Une bataille s’ouvre à Mulhouse, moins entre programmes qu’entre façons de « faire de la politique » dans une ville où la majorité des électeurs a déjà déserté les urnes. En 2020, la maire Michèle Lutz a été réélue avec les voix d’à peine un Mulhousien sur dix, dans un scrutin marqué par une abstention record qui a vu près des trois quarts des inscrits rester chez eux (il est vrai que l’épidémie de Covid y a contribué pour beaucoup), symbole local d’un désenchantement national vis‑à‑vis des partis et de l’épuisement de la doxa idéologique néolibérale à tous les niveaux du champ politique.

Une dynamique citoyenne contre le désenchantement politique

Mulhouse condense plusieurs traits de la crise démocratique française : abstention massive, volatilité des élus, recomposition permanente des groupes municipaux et affaiblissement des repères partisans traditionnels. Dans une ville longtemps structurée par les clivages droite chrétienne-démocrate et centre gauche, la victoire d’une droite fragmentée, appuyée sur une base sociale réduite, a renforcé l’impression d’un pouvoir municipal peu représentatif, voire confiscatoire.

Dans de nombreuses villes, les maires ont été élus avec moins de 20 % des inscrits, ce qui fragilise la légitimité de l’ensemble du système représentatif et alimente un ressentiment durable.

Cette situation nourrit un scepticisme profond envers les partis, perçus comme des machines à conquérir des postes plus qu’à porter des projets, et ouvre un espace à des initiatives se réclamant d’abord des habitants plutôt que des étiquettes.

Ce faisant, plusieurs collectifs locaux cherchent alors à donner davantage la parole aux habitants et à élaborer des propositions pour l’intérêt général de la ville. Mais ils diffèrent dans leur manière de fonctionner, leur engagement politique et leur ambition électorale.

Ainsi, plus de 600 listes citoyennes et participatives se sont montées aux municipales de 2020, dont 66 ont conquis des mairies, souvent dans des communes moyennes, inscrivant dans le paysage une critique pratique de la professionnalisation du pouvoir local.

Les acteurs d’une nouvelle donne politique

C’est dans ce contexte de fracture entre institutions et population, et de foisonnement de structures citoyennes à l’échelle du pays, que s’inscrit la configuration mulhousienne à l’approche des municipales de 2026. Alors que les appareils partisans peinent à susciter l’adhésion, plusieurs initiatives se sont formées à trois mois des élections pour tenter d’y faire entendre la voix des habitants, et pas seulement celles des partis politiques classiques.

Mulhouse voit aujourd’hui se multiplier les collectifs qui entendent parler au nom des habitants. Tous ont en point commun l’objectif de rassembler des personnes souhaitant participer d’une manière ou d’une autre au débat public, qu’elles soient un peu, beaucoup, ou pas du tout politisées. De l’historique « Mulhouse j’y crois » au petit nouveau « KaleidoM« , en passant par l’engagé « Ouvrons les portes« , chacun de ces collectifs citoyens estime représenter la voix des habitants et habitantes.

Mais ils ne partagent pas forcément le même mode de fonctionnement, les mêmes valeurs ni même les mêmes objectifs.

Recompositions politiques et citoyennes

« On a créé quelque chose d’assez novateur, et ça l’est d’ailleurs toujours… On était quand même les premiers en France », assure Frédéric Marquet, cofondateur de Mulhouse j’y crois, une association « citoyenne, bénévole et indépendante » qui a fêté ses vingt ans en 2025. « Elle rassemble des personnes qui croient en Mulhouse et qui ont envie de travailler à valoriser les atouts de la ville et à améliorer ses faiblesses », explique-t-il.

Réunions de travail thématiques, publication de rapports ou encore visites qui permettent de mieux connaître la ville rythment la vie de ce collectif. « C’est plutôt une association de valorisation de la ville, précise Frédéric Marquet, et non un organe de démocratie participative supplémentaire. On travaille sans connotation politique »

Quand il a créé l’association, lui-même était alors encarté à l’UMP, tandis que Christophe Muller, autre membre fondateur, était membre du PS. « On a démontré que travailler à l’échelle locale au service d’une ville était tout à fait possible en dépassant les clivages politiques ». La diversité politique existe toujours à Mulhouse j’y crois, même si elle n’y est pas véritablement un sujet : certaines personnes sont membres de partis, tandis que d’autres ne sont encartés ni à gauche, ni à droite.

