Le 9 février 2025, nos voisins suisses étaient appeler à voter sur l’initiative populaire « Pour une économie responsable respectant les limites planétaires », également connue sous le nom d’initiative pour la responsabilité environnementale.
Cette initiative, portée par les Jeunes Vert-e-s, visait à inscrire dans la Constitution suisse le respect des ressources planétaires, exigeant que l’économie suisse, y compris ses importations, s’ordonne dans les limites naturelles terrestres d’ici les dix prochaines années.
Cette proposition, manifestement trop ambitieuse, a été largement rejetée par la population, avec 69,75 % d’opposants.
Contexte et objectifs
L’initiative pour la responsabilité environnementale avait pour objectif principal de limiter les activités économiques à la biocapacité des écosystèmes, c’est-à-dire aux capacités de renouvellement de la nature. Elle s’appuyait sur le cadre des « limites planétaires », un concept scientifique qui définit les conditions d’habitabilité du système Terre.
Selon ce cadre, plusieurs limites planétaires sont déjà dépassées, notamment en ce qui concerne le changement climatique, la perte de biodiversité, et l’utilisation des sols.
L’initiative proposait un cadre systémique pour appréhender la durabilité dans toutes ses dimensions, en s’attaquant simultanément à plusieurs limites planétaires. Elle visait à réduire l’empreinte écologique de la Suisse, en mettant en place des cibles environnementales avec des indicateurs de consommation prenant en compte les impacts écologiques globaux, y compris ceux dépassant les frontières suisses.
Réactions des élites et personnalités publiques
Les élites économiques et politiques suisses se sont ouvertement opposées à une remise en cause du modèle économique, ce qui n’est pas vraiment pour surprendre.
Ainsi, le Conseil fédéral (pouvoir exécutif), le Conseil national (équivalent de notre Assemblée nationale) et le Conseil des États (assemblée des cantons) ont tous recommandé de rejeter l’initiative, arguant qu’elle entraînerait de nouvelles prescriptions et interdictions réduisant fortement la consommation, lesquelles affaibliraient l’économie et provoqueraient un renchérissement de nombreux produits et services.
Plusieurs personnalités publiques ont exprimé leurs craintes quant aux conséquences économiques de l’initiative. Alexander Keberle, membre de la direction d' »Économie suisse » (l’équivalent du Medef), a déclaré que la Suisse ne devait pas se restreindre au point de devenir un pays en développement. Nicolo Paganini, du parti centriste, a également mis en garde contre les risques de pauvreté et de chômage que pourrait entraîner une telle transition.
Le comité pour le « non », composé du PLR (libéraux), du Centre, de l’UDC (extrême-droite) et soutenu par le grand patronat helvétique, l’Union suisse des arts et métiers, et l’Union suisse des paysans, ont salué le rejet clair de l’initiative « extrême », se félicitant de ce ‘ »nouveau revers pour les Verts, leurs politiques d’interdictions et leur volonté d’imposer la décroissance« .
Des Verts qui broient du noir
Les Jeunes Verts, à l’origine du texte, regrettent le choix du « non » par la population. Ils estiment que ce refus est une victoire pour les « défenseurs du statu quo« , qui ignorent les avertissements des scientifiques.
Margot Wohnlich, coprésidente des Jeunes Verts Genève, a souligné que les grandes entreprises étaient les principales responsables des crises environnementales, et que l’initiative était nécessaire pour tenter d’assurer un avenir durable aux citoyens.
L’ONG Greenpeace, qui a également soutenu l’initiative, a réaffirmé son engagement en faveur d’une politique climatique en adéquation avec les ressources naturelles, appelant à doubler les efforts de réduction en Suisse et à l’étranger.
Tunnel anthropologique
Le moment politique est d’importance. Pour la première fois, les classes dirigeantes d’un pays industrialisé énoncent le principe d’une croissance économique indéfinie comme une vérité d’évidence, un naturalisme irrévocable, gravé dans le marbre. Espérant neutraliser concomitamment la capacité même de penser, ou d’organiser, une quelconque limitation à la doxa capitaliste du toujours plus.
La fuite en avant néo-libérale, désormais dans son stade autoritaire, devant se poursuivre sans aucun répit, y compris si elle devait se montrer ravageuse pour l’intérêt public, comme on le voit aujourd’hui à l’occasion d’un sommet sur l’intelligence artificielle organisé à Paris, au cours duquel Macron annonce que l' »on est dans la course pleins feux et on ira jusqu’au bout« .
Le chef de l’État y confirme la démultiplication, sur le territoire national, comme partout ailleurs dans le monde, de data-centers abritant un horizon illimité de fermes de serveurs sur lesquelles se greffent des masses de calculateurs, qui sont autant d’appareillages écocides en matière de consommation électrique et de surexploitation des ressources hydriques.
En France, outre les plus de 100 milliards d’euros d’investissements annoncés par Emmanuel Macron, plusieurs projets de construction de data-centers sont en cours ou prévus dans les prochaines années. Leur nombre devrait passer de 260 actuellement à 550 d’ici 2030. Parmi eux, 30 à 40% seraient dédiés spécifiquement à l’IA.
Des politiques en pleine « dissonance cognitive« , ainsi que les présentent Médiapart, dont les défis environnementaux auxquels ils font face restent cependant inchangés, quelle que soient la configuration de leurs attelages politiques.
Principaux vecteurs du dérèglement climatique, les pays industriels relèvent aujourd’hui de modèles politiques inspirés du nihilisme, à l’instar du trumpisme américain. Il s’agit de toute évidence de dépecer par pans entiers l’État de droit et ses présupposés démocratiques, tout autant qu’à organiser le pillage systémique des ressources naturelles.
Un chaos politique qui vient pourtant se télescoper avec la nécessité de poursuivre la recherche de solutions concertées et rationnelles, afin de contrôler, sinon réduire, les effets de l’empreinte carbone d’origine industrielle.
Sauf à léguer aux générations futures un système Terre soustrait de toute désirabilité, soumis aux pénuries structurelles, à la violence sociale endémique, et à la multiplication des effondrements écosystémiques.












