Crédit photos : Martin Wilhelm
Dans une conférence éclairante donnée le 13 mars à la Cour des Chaînes de la rue des Franciscains, dans le cadre d’un partenariat entre l’Université de Haute-Alsace (UHA) et l’Université populaire du Rhin, Enrico Monti, professeur au laboratoire ILLE (Institut de recherche en Langues et Littératures Européennes), Maître de Conférences en traductologie et littératures anglophones, y a exploré la fascinante question de la retraduction des œuvres littéraires.
Pourquoi retraduire Shakespeare, Tolstoï ou Fitzgerald alors que des traductions existent déjà ? Ce phénomène, qui pourrait sembler redondant, révèle en réalité les complexités de la médiation linguistique et culturelle, ainsi que les enjeux économiques et symboliques qui sous-tendent le monde de l’édition.

Retraduction : définition d’un phénomène constant dans l’histoire
« Pourquoi retraduit-on toujours les classiques de la littérature ? » s’interroge d’emblée Enrico Monti. « À vrai dire, si on y réfléchit un peu, la traduction répond à un besoin : combler notre incapacité à lire un texte dans une langue étrangère. Une fois ce besoin rempli, pourquoi le refaire ?« .
La retraduction, qu’il définit comme « une nouvelle traduction dans une langue donnée d’un ouvrage déjà traduit dans cette langue« , se distingue de concepts proches comme la traduction indirecte (via une langue relais), la rétro-traduction (traduire à partir d’une traduction quand l’original est perdu) ou la simple réédition d’une traduction existante.
Ce phénomène n’est pas récent. Dès 1552, Charles Fontaine parlait déjà de retraduction. Comme le souligne le chercheur Michel Ballard cité par Monti, la retraduction constitue « une constante variable de l’histoire » – constante car présente à toutes les époques, variable car imprévisible dans ses manifestations.
Marketing de la nouveauté
Fait révélateur : sur les couvertures, ces retraductions sont systématiquement présentées comme des « nouvelles traductions » plutôt que des « retraductions« . Cette stratégie marketing s’explique aisément : « Qui a envie d’acheter quelque chose qui est refait ? Si vous l’achetez refait, vous le payez moins cher. Alors que ce n’est pas le but. C’est plutôt de vous montrer la nouveauté de la chose et de vous encourager à l’acheter, » analyse Enrico Monti.
Le changement des titres fait également partie de cette stratégie de renouvellement. C’est ainsi que « Gatsby le Magnifique » devient « Gatsby » dans une nouvelle traduction, ou que les « Confessions » de Saint-Augustin deviennent « Les Aveux« .

Quels retraducteurs pour ces nouvelles versions ?
Les retraductions peuvent être l’œuvre de différents profils : traducteurs expérimentés (comme Josée Kamoun pour « 1984« ), universitaires spécialistes d’un auteur (notamment pour les éditions de la Pléiade), écrivains (pour « La Bible des écrivains« ), ou jeunes traducteurs en début de carrière.
Des approches collectives existent également, comme le cas remarquable d' »Ulysse » de Joyce, retraduit en 2004 par huit traducteurs différents, chacun se chargeant d’un chapitre, sous la direction d’un curateur. Cette entreprise, qui a duré trois ans, témoigne de la complexité de certaines œuvres jugées quasi intraduisibles.
Milan Kundera retraduit par lui-même
L’écrivain tchèque Milan Kundera illustre une situation singulière. Après s’être installé en France et avoir adopté le français comme langue d’écriture, il a constaté que les traductions françaises de ses romans tchèques donnaient l’impression d’un changement de style. Il a alors entrepris de réviser lui-même toutes ces traductions, créant des « éditions définitives revues par l’auteur« .
Cette démarche soulève la question du rôle de l’écrivain dans la traduction. Comme le fait remarquer Monti : « Traduire avec des écrivains, c’est toujours compliqué. […] Dès qu’un écrivain connaît un peu la langue étrangère, il estime connaître toutes les finesses de cette langue. Mais en fait, c’est très rarement le cas« .
Pourquoi retraduire ?

