Mulhouse, friche DMC, bâtiment 75, le 12 février au soir : la gauche mulhousienne se rêve « sérieuse, responsable et prête à agir », mais préfère visiblement le velours des formules policées au papier de verre des conflits sociaux.
Dans le vaste hall de Motoco, la centaine de chaises ne suffit pas, les bières coulent, les enfants sont parqués dans un coin scout-compatible, et la liste « Mulhouse en commun » déroule son récit d’alternance en évitant soigneusement de prononcer le nom de l’autre liste de gauche susceptible de provoquer une discordance chez de nombreux électeurs mulhousiens.
Une alternance sous contrôle
Sur scène, la candidate Cléo Schweitzer (PS) revendique « une gauche rassemblée, sérieuse, responsable » et « prête à agir pour les Mulhousiennes et les Mulhousiens », un mantra répété comme pour exorciser l’image de dangereux gauchistes vendue par une fraction de la droite locale.
Elle promet une ville « plus juste, plus humaine, plus solidaire », une « démocratie vivante » avec référendum d’initiative citoyenne, budgets participatifs musclés et charte Anticor en guise de certificat de moralité publique. « Nous croyons en une ville qui protège, qui écoute, qui garantit des services publics de qualité », insiste-t‑elle, tout en étrillant la maire sortante pour « le gaspillage d’argent public » et les « projets imposés » comme le plan de circulation autour du marché, qui laisse perplexe les riverains.
L’alternance, ici, se rêve propre sur elle : éthique affichée, transparence proclamée, et surtout mise à distance soigneuse de l’extrême droite, autant que cette gauche jugée trop rugueuse, celle qui a tenu meeting avec Manuel Bompard la semaine suivante.
Dans la salle, la gauche en douce
Joseph Simeoni, conseiller municipal sortant (PCF), revendique six ans d’« opposition critique mais constructive », budgétairement sérieuse et très fière de ses propositions rejetées. « Nous pensons avoir une bonne chance de l’emporter et donc de réorienter la politique de la ville », assure-t‑il, comme si la victoire n’était plus qu’une formalité technique, depuis qu’un récent sondage partiel donnait la liste favorite.
Plus loin, un militant venu « reprendre goût à la participation électorale » explique qu’il en a assez d’« une vision uniquement répressive de la sécurité ». Abdel, Mulhousien de cinquante ans, résume : « On a envie de dire que tous ceux qui habitent Mulhouse sont des Mulhousiens, pas seulement certains qu’il faut protéger et d’autres qu’il faut condamner. » On est ici dans la gauche pédagogique, celle qui parle climat social plus que rapport de force.
La jeunesse, elle, est convoquée en chœur dans les discours, mais reste, dans les faits, lointaine. Sacha, étudiant en science politique, venu « voir la liste de gauche favorite », concède un « programme de gauche, pas hypergauche, mais de gauche quand même », sans toutefois pouvoir citer une mesure précise.
Sécurité, bilinguisme et canidés : le social revisité
Côté contenus, la soirée ressemble parfois à un brainstorming de commission municipale sous amphétamines douces. Cécile Germain-Ecuer, conseillère régionale écologiste, enseignante d’allemand et compagne de Loïc Minery (elle insiste sur la transparence), défend avec vigueur l’alsacien, l’allemand et les classes bilingues. Quand le chroniqueur Jean-Luc Wertenschlag, taquin, lui lance : « Mais où sont l’arabe, le chinois, le turc ? », elle répond ne pas « voir l’intérêt » de classes bilingues franco turques ou franco arabes, au nom d’une priorité à la langue locale et à l’espace rhénan.
La même Cécile Germain déroule ensuite un catalogue très sérieux sur la gratuité élargie des transports – d’abord pour les moins de 25 ans, les personnes précaires, les familles, avec un samedi gratuit pour soutenir les commerçants – tout en ménageant la gratuité actuelle pour les personnes âgées, qu’elle juge socialement utile malgré quelques « vieux » aisés.
Elle insiste sur les violences faites aux femmes, le féminicide passé sous silence par la mairie sortante, la nécessité de travailler avec les associations spécialisées : « 90% des agressions se passent au sein de la famille », rappelle-t‑elle, en taclant une droite obsédée par la sécurité de rue.
Et comme Mulhouse est aussi une ville de chiens, la coalition promet de réfléchir à une délégation « animaux en ville » et à des espaces dédiés où les canidés pourront « se dépenser » sans transformer chaque trottoir en parcours d’obstacles. Cécile évoque encore biodiversité et « services écosystémiques » sacrifiés aux projets immobiliers.
Quartiers populaires : présents, mais à distance
On ne pourra pas reprocher à « Mulhouse en commun » de ne pas prononcer les mots « quartiers populaires » : ils reviennent sans cesse, à défaut de remplir massivement la salle. Une habitante explique soutenir Minery depuis six ans, contre « la dernière qui gère Mulhouse » et qui aurait « complètement abandonné » ces quartiers. Elle a bien regardé la liste concurrente « Nous sommes Mulhouse » d’Annouar Sassi, mais juge son programme « creux » et trop peu présenté.
Une retraitée, Mireille, venue confirmer son intention de vote, relève pourtant deux angles morts : aucun mot sur les mineurs isolés ou les sans-papiers, aucun mot non plus sur les « mascarades du Vendredi saint » organisées par des catholiques d’extrême droite sur les marches de l’hôtel de ville, qu’elle souhaite voir disparaître.
