagesse, le Gouvernement a donc obtenu que les gardes champêtres soient également habilités à utiliser ces engins ! Nos campagnes verront bientôt elles aussi planer au-dessus d’elles ces mouches électroniques chargées de veiller sur nos faits et gestes.
Le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, justifie cette extension par une nécessité opérationnelle : « Cet outil est absolument indispensable ». On connaît la rengaine. Elle a servi pour les caméras de vidéosurveillance, pour les algorithmes prédictifs, pour la reconnaissance faciale. Chaque avancée technologique est présentée comme une évidence sécuritaire contre laquelle nul ne saurait raisonnablement s’opposer.
Une surveillance de masse qui ne dit pas son nom
Ses promoteurs le répètent à l’envi : les drones n’enregistrent pas le son, ne font pas de reconnaissance faciale, ne croisent pas les fichiers. Comme si ces interdictions suffisaient à lever toutes les inquiétudes.
Mais la question n’est pas tant ce que les drones font aujourd’hui que ce qu’ils permettront demain. Le cadre juridique actuel, validé par le Conseil d’État en décembre 2024, est considéré comme apportant « des garanties suffisantes ». Pourtant, les associations de défense des libertés ne désarment pas. La Quadrature du Net a même développé un robot, Attrap, capable de scanner les recueils des actes administratifs pour détecter les arrêtés « drones ». Triste époque où des citoyens doivent programmer des algorithmes pour surveiller ceux qui nous surveillent.
Bastien Le Querrec, juriste à la Quadrature, s’alarme : « Nous avons découvert que le ministère de l’Intérieur avait un recours massif aux drones ». Le ministère assume, parlant de « maîtrise de la 3e dimension ». Un vocabulaire guerrier pour une technologie de contrôle.
La comparaison avec l’Allemagne est éloquente : certains Länder ont pris des mesures pour masquer les caméras de vidéosurveillance pendant les manifestations, afin de ne pas porter atteinte à la liberté d’expression. En France, non seulement on ne masque rien, mais on déploie des moyens toujours plus nombreux pour tout voir.
« La bataille des drones est perdue«
Serge Slama
Vers une banalisation dangereuse
Serge Slama le reconnaît lui-même, avec une pointe d’amertume : « La bataille des drones est perdue ». Les drones sont entrés dans les usages quotidiens des forces de l’ordre. Contrôle des frontières, lutte contre les rodéos urbains, surveillance des stupéfiants, sécurisation des citoyens : la liste des missions s’allonge, le champ des possibles s’élargit.
Pendant ce temps, les garanties s’effritent. Le principe de proportionnalité, pourtant au cœur de notre État de droit, est grignoté par des considérations d’efficacité opérationnelle. Les tribunaux administratifs, malgré leurs suspensions salvatrices, ne peuvent pas être partout.Et la machine législative continue d’avancer, portée par une majorité qui voit dans chaque innovation technologique une promesse de sécurité absolue.
La question qui demeure, alors que ces engins bourdonnent au-dessus de nos têtes, est simple : dans quel monde voulons-nous vivre ?Un monde où chaque rassemblement, chaque mouvement collectif, chaque expression de la colère sociale est filmée, analysée, stockée ? Un monde où l’espace public devient un plateau de tournage permanent pour des forces de l’ordre équipées comme en zone de guerre ?
Le 10 septembre 2025, des millions de Français ont été filmés sans le savoir. Le 18 septembre, ils étaient à nouveau des cibles. Demain, ce seront les policiers municipaux de nos villes et villages (dont Mulhouse, dont la maire frétille déjà d’impatience) qui prendront le relais. Après-demain, peut-être, la reconnaissance faciale sera ajoutée au programme, malgré les interdictions formelles, parce que « l’efficacité opérationnelle » l’exigera.
Le juriste Bastien Le Querrec résume l’enjeu : « Aujourd’hui, c’est la vidéosurveillance et les drones. Demain, ce sera la reconnaissance faciale. L’enjeu est le respect de la vie privée et du droit à manifester » .
Pendant que nous regardons le ciel, le filet se resserre au sol. Et l’État de droit, ce bien si précieux, s’évapore dans les airs, porté par le bourdonnement continu des drones d’une République, dont les principes matriciels menacent d’être trahis par ses représentants.
Et si nous y réfléchissions un instant avant d’aller pousser le bouton de la boîte noire électorale ?
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