Crédit photos : Martin Wilhelm

« Berlinguer, la grande ambition » de Andrea Segre propose un portrait respectueux et mélancolique d’Enrico Berlinguer, chef du premier parti communiste occidental, plus convaincant par sa rigueur politique que par sa puissance de mise en scène.

Le film séduit par la précision historique et l’interprétation d’Elio Germano (primé pour sa performance en 2025), mais reste parfois trop sage et didactique pour atteindre la radicalité formelle que mériterait le sujet. Projeté en séance unique vendredi 9 janvier au cinéma Bel-Air de Mulhouse à 20h, il a donné lieu à un échange animé par Joseph Siméoni, de la section haut-rhinoise du PCF, devant un public nombreux.

Mulhouse bastion ouvrier

À Mulhouse, bastion ouvrier d’Alsace où les luttes sociales résonnent encore avec l’héritage des années 70, la projection au Bel-Air a pris une dimension particulière, reliant l’Italie des années de plomb à nos enjeux actuels. Joseph Siméoni, représentant du PCF haut-rhinois, a ouvert le débat en resituant Berlinguer dans son époque : né en 1922 lors de la marche sur Rome, formé dans la filiation GramsciTogliatti, il succède à Longo en 1972 pour inventer un eurocommunisme autonome, loin des diktats moscoutaires.

Siméoni a insisté sur la « grande ambition » du film : changer le monde par la démocratie réelle, en liant l’homme, sa famille, le parti et la classe ouvrière, une leçon pour contrer la « grande confusion » d’aujourd’hui.

Sujet et enjeux politiques

Le film couvre essentiellement le moment 1973‑1978 : tentative d’attentat à Sofia, eurocommunisme, compromis historique avec la Démocratie chrétienne, jusqu’au choc du meurtre d’Aldo Moro. Il montre un secrétaire du Parti communiste italien qui défie Moscou et tente de concilier socialisme et démocratie libérale, ce qui permet de remettre au centre les débats sur l’eurocommunisme, une autonomie certaine vis‑à‑vis de l’URSS et crise de l’Ouest.

Siméoni a rappelé comment Berlinguer naviguait entre les pressions soviétiques (attentat bulgare documenté comme acte du KGB) et américaines, dans un Mai rampant italien prolongeant 68, avec accords d’Helsinki en toile de fond.

En filigrane, le film rappelle combien l’ambition de porter un parti communiste au pouvoir par les voies démocratiques a reconfiguré l’équilibre Est‑Ouest, tout en butant sur les limites du système italien (terrorisme, blocs, compromissions). Le sous‑titre implicite pourrait être « grande ambition ou grande illusion », tant le récit insiste sur l’échec final sans céder toutefois au cynisme, tropisme italien s’il en est.

Portrait de Berlinguer

Segre, documentariste de formation, insiste sur un Berlinguer pétri d’austérité et de probité plus que sur le tribun. En fait un homme de silences, de regards, de convictions tenues à voix basse.

Le film construit ainsi l’image d’un responsable politique mue par l’intérêt général plutôt que par la conquête du pouvoir pour lui‑même, jusqu’au sacrifice de sa vie privée. Ce qui est vrai pour l’essentiel. Lors du débat, Siméoni a rappelé les portraits dans son bureau – Gramsci, Togliatti, Lénine – comme symbole d’un continuum théorique appliqué au réel, praxis gramscienne pour « rendre l’humanité plus humaine ».

La dimension intime – relation avec Letizia, les enfants qui aiment leur père et le questionnent beaucoup, la fatigue physique et morale – reste présente mais demeure au service du mythe de l’homme droit, pris dans une sorte d’ascèse idéaliste. Ce choix humanise le personnage sans vraiment le fissurer, en laissant de côté zones d’ombre, contradictions ou angles morts du « berlinguerisme ».

Mise en scène et dispositif

La mise en scène adopte une forme linéaire, très lisible, qui donne au film un caractère pédagogique mais parfois trop appliqué. La reconstitution s’appuie sur un important travail documentaire (archives, minutes de réunions, entretiens avec proches) et intègre les images d’archives de manière fluide, à la frontière de la fiction et du documentaire. Ce qui correspond tout à fait au savoir-faire de Ségré.

Cette sobriété, pour cohérente qu’elle soit avec le personnage, bride aussi sa puissance dramatique : peu de ruptures de ton, peu de prise de risque formelle, un tempo qui tire vers l’illustration plus que vers la mise en scène.

On gagne en clarté historique ce qu’on perd en vertige cinématographique, ce qui pourra frustrer qui attend un geste plus inventif sur le langage politique du biopic. Ici des longueurs, des temps morts, du bavargade farineux, oublie par moments que le cinéma est art des images et de l’action. De sorte que l’on pourrait aussi bien écouter le film en version podcastée sans perdre l’intéret culturel et social qu’il constitue pour le public français.

Résonance contemporaine et limites

La critique la plus pertinente adressée au film tient là : en refusant de vraiment problématiser le projet berlinguérien et ses échecs, il privilégie l’hommage à la complexité, l’icône à la dialectique.

Le film résonne explicitement avec le présent, dans un contexte de désenchantement politique : plusieurs critiques y voient une œuvre qui « redonne foi » dans la possibilité d’un engagement désintéressé. La tension entre idéal et réel – éthique personnelle versus appareils politiques, compromis versus trahison – au regard des impasses actuelles des gauches européennes.

A Mulhouse, Siméoni a comparé la « grande ambition » des années 70 à notre ère post-libérale, soulignant l’effacement du PCI italien (suicide assisté en 1991 quand il s’auto-dissout en un « parti démocratique de gauche », et l’urgence d’une « mémoire vivante » pour raviver le bien commun, face à Meloni ou Trump.

Mais cette résonance passe surtout par la nostalgie d’un âge où les conflits idéologiques structuraient encore le champ politique, au risque d’une idéalisation du passé. La critique la plus pertinente adressée au film tient là : en refusant de vraiment problématiser le projet berlinguérien et ses échecs, il privilégie l’hommage à la complexité, l’icône à la dialectique.

Eclairages et conclusion

Le public mulhousien a interrogé Siméoni sur l’attentat bulgare (confirmé comme volonté d’élimination soviétique malgré le risque collatéral), le refus de négocier pour Moro (raison d’État contre légitimation terroriste, rôle de Giulio Andreotti, un « florentin » encore plus retors que Mitterrand) et la place méconnue des femmes (Nilde Lotti, première femme présidente de la Chambre des députés dont le mandat a été le plus long à ce jour).

En termes de cinéma, « Berlinguer, la grande ambition » est un film sérieux, documenté, à la hauteur du sujet, mais qui ne révolutionne ni le biopic ni le film politique.

Sa force réside dans la clarté historique et la densité du personnage, sa faiblesse dans un manque de tranchant formel et analytique qui laisse au spectateur – et aux débats comme celui de Mulhouse – le soin d’aller plus loin politiquement que le film n’ose le faire lui‑même.