Il a voulu voir Vesoul. Pas pour « Véronique » mais pour Stellantis. François Ruffin, député de la Somme reconverti en candidat-président itinérant, a posé ses valises en Haute-Saône ce 29 avril devant l’usine automobile menacée, avant de se soumettre en soirée à son grand oral : un « entretien d’embauche » à la présidence de la République, le peuple en guise de jury.
Le genre de candidat qu’on aime un peu plus qu’on ne voudrait l’admettre, même si l’on a de plus en plus de mal à comprendre ses positionnements. Il a bien voulu répondre aux questions de Jean-Luc Wertenschlag. Aussi — c’est vous qui direz s’il mérite l’embauche (avant de se débaucher lui-même en faveur de la Sixième République) Parole de Piccard debout ?
- Nous sommes le 29 avril 2026 à Vesoul en Haute-Saône, nous sommes avec François Ruffin, candidat à la présidentielle. Bonjour. Pourquoi être candidat à la présidentielle ?
Bonjour à vous. Déjà, cet après-midi, j’étais dans ce bar même là, sur la table du fond, au Nulle part ailleurs, je rencontrais des femmes de ménage qui bossent à la sécu, à l’hôpital, à Carrefour, à la maison des syndicats. Et leurs contrats viennent d’être fusionnés et on leur dit « bon maintenant vous allez travailler à Besançon ».
Des gens qui sont là depuis 11 ans pour l’une, depuis 18 ans pour l’autre. Elles se disent « voilà, c’est comme si on comptait pour rien », comme si c’est pas seulement le contrat qu’elles perdent, parce qu’elles ne vont pas aller de Vesoul à Besançon faire une heure de route à l’aller, une heure de route au retour. Ça te dit pourquoi je suis là, pour qui j’ai envie de me battre.
Or lors de la dernière élection présidentielle, on avait fait quelque chose Place de République, on avait présenté notre film « Debout les femmes ». Avec comme slogan, pas de présidentielle sans les essentielles. Et je ne veux pas qu’il y ait de présidentielle sans que la question des essentielles, c’est-à-dire de tous ceux, toutes celles qui ont continué à travailler pendant la crise Covid, tous ceux, toutes celles qui sont travailleurs et qui tiennent le pays debout, eh bien je ne veux pas qu’ils soient à nouveau oubliés.
Pas de présidentielle sans les essentielles
- N’est-ce pas le capitalisme le responsable de tout ça ? Est-ce qu’il ne faudra pas renverser le système si on veut changer les choses ?
On peut toujours dire qu’il faut renverser le capitalisme, mais tu vois très bien d’où on part. Quel est le chemin pour ça ? Je crois que c’est toujours de réussir à réveiller les gens, animer. Animer, ça veut dire réveiller les âmes. Je suis pour les urnes et la rue. Le Front Populaire, ça a été à la fois les urnes, oui, il y a eu un gouvernement de gauche qui a été élu, mais c’est parce qu’il y a eu la rue qu’il y a eu les 40 heures et les congés payés. Et de mon point de vue, il faut allier en permanence les deux.
- Mais le Front Populaire, ça s’est quand même plutôt mal terminé.
Il n’y a pas de fin dans l’histoire. Donc il n’y a rien qui se termine bien ou qui se termine mal. Et donc le Front Populaire, ça s’est peut-être mal terminé, mais ça a été comme un éclair dans la nuit. Un moment où l’ombre du fascisme s’étendait sur l’Europe, où l’Italie était déjà tombée, où l’Allemagne tombait, où l’Espagne était en train de tomber, et où ça pouvait tomber aussi en France, eh bien à la place de cette ombre-là, s’est ouverte une page de lumière. Et une page de lumière qui demeure vivante aujourd’hui encore, dans l’esprit des gens.
Le Front Populaire, comme un éclair dans la nuit.
- Si on parle de réveil politique, il est plutôt à l’extrême droite. Qu’est-ce qu’on fait par rapport à ça ? Est-ce que la gauche existe encore électoralement en France avec un petit 30% ?
D’abord, je trouve que les 30% qui continuent à voter à gauche, compte tenu du spectacle qui est donné depuis un paquet d’années, ils ont quand même bien du courage de continuer à voter à gauche. Donc je les en remercie d’abord. Et ça veut dire que quand même, il y a une tradition, il y a quelque chose qui est bien installé, qui naît en 1789, qui passe par les canuts lyonnais, par la Commune, par le Front populaire, par le Conseil national de la résistance, par mai 68, par mai 81.
Et je considère qu’après ça, le fil est coupé, qu’après ça, on n’a plus d’expérience de gauche au pouvoir, qui change pour de bon la vie des gens. Et donc là, il s’agit de renouer un fil. C’est Lionel Jospin qui disait que s’était ouverte en 1983 une parenthèse libérale. Il est temps aujourd’hui de fermer cette parenthèse et qu’au fonds, on remette le marché à sa place.