Interrogé sur la jeunesse des quartiers populaires, Michel Leclerc, citoyen engagé, se montre lucide : « Ils voteront assez peu nombreux. » Selon lui, il faut « un travail de très longue haleine » et accepter que le résultat visible sera pour « dans six ans », le temps qu’une génération prenne goût au civisme. L’instant électoral, lui, comptera surtout sur « les gens qui y croient déjà ».
Plus frontal, l’ancien adjoint écologiste de Michel Lutz, Paul-André Striffler, désormais sur la liste Minery, lance aux jeunes : « S’ils ne vont pas voter le 15 et le 22 mars, ils n’ont pas le droit de se plaindre pendant six ans. » La formule fera frémir les militants d’éducation populaire, mais colle parfaitement au ton de ce rassemblement : responsable, moralisateur, presque parental.
Une union de la gauche… sans LFI
Au cœur de la soirée, la question de « l’union de la gauche » plane comme un invité qui aurait raté son train. Luana, 41 ans, se réjouit de voir « la gauche se mettre ensemble et s’emparer de l’écologie, du social, de la justice sociale », tout en concédant que « La perfection n’est pas de ce monde » puisque LFI fait bande à part, que Annouar Sassi et sa liste « Nous sommes Mulhouse » occupent un autre créneau populaire.
Thiébaut Weber, candidat socialiste, assume un discours d’« alternance politique » et appelle, au soir du premier tour, à discuter « en responsabilité » avec toutes celles et ceux qui veulent une vraie rupture avec la droite, tout en récusant l’idée d’une victoire seulement due à la division de ses adversaires. « Je veux qu’on gagne politiquement », insiste-t‑il, en plaidant pour que la gauche ne soit pas perçue comme l’héritière passive des querelles internes de la majorité sortante.
Jonas Cardoso, figure écologiste et animateur de la soirée, enfonce le clou : « Aujourd’hui les gens ont deux choix : soit on continue comme avant, une droite qui s’allie de plus en plus avec l’extrême droite, soit la seule alternative qui a une chance de renverser cette majorité, c’est nous. » Il affirme que la liste est « très jeune », avec sept ou huit candidats de moins de 25 ans, venus « de tous les quartiers », et promet de continuer à inscrire les jeunes sur les listes électorales.
À l’autre bout de la salle, un participant venu « parler anticapitalisme » constate avec un sourire amer que « le mot n’a pas été lâché une seule fois ». « C’est avec grand regret », confie-t‑il, en regrettant l’absence de LFI dans une liste commune, tout en reconnaissant la « douceur » des prises de parole et le soin mis à éviter tout mot qui pourrait effrayer l’électeur médian.
Culture, friches et autres angles morts
La soirée se déroule à Motoco, temple mulhousien des artistes et évènements festifs, dans une friche de DMC que tout le monde cite comme exemple de renaissance urbaine. Pourtant, Mathieu Schoenahl, directeur du festival Météo, venu en observateur, pointe un paradoxe évident : Mulhouse affiche un « premier budget de la ville » pour la culture, finance à grands coups de millions la Filature, l’orchestre, l’école des Beaux-Arts, pendant que l’agglomération M2A laisse la ville-centre payer quasi seule les loisirs culturels des habitants de la couronne.
« Il n’y a pas de politique culturelle depuis au moins dix ans », tranche-t‑il, dénonçant l’absence de vision, de cap, et le manque de soutien aux compagnies de spectacle vivant qui, faute de moyens, s’installent ailleurs.
Sur ce terrain, « Mulhouse en commun » promet de « faire rayonner » la ville, de mieux articuler ville et agglomération, de tirer enfin M2A vers une participation culturelle digne de son profil de bénéficiaire. Mais les mesures concrètes restent floues, renvoyées au programme détaillé, et aux discussions futures.
Une gauche qui rassure pour espérer l’emporter
Au fil des échanges, l’impression se précise : cette gauche-là cherche manifestement à rassurer. On parle de sécurité « autrement », de police de proximité, de mobilité douce, de rénovation de 3 000 logements, de rues aux écoles, de référendum citoyen, de friches à reconvertir, de transports « élargis » à la gratuité, d’arbres à ne plus couper.
On parle moins de conflits de classe, de municipalisation, de désobéissance aux politiques nationales, bref de tout ce qui pourrait faire passer ce rassemblement pour autre chose qu’un social-libéralisme vert tempéré.
Un militant jeune écologiste, Clément, résume malgré lui cette ligne : le programme logement, avec bail réel solidaire et accessibilité renforcée, lui semble « vraiment très intéressant ». Intéressant, sérieux, responsable : les mots que Mulhouse en commun cherche à imprimer dans les imaginaires politiques.
Reste une question, que même les formules les plus polies ne peuvent éviter : dans une ville où les jeunes des quartiers populaires votent peu, où la colère sociale s’exprime davantage dans l’abstention que dans les bureaux de vote, une coalition si soucieuse de bien se tenir peut-elle vraiment faire lever la pâte ?
Le 15 mars, on saura d’abord quelle gauche à la préférence des mulhousiens et mulhousiennes. Reste à espérer qu’elle saura aussi bien se tenir pour ne pas favoriser l’élection d’un édile de droite, dont il est à craindre qu’il ne soucie pas de bienséance et de tempérance…
Merci à Radio WNE pour les échanges.
















