Crédit photo : Martin Wilhelm

Quand le ciel vous tombe en plein sur la carafe

Produit direct de la politique de la ville fondée sur la fourniture massive de logement neufs entre les années 50 à 70, la résidence « Plein ciel » de Mulhouse est l’un de ces grands ensembles construits lors des Trente glorieuses finissantes.

Depuis 1964, les deux tours « Plein Ciel » trônent en majesté au cœur du quartier des Coteaux (passablement perclus de barres en tous genres), sur une hauteur de 66 mètres, rue Pierre Loti. Près de 280 logements y sont classés au titre de la réglementation relative aux immeubles de grande hauteur, depuis l’année 2017. La majorité sont possédés par des propriétaires-résidents.

Une commission départementale, placée sous l’égide du Préfet, y décrète la non-conformité des deux tours en matière de sécurité. La résistance au feu serait insuffisante, les systèmes d’alarme sont manquants, le système de désenfumage également, sans compter la présence d’amiante…

« Quand j’ai acheté à l’époque, ça veut donc dire que nous étions en danger ?« , s’amuse Laurent Schneider, une figure militante de Mulhouse, combattant pour le droit à la justice et à la différence, et ordonné diacre en 1995 auprès de la mission ouvrière, ancien responsable associatif de la JOC, et syndical à la CFDT. Il est également cofondateur de « SOS solidarité chômeurs« , parmi d’autres engagements encore.

Depuis le quartier des Coteaux, et notamment aux côtés de Roger Winterhalter et sa Maison de la citoyenneté mondiale (MCM), il milite pour faciliter les rencontres et permettre aux personnes de se comprendre et d’évoluer ensemble, par-delà les différences de religions, de sexe ou de condition.

Vivant en Alexandre le bienheureux urbain, mais également homme de Dieu, il est désormais expulsable de l’appartement qu’il s’est acheté dans les années 70, au sein de la résidence « Plein Ciel », dans l’espoir d’y passer ses vieux jours. Et où il vit le bonheur simple de la fraternité avec les plus modestes.

La démolition de la barre y est désormais programmée depuis l’année dernière. Faute de crédits pour la remettre aux normes de construction. Quelques 300 familles sont concernées au total.

Chaque co-propriétaire y serait pour 110 000 euros de travaux, au minimum, en incluant l’apport du conseil syndical. Impensable pour la plupart des résidents. Et les travaux dureraient 2 ans, qui les obligeraient en outre à se reloger ailleurs !

La valeur vénale de son appartement y est estimée par les « domaines » à 41 000 euros, à peine. Il s’agit d’un 4 pièces de 90 mètres carrés, qu’il aura acheté bien plus cher. Le foncier au mètre carré étant en effet estimé à environ 500 euros, quand les biens étaient achetés près de 600 en moyenne et euros constants, dans les années 70-80.

Il reste quelques mois aux copropriétaires pour céder leurs appartements, avant mise en oeuvre des expropriations, sachant que la démolition n’est pas prévue avant l’année 2029, soit après les tours Jules Verne (en 2024), Dumas (en 2025-2026), la copropriété Peupliers-Nations, en piteux état, (en 2027), et Camus (en 2029).

Laurent Schneider vit lui cette affaire comme une injustice, une souffrance, et surtout un non-sens. « Parler de danger maintenant alors que rien n’a été fait pendant 50 ans, c’est aberrant« . Toujours la faute à ces normes de construction, qui ont beaucoup évolué.

Sa colère est d’autant plus forte que, non content de ne pas pouvoir racheter un autre bien à partir d’une somme aussi modique, comme la moitié des co-propriétaires, les tours « plein ciel » demeurent en bon état général. Et les 300 euros de charges mensuelles y sont sans doute pour quelque chose.

Il s’agit en effet d’une copropriété qui a toujours été maintenue, et possède de sérieux atouts, et atours : une authentique qualité architecturale, des panneaux de façade à galets, des céramiques, un large et imposant escalier d’accès aux étages, une rampe confortable, et même 4 ascenseurs, à peine un de moins que la Tour de l’Europe !

Et comme cette dernière, qui constitue l’emblème architectural de la ville de Mulhouse, les tours Plein Ciel sont désormais dotées d’une surveillance anti-incendie à demeure, puisqu’une équipe de pompiers s’y relaie 24 heures sur 24.

Une bande dessinée, façon roman graphique, du journaliste mulhousien Pierre-Roland Saint-Dizier, illustrée par Michaël Crosa, est parue en 2023 sur le sujet de cet étonnant « village vertical« , aux éditions Ankama.

Sédimentation mémorielle et urbaine

« Reconstruire la ville sur la ville » : l’expression est du Premier adjoint mulhousien, Alain Couchot. Elle marque clairement la volonté de faire disparaitre une forme d’habitat urbain populaire, où le brassage social et culturel s’est épanoui tout le long des années 70 et 80.

D’ici 10 ans, ce quartier dans le quartier de Dornach (de près de 10 000 habitants), aura muté en profondeur. Un total de 1 000 logements est promis à la démolition, 500 seront reconstruits, à la manière d’un « village urbain« , répartis entre petits collectifs et maisons de ville, dont des projets intergénérationnels. De nouveaux équipements sont prévus, dont une salle de spectacle, en lieu et place de la barre Peupliers…

Trois nouveaux groupes scolaires sont prévus, dont l’un déjà sorti de terre, sera inauguré d’ici quelques semaines.

Côté « spatialités », on prévoit « des espaces verts généreux (c’est déjà le cas), des voiries traversantes et des dessertes pour désenclaver le quartier« , selon la communication officielle. Et un projet d’agriculture urbaine sur une parcelle de 3 000 mètres carrés…

Le « travail de mémoire » sera assuré par la compagnie strasbourgeoise Iu², qui doit s’atteler à réaliser un « Street album« , c’est à dire « un album de vignettes autocollantes sur l’image et la mémoire du quartier, que nous allons réaliser avec les habitants, en faisant du porte-à-porte pour cibler 30 spots du quartier. Nous prendrons ensuite ces lieux en photos, comme autant de scènes de vie du quotidien ».

Laurent Schneider voudrait surtout quant à lui pouvoir préserver le lieu de vie qu’il affectionne, plutôt que de célébrer sa mémoire. Il voit ses voisins quitter progressivement leurs appartement, et le quartier, redoublant un triste sentiment de fatalité dans ce combat apparemment désespéré.

De là à en perdre la foi, certainement pas ! Il est très conseillé de s’unir pour renforcer la portée de son message, et faire valoir ses intérêts auprès des pouvoirs publics. Ce qu’il souhaite faire. Et si le Ciel le voulait aussi…