Tout à l’heure tu disais éliminer le capitalisme. Soit, mais la question aujourd’hui centrale pour moi, pour l’année qui vient, pour l’élection présidentielle, c’est quelle est la place du marché. Quand je reviens de l’EHPAD les Feuillants à Poitiers la semaine dernière, ça appartient à Vivalto Vie qui fait des leverage buy-out sur les maisons de retraite avec Arkea Capital, BNP Paribas, un fonds d’investissement à Abu Dhabi.
Est-ce que finalement les crèches des gamins et les maisons de retraite, ça doit être laissé entre les mains du marché ? Non. Est-ce que, même pour l’essence, on a eu pendant très longtemps une régulation hors marché ? C’était le contrôle des prix et des marges, ça existait jusqu’en 1986. Donc c’était à la fois le marché, mais qui était en même temps un marché régulé.
Au fond, le capital aujourd’hui, c’est comme un fauve. C’est un fauve qui dévore le travail, c’est un fauve qui dévore la planète, c’est un fauve qui dévore la démocratie. Et la question c’est, est-ce qu’on remet le fauve en cage ? Pour moi, remettre le fauve en cage, c’est rétablir des règles, ne pas laisser le marché libre, mais au contraire encadrer et réguler le marché.
Lionel Jospin disait que s’était ouverte en 1983 une parenthèse libérale. Il est temps aujourd’hui de la fermer et de remettre le marché à sa place.

- Mais ne serait-ce pas le programme de Jean-Luc Mélenchon ? Est-ce que ce n’est pas lui le mieux placé pour éviter le RN au pouvoir dans un an en France ?
C’est des choses que je n’ai pas envie de dire. Au contraire, malheureusement, aujourd’hui, il est le plus mal placé. Compte tenu du taux de rejet dans l’opinion, c’est à peu près la certitude qu’on a en cas de duel. On construit une gauche qui est plus détestée que le Rassemblement National depuis quelques années, ce qui me paraît quand même être un souci majeur. Ça veut dire que, à la fois, ils ont réussi quelque chose, être très populaire dans les quartiers populaires. Mais dès qu’on sort des métropoles, c’est cuit.
C’est quelque chose que j’ai vécu et que plein de gens qui ont eu l’étiquette France Insoumise ont vécu en dehors des métropoles. Donc moi, je ne construis pas une candidature contre ça, par exemple, je ne souhaite pas la nouvelle France. Parce que la nouvelle France, ça suppose de s’opposer à une vieille France, à une France rance, moisie, une France vieillie.
Et je pense qu’il nous faut la France en entier, et qu’on parvienne à réconcilier plus qu’à fracturer. Est-ce que l’enjeu, maintenant, c’est de chercher à fracturer toujours davantage le pays, avoir une culture, une forme de détestation les uns les autres, ou bien c’est une réconciliation qu’il faut tenter, une réparation ?
- Mais la gauche à la campagne, dans le monde rural, la France des bourgs, ça existe vraiment la gauche en dehors des villes ?
En tout cas, ça a existé jusque très récemment, puisque je ne sais pas pour la Haute Saône, mais chez moi, la Somme, la Picardie, ça élisait encore des gens de gauche en 2012, et en 2017. Donc on peut se demander ce qui s’est passé ces dix dernières années pour que la gauche se fasse raser. Alors maintenant, il y a deux choix. Si on considère qu’on essentialise, on fait le rapport Terra Nova, qui disait « bon, les ouvriers, de toute façon c’est foutu, donc il faut aller chercher autre chose » .
C’est ce que disait François Hollande avec « perdre les ouvriers, c’est pas grave » . Et finalement, je vois en effet un projet politique à gauche qui se place dans cette continuité-là et qui dit « bon, ben voilà, la gauche dans les campagnes, c’est fichu, les ouvriers, c’est fichu, donc on va se concentrer sur d’autres secteurs, les jeunes et les quartiers populaires » . Eh bien, c’est une segmentation de marché électoral que je me refuse à faire.
- Le premier parti politique de France, c’est les abstentionnistes, ceux qui ne votent pas, ceux qui n’en peuvent plus de la politique. Est-ce que ça vaut le coup encore d’aller les voir ? Et qu’est-ce qu’on leur dit s’ils ne croient plus en rien de politique parce que trop déçus ?
D’abord, lors de la dernière élection législative, les abstentionnistes sont allés voter en masse, à la fois dans les quartiers populaires et dans les campagnes. Les uns ont voté assez fort pour le nouveau Front populaire, les autres ont voté très fortement pour Marine Le Pen et Jordan Bardella. Donc là, il y a eu un espoir qui sans doute s’est levé des deux côtés.
Ce n’est pas l’abstention qu’il a emportée. Des fois, je suis amené à dire des choses simples. Le lendemain de ma première élection législative, je suis dans un coin où c’est Marine Le Pen qui est en tête à la législative, le deuxième c’est Macron et malheureusement Jean-Luc Mélenchon venait assez loin derrière ça. Et quand les gens me disaient « de toute façon vous faites ça pour l’argent » , je leur ai dit « écoutez, je serai un député au SMIC » .
