Crédit photos : Martin Wilhelm
Frédéric Marquet est officiellement devenu maire de Mulhouse ce vendredi 27 mars, dans l’amphithéâtre bondé de la Société industrielle de Mulhouse (SIM), entre formalisme républicain et rituel post-électoral corseté par le Code général des collectivités territoriales.
Sur les 55 conseillers municipaux nouvellement élus, 35 ont voté pour lui (le plein de ses colistiers), 3 pour Christelle Ritz (soit toute la triade d’extrême-droite au conseil municipal), 16 bulletins blancs et 1 nul (soit toutes les oppositions). La victoire fut donc aisément acquise.
Tandis que l’on apprenait la démission de Michèle Lutz du conseil municipal, ce dont on se remettra sans la moindre séquelle, on pouvait admirer le reliquat de l’ancienne équipe se morfondre devant l’ingratitude du corps électoral souhaitant se dispenser des inepties Luztiennes, dont dernièrement des aéronefs dédiés au contrôle des manifestations.
Tentant de faire bonne figure, Florian Colom (ex-adjoint aux finances) serrait les mâchoires et souriait mécaniquement. Quant à Alain Couchot (ex-premier adjoint), blême, et mutique, il semblait incrédule.
Le choix de la SIM, temple historique de la bourgeoisie industrielle, des échanges et réseautages, sert en effet le récit d’une ville (et surtout son administration), souhaitant se réinventer au nom de son propre passé, entre usines mythifiées et promesses de rénovation urbaine.
Rembobinage dynastique et politique
Il est vrai que l’histoire des dynasties industrielles se confond souvent avec le paysage politique mulhousien. Dès le début du XIXᵉ siècle, plusieurs familles d’industriels protestants (soit la quasi-totalité des membres de la SIM), notamment Koechlin et Dollfus, se sont partagé la mairie de Mulhouse sur plusieurs générations, au point que l’on parle de « fabricantocratie » industrielle.
Des noms comme Josué Koechlin, Jean‑Henri Dollfus, Émile Koechlin ou Émile Dollfus reviennent à répétition dans la liste des maires, témoignant d’un pouvoir local profondément ancré dans la bourgeoisie industrielle.
Sur la période contemporaine, la dynastie est bien davantage politique qu’industrielle, bien que tout aussi bourgeoise, avec un renouvellement endogène du pouvoir, où chaque maire devient le mentor ou le soutien du suivant.
Une longue parenthèse de droite‑PS, avec une succession linéaire : Jean‑Marie Bockel (1995–2008), puis Jean Rottner (2008–2017), puis Michèle Lutz (2017–2026), tous issus de la même sphère politique et de la même majorité, s’achève (provisoirement ?) avec l’élection de Frédéric Marquet.
Discours entre poésie municipale et traité de pragmatisme
Le nouveau maire entre alors en scène avec un discours à la fois senti et formaté : un langage de méthode de travail, de clarté, bascule brutalement, et s’ancre dans la famille, le grand‑père élu municipal, le père disparu. Le résultat oscille entre touche lyrique et prudence institutionnelle, entre envolée sur la responsabilité, et souci de ne pas se mouiller trop vite.
Frédéric Marquet se présente comme « maire de toutes les Mulhousiennes et de tous les Mulhousiens », abstentionnistes compris (ils sont plus de 53%), et promet des rencontres avec les oppositions, une manière de désamorcer les questionnements dans la salle avant même de poser la première décision. Et des relations enfin pacifiées avec l’intercommunalité.
Il annonce ensuite quelques mesures concrètes : un « Printemps de la lumière » pour « rééclairer » la ville (à l’heure des consommations énergétiques raisonnées et des extinctions nocturnes), une réflexion sur l’axe Briand–Franklin (où il s’agit de remettre de la bagnole en circulation), et un week‑end de nettoyage collectif avec pique‑nique place de la Réunion, mélange hétéroclite de volontarisme citoyen et de mise en scène civique semblable à celle inaugurée par Fabian Jordan à Berrwiller.
Joseph Siméoni avance son Char
Le moment le plus savoureux de la séance vient du doyen d’assemblée, Joseph Siméoni (PCF, groupe Mulhouse en commun), qui, en remettant l’écharpe au nouveau maire de Mulhouse, glisse une formule qui joue à la fois avec et contre une célèbre poésie.
Paraphrasant un passage des Feuillets d’Hypnos du poète René Char (alias « Capitaine Alexandre » durant la Résistance) : « Ne t’attarde pas à l’ornière des résultats », injonction à ne pas se laisser enkyster dans le carcan des chiffres, de ne pas se contenter de la simple comptabilité des choses.
Mais dans le contexte municipal, Joseph Siméoni déclare au nouvel édile : « Attarde‑toi à l’ornière des résultats et efforce‑toi de rassembler la ville dans un même élan. »
Là où René Char rappelle de ne pas se laisser réduire par le réel, Siméoni, lui, rappelle au maire qu’il ne peut se satisfaire de déclarations performatives : il doit s’enfoncer dans les bilans, les rapports, les délibérations, et en dépit de tout cela, parvenir à entraîner toute la collectivité dans un même mouvement.
Le détournement sonne comme une ironie bienveillante : l’exigence, ici, ce n’est pas de fuir la boue des résultats, c’est d’y plonger pour espérer y construire du collectif.
Bien‑vivre, s’épanouir, vibrer… mais comment ?
Le discours de Frédéric Marquet, remis à la presse avec sa biographie avant même qu’il ne soit prononcé, remplit bien son office inaugural : il rassemble, il rassure, il évite les grandes charges frontales, et il balaie la ville avec une palette de mots généreux – bien vivre, s’épanouir, vibrer – qui figuraient d’ailleurs sur son programme municipal.
F. Marquet parle d’une ville « fragmentée », « fatiguée », « trop éteinte », mais sans jamais vraiment dire qui a éteint quoi, ni comment la résignation s’est installée, ni quels arbitrages politiques ou budgétaires auraient pu l’éviter.
Une manière de critiquer à mots couverts la précédente administration, dont il est connu qu’elle ne lui facilita certes pas la tâche lors des derniers mois de son action en tant que manager du commerce, à propos de laquelle il a quelques raisons de se montrer satisfait du travail accompli.
Pour autant, le budget, les arbitrages, les contraintes financières, restent soigneusement absents, comme si l’on croyait faire rentrer la lumière sans allumer les compteurs.
Le véritable test viendra quand les intentions devront se transformer en délibérations de conseil, en arbitrages entre les quartiers, et quand l’écharpe devra supporter le poids de décisions qui créeront fatalement du dissensus.
A ce propos, M. le Maire, quand on veut rassembler, et que l’on demande au public de sortir pour permettre la belle photo groupée des élus, il y a là comme un réflexe d’entre-soi qui vient troubler les réjouissances !
« Nous sommes écartelés entre l’avidité de connaître et le désespoir d’avoir connu ». René Char (Feuillets d’Hypnos).


