Plusieurs raisons expliquent ce besoin constant de retraduire :
Insatisfaction herméneutique
Une première raison tient à l’insatisfaction vis-à-vis des traductions existantes. Cette insatisfaction peut provenir de fautes d’interprétation, comme l’illustre l’anecdote célèbre de Moïse représenté avec des cornes par Michel-Ange suite à une ambiguïté dans la traduction de Saint Jérôme.
Vieillissement linguistique
« On dit que le texte original ne vieillit pas, mais la traduction si » relève Monti. Ce phénomène est particulièrement visible dans les dialogues, où les marques d’oralité deviennent rapidement datées.
Des études linguistiques confirment cette impression : « On a fait des études sur des gros corpus […] et on a analysé avec des outils linguistiques le taux de variation lexicale. Les données nous disent que la traduction en français est plus conservatrice, a moins de variétés que le texte écrit par des écrivains« .
Évolutions culturelles
Les références culturelles changent également : « Quand on m’a demandé de faire ma première retraduction, c’était une traduction des années 50. Il y avait une note en bas de page pour expliquer ce qu’étaient les popcorns. […] Aujourd’hui, ce serait comme expliquer ce qu’est le sushi en France« .
Normes de traduction
Les pratiques traductives évoluent aussi : « Une chose qu’on ne fait plus, c’est d’adapter les noms des personnages. Aujourd’hui, Dickens, c’est Oliver Twist en anglais et c’est Oliver Twist en français. […] En Italie, il devenait Carlo Dickens« .
Origines des retraductions
Les retraductions ne suivent pas un calendrier régulier. Certains facteurs déclencheurs peuvent être identifiés :
- Une réévaluation critique de l’œuvre
- La découverte d’un original différent (comme pour Kafka)
- Une adaptation cinématographique qui renouvelle l’intérêt pour l’œuvre
- La fin des droits d’auteur (70 ans après la mort de l’auteur en Europe)
Ce dernier facteur est particulièrement important : « À la fin du droit d’auteur, l’ouvrage tombe dans le domaine public. […] Il y a vraiment une course à l’accaparement de l’œuvre« . L’exemple du « Petit Prince » est révélateur : tombé dans le domaine public en 2015 dans plusieurs pays (mais pas en France où il le sera en 2032), il a connu 30 nouvelles éditions en Turquie la même année !
La traduction à l’ère de l’intelligence artificielle
Interrogé sur l’avenir du métier face aux outils d’intelligence artificielle comme ChatGPT, Enrico Monti se montre nuancé : « Je ne le vois pas comme complètement remplaçable par une machine. Les langages codifiés, c’est beaucoup plus simple […] mais la langue est une des créations les plus complexes parmi les activités humaines« .
Il envisage plutôt une « traduction augmentée » où « quelqu’un qui utilise ChatGPT de manière efficace arrive, avec ChatGPT et ses compétences, à faire quelque chose de meilleur que quelqu’un qui n’aurait pas l’aide de ChatGPT« .

Richesse de la multiplicité des voix
Loin d’être un phénomène négatif, la retraduction peut être vue comme une richesse. Comme le disait Charles Fontaine dès 1552 : « Honneur à eux, leurs traducteurs, et plaisir à vous, lecteurs, pour la diversité des traductions« .
Cette diversité est comparable aux différentes interprétations musicales d’une même œuvre. Elle permet d’aborder un texte sous plusieurs angles et de révéler différentes facettes d’une même œuvre, rappelant que toute lecture d’un texte traduit est en réalité la lecture d’une interprétation médiatisée par un traducteur, et non de l’œuvre originale elle-même.
Enrico Monti conclura ainsi la conférence : « On pense avoir lu Tolstoï, mais en réalité, personne de nous n’a lu un seul mot de Tolstoï […] Vous avez lu des mots du traducteur qui a traduit ses livres en français« .












