Crédit photos : Martin Wilhelm
Le 8 avril 2026, aura vu le grand amphithéâtre du campus de la Fonderie à l’Université de Haute-Alsace (UHA) troquer les cours magistraux qui s’y tiennent pour une performance singulière : une « conférence théâtro-socio-anthropo-économico-politico absurde », écrite et mise en scène par Grégory Cinus. Qui aura tenu en haleine pendant plus de 2 heures, ce qui n’est pas chose aisée !
Portée par la compagnie Les Tambours Battants, cette pièce met en lumière un mal contemporain théorisé par l’anthropologue David Graeber : les jobs à la con, plus couramment nommés « bullshit jobs ». Dont la France (alias « Start-up Nation », selon son Prince-manager-Président) regorge, à l’instar de tous les pays industrialisés.
Un constat édifiant : l’invasion de l’inutilité
Le point de départ de cette réflexion est l’intuition de David Graeber, publiée en 2013 dans la revue semestrielle « auto-éditée et auto-distribuée » Strike, selon laquelle notre société regorge d’emplois dont l’utilité réelle est nulle.

Ce qui n’était qu’une intuition a été validé par des sondages frappants : entre 37 % et 40 % des travailleurs interrogés par des instituts de sondage estiment que leur emploi n’apporte rien d’important au monde.
La performance à l’UHA illustre donc cette réalité à travers des témoignages de salariés « payés à s’emmerder » ou à « gérer du vent », voire à donner le change.
La typologie de l’absurde
David Graeber classe ces emplois en cinq catégories, toutes représentées dans les récits collectés :

- Les larbins : dont le seul rôle est de faire paraître leurs supérieurs importants (ex: réceptionnistes attendant un appel par jour).
- Les porte-flingue : des métiers à la composante agressive ou manipulatrice qui n’existent que parce que les autres en ont aussi (télévendeurs, lobbyistes, avocats d’affaires).
- Les rafistoleurs : employés pour régler des problèmes qui ne devraient pas exister ou pour pallier l’incompétence de supérieurs.
- Les cocheurs de cases : dont la fonction est de permettre à une organisation de prétendre qu’elle agit (rédaction de rapports que personne ne lit).
- Les petits chefs : qui créent des tâches inutiles pour les autres ou se contentent de superviser des gens qui n’en ont pas besoin.
Une « violence spirituelle » méconnue
Loin d’être une sinécure, le fait de ne rien faire ou de simuler une activité est décrit comme une véritable violence spirituelle. Les études soulignent que l’être humain tire son estime de soi de sa capacité à influer de manière prévisible sur son environnement — ce que Graeber appelle la « joie d’être cause ». Priver un individu de cette faculté, c’est « l’écraser comme un insecte ».
Cette situation génère un stress intense et des relations de travail toxiques, qualifiées de « sadomasochisme quotidien ». Contrairement aux jeux de rôle privés, le salarié ne possède pas de « mot magique » pour faire cesser l’humiliation sans perdre son gagne-pain.

Pourquoi ce système perdure-t-il ?
Pour Graeber, l’explication n’est pas économique, mais politique et culturelle. Il compare notre économie à une nouvelle forme de féodalité (le « managérialisme ») où la richesse est redistribuée non pas pour la production, mais pour maintenir des hiérarchies complexes de seigneurs et de vassaux.
Maintenir les populations occupées à des tâches absurdes est aussi un outil de contrôle social : une population jouissant de trop de temps libre est perçue comme un danger mortel par la classe dirigeante.
Vers une libération : le Revenu Universel

En conclusion de la conférence, une issue est proposée (qui ne fait pas consensus à gauche) : le revenu universel de base. En déconnectant le travail de la subsistance, cette mesure donnerait aux salariés le pouvoir de quitter un emploi dégradant sans crainte de la misère. Pour Graeber, c’est le levier nécessaire pour repenser une société « authentiquement libre » où chacun pourrait choisir une activité donnant du sens à sa vie.






































































