Crédit photos : Martin Wilhelm

Niché au fond de la vallée de la Thur, à une quarantaine de kilomètres à l’ouest de Mulhouse, le Parc de Wesserling ouvre ce 1er mai les portes d’une saison inédite. Au programme : un tout nouveau Grand Circuit Écomuséal Vivant, une 24e édition du Festival des Jardins Métissés consacrée à l’Odyssée d’Ulysse, et une ambition affichée — porter la fréquentation de 80 000 à 130 000 visiteurs annuels d’ici quatre ans.

Trois siècles de labeur dans la pierre et les jardins

Difficile de comprendre ce lieu sans en mesurer le poids historique. C’est en 1762 que le château des princes abbés de Murbach, revendu à un receveur royal nommé Desmarès, se transforme en manufacture d’impression de cotonnades — les fameuses indiennes, ces toiles imprimées inspirées des techniques des Indes. Le site dispose de tous les atouts : l’eau abondante de la Thur pour blanchir les toiles, une main-d’œuvre de montagne déjà habituée au filage, et la proximité de Mulhouse, alors ville suisse où prospèrent déjà plusieurs manufactures similaires.

Au fil du XIXe siècle, les familles Gros et Roman — huguenots réfugiés en Suisse, revenus en Alsace pour y faire fortune — font de Wesserling un géant textile totalement intégré : filature, tissage, teinturerie, impression, le tout sous un même toit de montagne.

En 1789, à la veille de la Révolution, le site emploie déjà 1 400 personnes. À son apogée, vers 1860, pas moins de 5 600 salariés y travaillent, entre les ateliers de la vallée et le travail à domicile dans les villages environnants. On y deviendra à la fois ouvrier et paysan.

Wesserling devient alors « la plus extraordinaire agglomération d’architectures industrielles en Alsace, avec de manufactures du XVIIe siècle, des habitats patronaux et ouvriers, des usines du XIXe et du XXe siècle, des infrastructures énergétiques et des équipements sociaux », selon le professeur Pierre Fluck de l’Université de Haute-Alsace.

Le paternalisme protestant : bienfaits réels, mais contrôle total

C’est ici que se noue l’une des tensions les plus révélatrices de l’histoire sociale alsacienne. Les familles Gros et Roman sont protestantes — des descendants de huguenots formés au modèle suisse d’éducation de Hofwyl, où l’on cultive autant l’esprit d’entreprise que le devoir moral envers les travailleurs.

La main-d’œuvre, elle, est massivement catholique, venue des campagnes vosgiennes. Cette asymétrie confessionnelle structure en profondeur le régime social de la manufacture.

L’édifice paternaliste construit par les patrons de Wesserling n’a pas d’équivalent dans la région. On y trouve sept écoles différentes dès 1810, une caisse de secours et de retraite, un service médical complet et gratuit, une caisse d’épargne dès 1821, des bains et lavoirs, une coopérative d’approvisionnement, un cabinet de lecture et même un théâtre avec son propre orchestre symphonique.

La marque la plus spectaculaire de cette philanthropie confessionnelle reste la construction de l’église catholique d’Husseren, entièrement financée par le patronat protestant pour ses ouvriers catholiques.

De leur côté, les patrons se font édifier en 1855, dans l’enceinte même du domaine, leur propre chapelle protestante privée, rattachée d’abord à la paroisse de Thann puis à celle de Mulhouse, financièrement autonome sous le nom d’« église libre ».

Ce double geste — financer le culte de ses ouvriers tout en séparant rigoureusement les espaces de foi — dit beaucoup sur la nature du paternalisme de Wesserling. Il ne s’agit pas de simple philanthropie : comme le note Pierre Fluck à propos du paternalisme patronal en général « Des valeurs morales humanistes (les fabricants sont formés au modèle suisse d’éducation protestante de Hofwyl) mais aussi des préoccupations industrielles (façonner la personnalité de l’ouvrier) sont les ferments de cette philanthropie. », de sorte à créer une dépendance affective et matérielle qui rende le conflit social impensable.

À Wesserling, l’ouvrier naît, est baptisé, instruit, soigné, logé, amuse, prie et est enterré dans le périmètre de la manufacture — sans jamais tout à fait quitter l’œil du patron. Au demeurant, jusqu’à l’orée du 21e siècle, des ouvriers ont résidé dans des appartements du château, et les jardins métissés d’aujourd’hui y servaient encore de potagers.

Fait significatif : en face de l’ancien domaine, un cimetière privé abrite encore aujourd’hui une soixantaine de tombes des dynasties protestantes — Gros, Roman, Koechlin, Hartmann, Schlumberger, Zuber. Les ouvriers, eux, reposent ailleurs.