Et rien que ça, ça a contribué à éveiller une curiosité. Donc il faut trouver un certain nombre de mesures. qui sont des mesures simples et qu’on est à même de faire immédiatement. Quand on dit, voilà, la 6ème République, oui, je la souhaite. Mais ça paraît un peu vague, un peu flou, un peu lointain pour les gens.
Par contre, c’est vrai que si tu dis, le référendum d’initiative citoyenne, parce qu’on a vu un gilet jaune sur lequel il était inscrit, « faire l’amour une fois tous les 5 ans, ça n’est pas une vie sexuelle. Voter une fois tous les 5 ans, ça n’est pas une vie démocratique ». Cette formule-là contribue parfois à faire ouvrir l’oreille des gens. Et puis, savoir parfois parler très concret, et utiliser leur vocabulaire.
Faire l’amour une fois tous les 5 ans, ce n’est pas une vie sexuelle. Voter une fois tous les 5 ans, ça n’est pas une vie démocratique.

- Mais la France est une monarchie républicaine. Le président a tous les pouvoirs, voire plus. Et est-ce qu’il ne faut pas être un tueur, écraser tout le monde pour devenir président, pour avoir envie de ça ? Est-ce que c’est vraiment humain d’être président de la République en France et de vouloir le devenir ?
Je sais que je ne suis pas né pour ça. Je dis même qu’il y a un certain nombre de cases que je n’ai pas cochées. Je n’ai pas fait Sciences Po, je n’ai pas fait l’ENA, je n’ai pas été un Young American Leader, je n’ai pas reçu une valise de Kadhafi. Il y a un certain nombre de problèmes dans mon CV. Et ensuite, en effet, l’élection est une compétition. Et ça suppose de gagner, comme on mène une compétition sportive, sinon une bataille.
Et maintenant, on a un président de la République qui existe encore et qui est quasiment impuissant. Mais l’objectif, c’est quand même de revenir, de passer à autre chose. Qu’il y ait un contrôle par l’Assemblée, mais qu’il y ait un contrôle par les gens. Par exemple, tu veux faire une réforme fiscale demain. Parce que les milliardaires payent moins d’impôts que leur secrétaire, ce n’est pas acceptable. Mais si tu poses ça, si tu dis voilà, on va aller chercher de l’argent là, là et là, je pense qu’aujourd’hui dans la société française telle qu’elle est, elle est tellement fracturée que ça ne passera pas.
Et donc il y a la nécessité d’en passer par des choses comme des états généraux. La Révolution française est née par une crise fiscale. Le roi avait tellement dépensé pour la guerre d’indépendance aux États-Unis qu’il avait vidé les caisses et il a fallu, pour aller lever de nouveaux impôts, il s’est dit bon allez, je vais faire des états généraux. Je pense qu’on en est là.
On en est à repasser par des états généraux. Au fond, l’expérience de convention citoyenne de Macron était plutôt une bonne chose. Qui ensuite n’a débouché sur rien du tout. Mais c’était un outil. Heureusement, Macron n’a pas fait de référendum. Je suis assez attaché au référendum. Mais heureusement, il n’en a pas fait. Parce que sinon, il aurait pourri aussi cet outil-là.
Donc, à mon sens, il y a aujourd’hui un certain nombre d’outils. Je parlais du référendum d’initiative citoyenne. Je parle d’états généraux, d’assemblées populaires. Il y a des outils à mettre en œuvre pour moins individualiser, personnaliser le pouvoir.
Les milliardaires paient moins d’impôts que leur secrétaire, ce n’est pas acceptable

- Pour terminer, on est en avril 2026, il y a un parti politique Debout! qui commence à se développer en France. La primaire de la gauche est prévue, me semble-t-il, pour octobre 2026. C’est quoi aujourd’hui l’action pour que François Ruffin devienne président ? Il y a des militants, on peut rejoindre le mouvement, comment ça se passe ?
Le mouvement est installé dans à peu près tous les départements aujourd’hui. On a réuni 100 000 signatures en 15 jours. On a eu plus de 2000 personnes qui sont venues nous voir à Lyon et on verra combien on sera ce soir à Vesoul. Donc il y a un choix d’aller un petit peu partout dans le pays de cette manière-là pour nous aider et pour faire qu’on change la vie des Français.
Vous savez, là on a parlé un peu Popole, qu’est-ce qui se passe dans la gauche et tout ça. Mais par exemple, un grand sujet pour les gens c’est le logement. La grande question du pouvoir d’achat c’est la question du logement. Le fait que pour les Français en moyenne c’est un tiers de leur budget, ça a triplé en 20 ans la part de leur budget. Le logement, c’est quelque chose à faire sortir du marché, à réguler pour changer concrètement la vie des gens.