Même chose à KaleidoM, dont le nom est inspiré du kaléidoscope, « symbole de recomposition et de diversité ». Le collectif, créé au début de l’été 2025, se nourrit d’échanges avec les habitants et de réunions de travail pour établir des propositions au vu des élections à venir. L’un de ses initiateurs est Florent Wurth, qui a un temps fait partie de l’équipe de Lara Million (LREM). Mais l’organisation se prétend « apolitique » et souhaite être un « espace horizontal, ouvert et transparent », où les décisions se prennent collectivement.

Ses objectifs semblent similaires à ceux de Mulhouse j’y crois : faire émerger des idées tournées vers l’intérêt général et les mettre à disposition des candidats. « Nous refusons les logiques de pouvoir centrées sur les ego, peut-on lire sur le site internet du collectif. Notre engagement n’est pas de créer une énième liste pour les élections […]. Là où plusieurs candidats déjà déclarés n’ont pas encore de programme, nous faisons le choix inverse : le programme d’abord, les idées d’abord. » 

Un troisième collectif mulhousien se distingue parmi les initiatives citoyennes : « Ouvrons les portes« , qui organise des rencontres et débats depuis 2024. Là encore, la question des partis n’y est pas centrale, même si le collectif se positionne à gauche. Souhaitant penser la démocratie autrement, il a été fondé par des personnes se côtoyant dans leurs diverses activités et engagements associatifs.

Des ambitions électorales diverses

Mais alors que son objectif semblait avant tout résider dans le débat d’idée, « Ouvrons les portes » s’est finalement transformé en liste électorale. En novembre 2025, Annouar Sassi, son principal animateur, a annoncé sa candidature aux élections municipales. Il avait été élu en 2020 au conseil municipal dans le groupe « M Mulhouse« , proche de la majorité présidentielle, mais se présente aujourd’hui comme candidat des quartiers et des classes populaires.

KaleidoM aussi semble avoir une certaine ambition politique : le collectif a annoncé qu’il soutiendra la liste qu’il estime être la plus à même de prendre en compte et mettre en œuvre ses propositions. À l’inverse, « Mulhouse j’y crois » restera comme à son habitude neutre vis-à-vis des candidats. C’est pour respecter cette indépendance que Frédéric Marquet a quitté le bureau de l’association début 2025, car il a par la suite annoncé lui aussi être candidat indépendant aux élections municipales. 

Être indépendant, lui permet selon lui « de placer Mulhouse et les Mulhousiens avant tout, sans contraintes imposées par des partis politiques ». Cela passe par exemple par des consultations menées auprès des habitants auxquels il a soumis ses premières propositions. Tout en prenant en compte, si elles restent cohérentes avec sa vision, certaines propositions de Mulhouse j’y crois.

Le candidat voit par ailleurs d’un bon œil la multiplication des initiatives citoyennes sur le territoire mulhousien : « Cela signifie que les gens sont attachés à leur ville et ont envie de s’engager ! »

« Prendre le pouvoir pour le partager »…

Une tendance nationale durable

Si Mulhouse a été pionnière sur le sujet, riche d’un tissu associatif protéiforme et très actif, des collectifs citoyens naissent partout en France depuis quelques années. La coopérative Fréquence commune en cartographie une partie et analyse ce phénomène au niveau national. Il n’existe pas de modèle de fonctionnement de ces collectifs, mais une diversité de mode de gouvernance et d’organisation.

Pour beaucoup parmi eux, l’objectif est de rassembler des néophytes en politique, parfois déçus des partis classiques, et qui prônent un fonctionnement horizontal, davantage tourné vers les habitants que vers un chef de file particulier.

L’idée est simple : les citoyens sont capables de gouverner mieux que quiconque, car ils connaissent intimement les besoins de leur territoire. Certains restent dans l’élaboration de propositions, tandis que d’autres construisent leur propre liste électorale. En 2020, toujours selon Fréquence commune, des dizaines de listes participatives ont emporté la tête de mairies, souvent encore entre les mains d’hommes retraités.

Elles revendiquent des programmes co‑construits, des candidatures désignées collectivement, sans chef ni parti, avec la promesse de « prendre le pouvoir pour le partager ». Elles attirent des néophytes de la politique, souvent déçus des appareils classiques, qui misent sur des dispositifs de démocratie locale plus directe, des mandats mieux contrôlés et une rotation des responsabilités…

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