Effondrement du nombre de postes ouverts au concours

L’arrêté du 22 mai 2025, publié au Journal officiel par le ministère du Travail, établit comme chaque année le nombre de postes ouverts pour le concours d’inspecteur du travail. La date de publication y a été anormalement tardive, et sans doute corrélée aux vicissitudes politiques ayant entrainé des retards en chaine dans l’adoption du budget.

Les quelques centaines de candidats et candidates préparant le concours en Alsace, comme dans le reste de la France, n’ont sans doute pas eu le réflexe de s’y pencher, alors que les premières épreuves du concours ont lieu ce 11 juin.

Et c’est peut-être une chance pour l’administration, car le nombre de poste ouvert est si fondamentalement misérable et honteux, au regard des besoins documentés, que bon nombre des candidats/candidates en lice auraient ce faisant de bonnes raisons d’y renoncer, tant elle illustre le mépris et l’indifférence des politiques pour cette mission fondamentale de service public auprès des salariés.

Jugez-en à travers ce seul tableau :

AnnéeConcours externeConcours interne3ème concoursVoie contractuelleTotal
2022112294712200
2023112294712200
2024112294712200
202525812(Non précisé)45
Concours externe = candidat-e-s sans expérience professionnelle ; concours interne = réservé aux agents du service public ; 3ème concours = personnes pouvant justifier d’au moins 7 années d’expérience professionnelle. Le niveau universitaire requis pour tous est la Licence (Bac+3)

Seuls 45 postes ouverts en 2025, au lieu des 200 ouverts les années précédentes. Sachant que le jury du concours n’attribue pas tous les postes s’il juge que les candidats admissibles n’ont pas le niveau suffisant. Il faut remonter à la décennie 2010-2020 pour trouver des recrutements bornés à une cinquantaine de postes.

Dans la région Grand est (impossible d’avoir la ventilation pour la seule Alsace), on connait une illustration pratique de ce hiatus. Ainsi, 152 postes d’inspecteurs étaient prévus en 2023, et 138 ont été pourvus. Ils ne sont que 132 agents de contrôle en 2025, outre 36 agents voués au renseignement des salariés et employeurs.

C’est peu dire que l’Inspection du travail française (une institution fondée il y a 133 ans !), traverse de multiples crises ces dernières années, dont la dernière semble dramatique, avec cette division par plus de quatre du nombre de postes ouverts en 2025, par rapport aux années précédentes.

Une réduction drastique qui illustre de manière édifiante combien la politique budgétaire sacrifie tout, y compris la protection des travailleurs, sur l’autel des économies comptables.

Cette chute brutale s’inscrit déjà dans un contexte de sous-effectifs chroniques, où 296 sections d’inspection sont vacantes et seuls 19 départements disposent d’effectifs complets. La France ne compte aujourd’hui qu’environ 1 700 inspecteurs du travail pour plus de 20 millions de salariés et près de deux millions d’établissements à contrôler.

Dégradation continue des effectifs

La situation actuelle résulte d’une politique de réduction systématique menée depuis plusieurs années. Le ratio d’agents de contrôle par salarié est passé d’un agent pour 8 200 salariés à un pour 10 000, soit une baisse de densité de 18%. Cette évolution va à l’encontre des recommandations de l’Organisation internationale du travail qui préconise un ratio d’un inspecteur pour 10 000 salariés maximum dans les pays industrialisés.

Entre 2016 et 2021, 16% des postes d’inspecteurs du travail ont été supprimés selon la Cour des comptes. Cette hémorragie a créé de véritables « zones de non-droit du travail » dans certains départements, voire des régions entières comme la Corse.

Protestations syndicales

Les organisations syndicales tirent la sonnette d’alarme face à cette situation dramatique. La CGT dénonce une « politique insupportable » de réduction des effectifs qui génère :

  • La montée des zones de non-droit du travail
  • La dégradation des conditions de travail pour les agents restants
  • L’impossibilité de couvrir tous les territoires
  • L’aggravation du taux de vacance des sections d’inspection

Force Ouvrière souligne que cette réduction rend le service public insuffisant pour répondre aux besoins des entreprises et des travailleurs. De ce fait, les syndicats demandent un « véritable plan de résorption » du sous-effectif associé à une revalorisation des salaires.

Les motifs budgétaires

Cette réduction drastique s’inscrit dans un contexte de restrictions budgétaires majeures. Le budget du ministère du Travail a subi une baisse de 4 milliards d’euros, soit une diminution de 17% par rapport à 2024. Cette coupe affecte particulièrement :

  • Le fonctionnement et les rémunérations
  • Les crédits d’intervention
  • Les politiques d’emploi

Le ministère justifie cette politique par une « gestion particulièrement vigilante » des moyens dans un contexte de contraintes financières fortes. Cependant, cette approche purement comptable ignore les conséquences dramatiques sur la protection des travailleurs et la prévention des risques professionnels.