Ce modèle, héritier direct de l’éthique protestante décrite par Max Weber, a profondément marqué le patronat textile alsacien : à Mulhouse comme dans la vallée de la Thur, le patron est protestant et la main-d’œuvre est catholique. L’usine est belle, les jardins soignés, les équipements sociaux réels — mais tout cela appartient au patron, et disparaîtra avec lui.

Un écomusée à vivre

La saison 2026 marque un tournant muséographique majeur avec l’ouverture du Grand Circuit Écomuséal Vivant : un parcours d’un kilomètre en sept étapes chronologiques et théâtralisées, de 1785 à la fermeture de 2003. Sur le modèle des living museums britanniques, chaque espace se vit plus qu’il ne se contemple : une ouvrière en costume d’époque reconstitue l’atelier d’indiennes de 1785 ; un patron en redingote évoque le quotidien des familles Gros vers 1850 ; un chef de centrale en bleu de travail guide les visiteurs dans l’impressionnante Grande Chaufferie de 1963.

Le circuit ne cache rien des rapports de classe qui ont structuré deux siècles de vie ouvrière dans la vallée. Au château, une pièce entière est consacrée aux conditions de travail des ouvriers-paysans, tandis qu’une autre retrace les œuvres sociales de Wesserling, dans toute leur ambivalence.

La dernière étape, installée dans la Salle des Turbines, revient sur la fermeture de l’usine en 2002 et les vingt-cinq ans de réhabilitation qui ont suivi. En filigrane, le projet interroge la transmission d’une histoire longtemps associée à la désindustrialisation, en redonnant une place centrale aux femmes et aux hommes qui ont fait vivre ce territoire.

Quand l’ESS prend le relais du patronat

L’histoire de la reconversion de Wesserling est, elle aussi, une histoire sociale — mais d’une autre nature. Là où le paternalisme concentrait tous les pouvoirs dans la main d’une seule famille, la renaissance du site a été portée par un tissu collectif : des élus locaux, des associations militantes, des habitants refusant la friche.

Après la fermeture définitive en 2003 et 230 licenciements, le Département du Haut-Rhin et la Communauté de communes de la Vallée de Saint-Amarin ont conjugué leurs efforts pour transformer les ruines industrielles en pôle d’économie sociale et solidaire.

Le résultat est éloquent : une centaine de PME, commerces et services se sont installés dans les anciens ateliers, loués à 2 €/m²/mois dans un modèle délibérément frugal et accessible. Le site compte désormais 250 emplois — davantage qu’au moment de la fermeture — et quelque 200 habitants y résident. Au cœur de ce dispositif, deux associations d’insertion jouent un rôle central. Les Jardins de Wesserling gèrent les potagers pédagogiques avec vingt salariés en parcours d’emploi, dont les productions alimentent le Resto du Potager.

Patrimoine et Emploi prolonge cette logique en liant la valorisation du patrimoine industriel à la réinsertion professionnelle. Ces chantiers d’insertion ne sont pas un ornement : ils sont les héritiers directs, mais transformés, d’une tradition d’action sociale qui a traversé les deux siècles de l’industrie textile alsacienne — en la débarrassant cette fois de sa dimension de contrôle.

Le parc accueille aussi une école de musique, un théâtre de poche, une médiathèque, une crèche et des associations d’artistes, d’agriculteurs et d’artisans. Ce qui était autrefois l’espace privatif d’une seule famille patronale est devenu un bien commun géré par et pour la collectivité.

Ulysse débarque dans les jardins

En parallèle, la 24e édition du Festival des Jardins Métissés déploie ses créations éphémères dans les cinq jardins labellisés Jardin Remarquable. Cette année, paysagistes et artistes plasticiens s’emparent de la geste homérique : le périple d’Ulysse, de la rencontre avec le Cyclope aux rivages d’Ithaque, irrigue installations, sculptures végétales et photographies imprimées sur textile. Le festival court du 7 juin au 1er novembre 2026, rythmé par des soirées musicales, des féeries nocturnes en juillet-août et des journées thématiques tout au long de l’été.


Infos pratiques

  • Ouverture : du 1er mai au 1er novembre 2026, tous les jours de 10h à 18h
  • Tarifs : adulte 14 € (13 € en ligne) ; enfant 4–17 ans 9 € (8 € en ligne) ; gratuit moins de 4 ans
  • Accès : Husseren-Wesserling, vallée de la Thur — environ 40 min de Mulhouse par la RN 66
  • Site : parc-wesserling.fr