L’impact dramatique sur le contrôle : une surveillance insuffisante face à l’ampleur des risques

La réduction des effectifs de l’inspection du travail survient alors que les enjeux de santé et sécurité au travail restent considérables. En 2023, la France a enregistré :

Chaque jour en France, plus de 100 travailleurs sont blessés gravement et deux décèdent. Le taux d’accidents du travail graves et mortels en France était de 4,81 pour 100 000 employés en 2019, contre une moyenne européenne de 2,17.

Développement du travail illégal et secteurs accidentogènes

La sous-dotation de l’inspection favorise également le développement du travail illégal, qui représente un manque à gagner de 5 à 6 milliards d’euros par an pour l’assurance maladie et l’assurance chômage. Le taux de salariés dissimulés est estimé à 2% en moyenne, avec des pics à 8% dans le BTP, 9% dans le transport routier et 6,7% dans l’hôtellerie-restauration.

Certains secteurs restent particulièrement accidentogènes :

Ces chiffres soulignent l’importance cruciale d’une inspection du travail renforcée pour protéger les travailleurs les plus exposés.

Des conséquences systémiques :

Affaiblissement de la prévention

La réduction des effectifs compromet gravement la mission préventive de l’inspection du travail. En 2023, l’inspection du travail n’a relevé que 11 arrêts d’activité, 2 retraits de mineurs affectés à des travaux dangereux et 223 propositions d’amendes administratives. Ces chiffres dérisoires illustrent l’incapacité du système à répondre aux besoins réels de contrôle.

Multiplication des zones grises

Avec seulement 2 000 agents sur le terrain en 2023, cela revient à une amende administrative par inspecteur et par an. Cette insuffisance criante crée de véritables « déserts de contrôle » comparables aux déserts médicaux, où les travailleurs se retrouvent privés de protection effective.

Aggravation des inégalités territoriales

Certains territoires deviennent de véritables zones de non-droit du travail, faute d’agents de contrôle. Cette situation crée une inégalité territoriale majeure dans l’accès aux droits fondamentaux du travail, compromettant l’égalité républicaine.

Sortir de la logique comptable… et bâtir un plan de résorption ambitieux

Pour répondre aux recommandations internationales, la France devrait recruter massivement. L’Organisation internationale du travail préconise des ratios nettement supérieurs aux standards français actuels. Un plan de résorption devrait viser :

  • Le retour à un ratio d’un inspecteur pour 5 000 salariés comme le demande Force Ouvrière
  • La création de 700 nouveaux postes comme envisagé dans le « Plan Larcher » de 2006
  • Une revalorisation significative des rémunérations pour améliorer l’attractivité

Renforcement des pouvoirs d’intervention

L’ordonnance de 2016 a étendu les pouvoirs de l’inspection du travail, notamment les arrêts temporaires de travaux à tous les secteurs d’activité. Cependant, ces nouveaux outils restent largement sous-utilisés faute d’effectifs suffisants. Il conviendrait de :

  • Étendre les amendes administratives à toutes les infractions impactant les travailleurs
  • Simplifier les procédures de sanctions
  • Développer une politique pénale du travail claire et rapide

Approche intégrée de la prévention

Au-delà du renforcement quantitatif, une réforme qualitative s’impose :

Urgence d’un sursaut politique

La division par quatre du nombre de postes d’inspecteurs du travail en 2025 constitue un signal d’alarme majeur pour la protection des travailleurs français. Cette politique comptable à court terme génère des coûts humains et économiques considérables : accidents du travail, maladies professionnelles, développement du travail illégal, inégalités territoriales.

Face à plus de 600 000 accidents du travail par an et à l’ampleur du travail illégal, la « République laïque, démocratique et sociale » ne peut se permettre d’affaiblir davantage son système d’inspection du travail. Un sursaut politique s’impose pour sortir de cette logique destructrice et redonner à l’inspection du travail les moyens d’accomplir sa mission fondamentale : protéger la santé, la sécurité et les droits des 21 millions de salariés français.

L’enjeu dépasse la seule question budgétaire : il s’agit de préserver un modèle social qui forme le socle du pays depuis l’après-guerre, et de garantir l’effectivité des droits fondamentaux au travail. Sans inspecteurs du travail en nombre suffisant, ces droits deviennent lettre morte, transformant progressivement certains territoires et secteurs de l’économie en zones de non-droit social.